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Hommages, articles

Charles de Gaulle

Allocution prononcée le vendredi 24 janvier 2014 dans le cadre de la journée « De Gaulle et le Liban », Palais du Luxembourg, salle Clémenceau

DE GAULLE FACE AUX PRINCIPES

(dont le principe de réalité)

Dès son apparition dans l’Histoire, beaucoup de ceux qui ont eu à écrire sur Charles de Gaulle, au Liban ou à l’étranger, ont orthographié ce nom avec un seul l comme si, consciemment ou inconsciemment, ils identifiaient ce patronyme avec celui de la Gaule, première appellation d’un territoire non encore soumis à l’Empire romain tout-puissant et qui se distinguait par une communauté humaine autonome et une langue. Et j’en connais, encore aujourd’hui, qui continuent spontanément à commettre une telle faute d’orthographe.

D’ailleurs, est-ce vraiment une faute ? Chaque fois que le nom de De Gaulle m’est passé par l’esprit ou s’est retrouvé sous ma plume, c’est toute l’histoire d’un pays depuis ses origines identifiables qui en est venu à servir d’arrière-plan aussi grandiose qu’énigmatique au personnage souverain dont je parle, nom qui, comme quelques-uns très rares, est nom d’un homme qui a vécu et respiré parmi les autres et, simultanément, nom d’un mythe dont le contenu dit le sol, dit un ensemble humain à nul autre pareil, une inscription particulière dans le temps et l’espace, un long, très long combat pour vivre, s’adapter et se poursuivre, une langue (parfois même plusieurs), une culture et une civilisation. Ainsi fut sans doute Charlemagne. Ainsi le Mahatma Gandhi. Ainsi Nelson Mandela. Ainsi donc Charles de Gaulle.

Cet homme représente à lui seul une synthèse du génie national français, cela rien qu’à nous en tenir au plan politique (car il a aussi d’autres inspirations et un immense talent littéraire) : il est Jeanne d’Arc et Louis XIV, il est Napoléon (celui du sens de la grandeur, celui du Code civil), il est Clémenceau et il est, bien entendu, Charles de Gaulle. Il est, à lui seul, l’acier de la Résistance et le feu de la Révolution. Dès la fin de la Deuxième Guerre Mondiale, en 1944, il donne enfin visage à la moitié du peuple de France : les femmes se voient accorder enfin le droit de vote et, dès 1945, il ouvre à l’ensemble de la population l’accès à la sécurité sociale, mettant en place la fraternité collective, l’une des trois inspirations/aspirations magnifiquement exprimées dans la devise nationale devenue pour l’essentiel le vœu plus ou moins confessé de tous les peuples de la planète, trois mots clés portés haut par la révolution de 1789 : Liberté, Égalité, Fraternité.

Je viens de rappeler le trait de fraternité fondamentale qui caractérise l’action du Général de Gaulle dès son retour triomphal sur la terre de France et ses premières décisions qui ont changé définitivement, inscrites depuis d’une manière irréversible dans le fait politique et social, la réalité d’un pays qui venait de traverser l’une des périodes les plus noires de son histoire, et que voici soudain revivifié et comme renouvelé de fond en comble. Charles de Gaulle, le haut représentant d’une tradition qui aurait dû être conservatrice si l’homme avait été de moindre stature (et de moindre intelligence humaniste) restera d’abord pour l’Histoire, celle de son pays et celle du monde, Charles le Rebelle et, aussi, Charles le Révolutionnaire qui ouvre avec efficacité à son peuple – ce peuple qu’il vient de libérer avec les moyens essentiellement symboliques qui sont ceux dont il dispose – les portes de l’avenir.

Cet avenir, outre la fraternité, a nécessairement nom Égalité, et il a nom aussi Liberté. L’égalité, De Gaulle vient, je l’ai dit, de l’octroyer aux femmes qui désormais ont voix au chapitre et qui, désormais, sont électrices au même titre que les hommes. La Liberté ? Elle est restée, pour le héros que j’évoque, grand et pur soldat, l’espace où s’exerce la Démocratie, et ne doit être limitée que par celle-ci, qui, seule, est légitime et qui, seule, est détentrice du dernier mot. La vie politique de De Gaulle est significative à cet égard : chaque fois que son autorité n’était plus étayée par “le soutien franc et massif” qu’il attendait de l’opinion publique, l’homme à la tête couronnée de tant de lauriers invisibles se retirait aussitôt de l’arène, quelle que fût la douleur où la situation instable d’une France divisée pouvait laisser ce combattant de l’unité (titre du deuxième tome de ces Mémoires de guerre) : non pas une unité monolithique (celle des dictatures), mais au contraire, une unité vivante, dynamique, diversifiée.

Quand on a la passion de la liberté pour soi-même, on ne refuse pas celle-ci aux autres. L’affaire algérienne en est la démonstration éclatante, terrible, – finalement admirable. À propos des prétendus “rebelles” algériens, il avait dit, alors qu’il était encore le retraité de Colombey-les-Deux-Églises, avant de revenir aux affaires en 1958 : « Un peuple qui lutte pour sa liberté mérite de l’obtenir. » Grâce à De Gaulle, devenu entre-temps Président de la République, la fin de 130 années de colonisation de l’Algérie a lieu, les accords d’Évian, qui arrêtent le torrent de sang, sont signés en mars 1962 et, enfin, le temps de la paix – paix longtemps difficile, mais paix tout de même – commence. Le faiseur de paix échappe, cinq mois plus tard, à un attentat au Petit-Clamart : « Ils ne savent même pas tirer », commente-t-il sobrement, en parlant des sinistres comploteurs de l’O.A.S. De Gaulle, qui a gagné la guerre contre Hitler, avec ses trois puissants alliés, et qui, ainsi, a restauré la France dans sa grandeur, fut profondément – on ne le sait pas assez – un homme de paix et, au fur et à mesure que les années passent, cette conviction d’une paix nécessaire au niveau de la planète entière se renforce chez lui jusqu’à lui sembler une évidence dont, selon moi, il fera la substance même de son testament politique mondial : ce discours prononcé à Phnom-Penh le 1er septembre 1966, alors que dans le voisinage du Cambodge continuait l’une des guerres les plus dévastatrices du XXe siècle, celle qui se poursuivait depuis plusieurs années entre Vietnam communiste et boys Américains.

Homme de paix, De Gaulle fit, chacun le sait, de l’amitié de la France et de l’Allemagne – aussitôt éliminés Hitler et le nazisme – la priorité de sa politique européenne (cette Europe dont, par ailleurs, il dénonçait solennellement les faiblesses conceptuelles et prophétisait l’inévitable échec, Europe qu’il voulait, lui, longuement étudiée et lentement créée), dans le même temps, donc, qu’il privilégiait l’alliance de la France et de l’Allemagne, il dotait son pays de l’arme atomique, projetant celui-ci, une fois de plus, dans la sphère où seules évoluaient les plus grandes puissances de l’univers. Il aimait ce mot d’univers qu’il utilisait à l’occasion. Je l’ai notamment entendu dans sa bouche lors de la conférence de presse au cours de laquelle, au nom de la France, il sera le premier Chef d’État européen à reconnaître la Chine communiste de Mao-Tsé-Toung, « l’une des puissances déterminantes de l’univers », dit-il justement. Pour ce grand idéaliste, pour ce diplomate de génie, le principe de réalité devait toujours primer en politique.

J’ai aimé De Gaulle passionnément et l’ai passionnément admiré – je l’aime et je l’admire plus que jamais –, et cela dès l’âge de 11-12 ans quand j’ai eu le privilège de me laisser donner une tape  sur la joue par une main illustre, la sienne. J’avais écrit, diffusé par toute la presse gaulliste au Liban et ailleurs, un Chant de la France libre qui fit de moi une célébrité locale provisoire. De Gaulle, l’immense bonhomme (j’utilise ce mot familier avec une vénération émue), aimait, quant à lui, mon pays (où il avait vécu comme officier à l’époque du Mandat) avec un mélange de tendresse humaine et de profonde empathie culturelle : « Les Libanais libres et fiers, écrit-il, ont été le seul peuple dans l’histoire du monde, à travers les siècles, quels qu’aient été les péripéties, les malheurs, les bonheurs, les destins, le seul peuple dont le cœur jamais n’a cessé de battre au rythme du cœur de la France. » Les choses telles que décrites par cette phrase ont sans doute changé, hélas ! chez certains Libanais dont le cœur est dorénavant engagé ailleurs et, selon moi, bien mal. Mais la phrase citée explique notamment la grande colère, exprimée publiquement par le Chef de l’État français, quand Israël, en 1968, s’est attaqué sans raison au Liban, clouant au sol la flotte aérienne libanaise – civile et commerciale – à l’aéroport international de Beyrouth. Les Israéliens attendront la mort du dernier Grand de l’histoire contemporaine au XXe siècle pour envahir massivement mon pays. De Gaulle nous manque. Il manque à la France. Il manque aux Libanais “libres et fiers”. Il manque à l’univers. Ma consolation (relative) est qu’à Colombey-les-Deux-Églises, ce sont des cèdres du Liban qui font cercle autour de l’immense Croix de Lorraine.

Soirée de présentation du Dictionnaire des étrangers qui ont fait la France, éditions Robert-Laffont, le mercredi 2 octobre 2013 au musée de l’histoire de l’immigration

dico bouquin

Avec la participation, dans l’ordre d’intervention,  de Jacques Toubon, Jean-Luc Barré, Pascal Ory, Marie-Claude Blanc-Chaléard, Mercedes Erra, Tobie Nathan, Salah Stétié, Marek Halter et Manuel Valls (ministre de l’Intérieur)

 

Ladislas Kijno

Allocution prononcée le 6 octobre 2013 à la Maison Elsa Triolet/ Aragon à l’occasion d’un Hommage rendu au peintre Kijno dont plusieurs toiles sont exposées en permanence dans la maison-musée.

Les quatre cœurs de Lad Kijno, grand peintre

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LAD, HOMME AU GRAND CŒUR, avait quatre cœurs. Je veux parler d’abord des deux premiers. L’un était pour le ciel, et l’autre pour la terre, ses deux patries. Entre les deux, libre de tout, l’Ange Couleur, celui qui peint avec sa propre plume. À chaque tableau qu’il imagine sur soixante-dix ans de création jamais ralentie, jamais interrompue, toujours renouvelée par son respir, l’Ange Couleur allait, venait, tournant autour du peintre pour l’aider à configurer le monde. Le monde de Lad dans le monde de l’ange, comme par la radiographie permettant de voir le fœtus encore endormi mais bientôt réveillé dans le sein de sa mère, le monde de l’Ange dans le cœur et l’intelligence de Lad, créateur et créature s’épousant et s’épuisant dans le même combat sous la même enveloppe. Car Lad croyait à l’Intelligence, c’est-à-dire aux liens étroits entre les choses et l’Esprit. Car le visionnaire était aussi un philosophe qui avait lu Aristote et Thomas d’Aquin et qui, dans sa jeunesse, avait d’idées et d’intuitions échangé des lettres avec l’immense Paul Claudel. Comme Paul, et comme Thomas, il croyait à l’Animus et à l’Anima, l’Anima la substance originale et féminine de l’Âme que l’Animus, l’Esprit, le Modeleur inspiré, formulateur et normatif, venait achever selon sa propre règle, participant aussi avec les propres moyens de l’homme, si pauvres fussent-ils, à la création universelle, celle qui derrière l’homme retrouve l’ouvrier, ce contributeur à la vision du Grand Tout.

Lad détache une plume de l’aile du Compagnon obligé, aile qui l’éventait du vent dont il avait besoin pour ne pas étouffer, pour ne pas se sentir en prison. Et cette plume était entre ses doigts une clé d’or pour ouvrir la chambre où il se trouvait, pour ouvrir la fenêtre et faire exploser les limites de l’horizon. Son imagination était un arbre substantiel, reliant, je l’ai dit, le ciel et la terre, chaque arbre se façonnant, tout et détail, selon la poussée de sa sève singulière, racines, tronc, écorce, branches, feuillages et dentelure de chacune des feuilles, et pigmentation de la feuille et de la fleur et, le moment venu, du fruit selon la religion du soleil et de la lune, selon la pluie et selon la neige et selon les quatre saisons de l’année reproduisant symboliquement les Quatre Évangiles.

Il n’est pas étrange que Lad, ce fils de mineur, cet approfondisseur par nécessité, ait choisi très vite et comme d’instinct d’attaquer la réalité prétendue sous tous ses angles, avec pics et pinceaux, pour lui faire rendre gorge et la contraindre, à la force du poignet et rien qu’avec ses dix doigts à restituer au jour, qui est couleur et lumière, la chose noire que cette réalité économise, depuis des millions d’années, couche après couche, dans sa profondeur muette, la houille chaleureuse, le noir capable du plus intense rouge, venant absorber les nuances après les avoir révélées, pour établir sous un projecteur soudain éblouissant dans l’espace, un geste délicat et décisif à la fois, l’amphithéâtre tragique où s’affrontent, à travers toutes les expressions dont il est capable, l’homme et son destin. « Il y a en moi quelque chose de noir à contenter », avait prophétisé Eugène Delacroix, phare parmi les phares. Lad Kijno avait rencontré et retenu la haute leçon qu’il avait adaptée, selon son style fourmillant d’inventivité, à notre modernité intransigeante dont il s’est, dès qu’il a commencé à peindre, imposé comme l’une des références incontournables. Lad, cet arbre puissamment poussé par sa propre dynamique interne et le terreau que son secret colonise, arbre inversé, est un terreau infiltré par tous les sucs où il puise, entrecroise et mélange avec autorité, avec subtilité, pour en former sa sève à lui, riche de tous les apports des temps (sa culture picturale et artistique et monumentale et svelte, comme l’était sa taille longtemps effilée comme la flèche d’une cathédrale, ces cathédrales médiévales qu’il aima d’amour aussi physique que spirituel dont s’illuminaient encore plus les vitraux quand il les regardait et qu’ils finit par illuminer lui-même du regard de ses yeux en dédiant à l’une de ces grandes structures millénaires sa magnifique rosace vitrée traversée par la seule lumière intérieure à la lumière qu’on appelle, faute de mieux et par incompétence du vocabulaire humain, la lumièrede l’esprit). Ce Polonais, né à Varsovie, croyait-il à l’Esprit ? Il y croyait : c’était, je crois, pour lui, dans le repli de sa conscience la plus intime, le seul nom de Dieu auquel il pouvait croire au-delà du religieux, au-delà de l’institutionnel, quel qu’il fût. C’est par là, et c’est pour cela que battit le premier des deux cœurs de Lad : celui qui regarde vers le Ciel. C’est ce cœur-là, allié à l’instinct créateur qui inventa tous les rêves, toutes les formes, toutes les lignes, toutes les images, tous les matins et tous les crépuscules, cela qui rend identifiable chacune des œuvres de Lad, quelle que fût la technique employée, quelle que fût la période envisagée. Ce cœur de Lad selon ce qu’en pourrait dire Mallarmé, est celui qui chante “l’hymne des cœurs spirituels” :

Car j’installe par la science,
L’hymne des cœurs spirituels
En l’œuvre de ma patience,
Atlas, herbiers et rituels

Prose pour Des Esseintes.

Cet inventeur, ce réinventeur du regard sur la couleur et sur la forme et qui traverse avec une désinvolture superbe et sérieuse toutes les métamorphoses de l’absolu créateur au XXe siècle, absolu qu’il sut illustrer à sa façon, croyait-il aux grand combats de la lumière et de la nuit, et sur les chemins de la peinture et de l’art, mieux que  batailles d’Uccello confrontées à celles de Manès-Zarathoustra, sage pour qui tout est mis en balance : le Jour et la Nuit, le Bien et le Mal, le Clair et l’Obscur ?

Mallarmé place à l’origine de « l’hymne des cœurs spirituels » qui est la formulation poétique en son aboutissement, une science que je crois toute d’intuition, une patience qui est cet art de faire par quoi –  à tort selon moi – Valéry définit le tout de la création poétique qui est – selon moi toujours – un entêtement contre le mauvais ordre des choses, une rébellion, un ajustement rectificatif. Bien plus spiritualiste est, chez Lad, la conception créatrice éclairée par ce soleil spirituel qui lui a toujours tenu compagnie et qui est de l’ordre de ce premier cœur que j’ai évoqué au début de cette prise de parole.

Qu’on permette au poète que je suis, que j’espère être, de donner voix à l’un de mes amis italiens, Mario Luzi, grand poète, mort il y a quelques années, après avoir frôlé le Prix Nobel de littérature. Trois citations extraites du même recueil intitulé : À l’image de l’homme, ici magnifiquement traduit par Jean-Yves Masson. Ces trois citations me paraissent correspondre étroitement aux vues de Lad Kijno sur le sens et la finalité de la création d’art mûrie au soleil de l’expérience spirituelle la plus sincère, convaincue et convaincante :

1ère citation :

Monde, je ne suis pas  limité à moi-même
Tu as voulu que nous soyons chacun
un projet de vie
dans le projet universel.

Je sais bien que nous devons toi et moi
réciproquement grandir ensemble –
c’est écrit sur l’ultime pierre
milliaire de son chemin
Et tout au-dedans de lui. Amen.

2ème citation :

Vent et lumière
L’éclat doré
des platanes s’installe dans le ciel
il n’a ni heure
ni saison,
ou c’est cette exaltation
qui le possède
et les brûle
c’est cette invincible alchimie
qui les exalte en clarté,
les unit et les purifie
à l’essence
lumineuse de la fin
et du commencement.

3ème citation:

Printemps omniprésent,
fleuve vert, herbe verte,
vert presque turquoise
de l’air sur le sommet des dernières collines
à l’horizon
rudoyé par l’orage,
par le soleil reverdi
et brûlant dans sa grâce blessée ;
où est-il – impossible de le situer,
il n’a son siège nulle part, mais l’âme
ne lui manque pas – il y a
un travail subtil et acharné
dans le monde qui devient ce qui est.
Et moi l’art, j’en suis
un peu l’obscure, un peu la lumineuse part.
Ô peine ô grâce.

Ô peine, ô grâce : l’art est, par la participation de l’artiste à la re-création, à l’accomplissement de la création du monde – pour Mario Luzi ce monde est un don de Dieu, don inachevé qu’il appartient à l’artiste, au poète d’achever, c’est aussi le point de vue du puissant correspondant mystique du jeune Lad, Paul Claudel, qui intitule un de ses poèmes les plus célèbres : “La Muse qui est la Grâce”, mais ce monde est-il pour Lad vraiment donné par Dieu ? On le pense. On n’en est pas sûr, malgré la pudeur de l’approche. Reste qu’il y a chez notre ami une avancée au départ plus romantique, plus symbolique au sens baudelairien du terme, des significations parallèles, jusqu’à un certain point inabouties et cependant convergentes des signes de ce monde, ce que le poète des Fleurs du Mal appela les “Correspondances”. Le monde est formé de couches comme géologiques et structurelles qui s’interpellent, s’interpénètrent et, dit Baudelaire, se « répondent dans une ténébreuse et profonde unité » : couleurs, parfums, sons, à l’horizon du grand tout, dans ce qu’il m’est arrivé de surnommer un jour “l’outre-sens” ou encore “l’outre-lumière du dit”. Lad écrit en 1957 ce texte révélateur : « Le monde est élastique, sphéroïde et constamment en expansion ; il y a plusieurs mondes, la matière est multiple, comme stratifiée. On part d’une machine et on arrive aux rythmes d’un figuier ou aux fonds marins : inversement, on part de la croupe d’un cheval, d’une courbe de violon, d’un sein ou d’un visage et on arrive finalement à une géométrique mécanique mentale. Des choses nous échappent nous glissent constamment entre les doigts, imperceptiblement, comme du sable ; impossible de rester dans l’objet : il y a des transmissions secrètes et contradictoires, des courants ascendants, des forces magnétiques, des marées motrices, un va-et-vient constant : tout cela bouge, tout cela craque, tout cela se tient et il faut en rendre compte sur cette petite surface à deux dimensions qu’est la toile. » C’est partant de là que Lad décrit, mais c’est une création qui n’a rien d’une description. Nikos Kazantzakis avait vu juste quand il note, peut-être faisant allusion de loin au premier travail de son ami Lad, cette observation visionnaire : « Ce n’est pas mon cœur qui bat et bondit dans son sang, c’est la terre entière. Se retournant en arrière, elle revit sa terrible ascension à travers le chaos. » Frank Elgar, un critique ami de Lad commente subtilement : « Il fallait pour l’artiste rendre le frémissement de la matière, le tragique des éléments, le pouvoir fascinateur du chaos et pourtant faire œuvre de création. Il y a parfaitement réussi. Il ne décrit pas, il évoque, suggère, transfigure, métamorphose les données naturelles. »

Voici longuement, car c’est là que tout commence, pour le premier cœur de Lad Kijno : le cœur spirituel. Mais très vite Lad découvre que l’esprit n’est pas tout, voire qu’il n’est rien s’il ne s’incarne pas dans le combat des hommes, si l’esprit n’est pas combat social, sens de la justice, participation à l’ordre de la société en vue de la réalisation de la paix, ici et maintenant, par les armes qui permettent de conquérir ces idéaux de liberté, d’égalité et de fraternité qui sont la base de la conscience humaine et la morale sociale, avec ou sans Dieu. Désormais, son combat le plus profond, le plus significatif s’inscrit non pas en marge, mais en compagnonnage avec le Parti communiste en France certes, mais aussi dans le monde. Il prend parti pour les grandes causes lumineuses dont il sait que leur lumière est celle du chemin. Et du coup, sa peinture va cesser de baigner dans une rêverie existentielle pour épouser la forme simple, se rapprochant avec une grande simplicité, qui n’est pas simplification, des formes premières qui rappellent les premiers gestes des hommes sur les premières matières, et aussi ces premières matières elles-mêmes, les transformations que le travail des hommes, difficile au quotidien, leur fait subir, le mariage des matériaux et de la dignité de la création en général, la création comme rêve collectif et comme noblesse acquise. Son père, cet émigré, avait été mineur et, à la fois, professeur de violon. Dorénavant dans la vision amplifiée, engagée, lutteuse de Lad Kijno, le deuxième cœur de celui-ci prend sinon la place laissée par le premier (l’espace de ce cœur est si vaste qu’il est toujours là à battre éternellement) du moins par se transformer en fer de lance de sa sensibilité et de son imagination, en accompagnant par un grand songe simplifié dans sa thématique, ses formes et ses effets, le dialogue avec tous cœurs que son art cherche à rencontrer et qu’effectivement il rencontre. C’est le second cœur de Lad.

Kijno ne s’est pas exilé, loin de là, de sa recherche méditative fondamentale qui est toujours la quête de la vérité dans la justice, la paix et l’espace intérieur de l’homme – ce lointain intérieur dont parle Henri Michaux, un méditant et un autre grand poète, les routes et les sentiers de Lad étant tout le temps traversés de poètes, ces êtres au diapason desquels il résonne plus encore que des peintres, souvent plus formels, plus formalistes, plus évasifs et plus perdus dans leur songerie colorée.

Lad est toujours en quête du sens. À l’occasion d’un séjour au Japon, il le trouve, lui semble-t-il, dans la lumière du Bouddha et c’est son long nouveau cheminement dans le visage aux yeux fermés de celui, un homme comblé d’humanité jusqu’à atteindre les rivages d’un certain divin fait d’accueil, de compassion, de tolérance et de justesse d’âme, un long cheminement qui est pour Lad, pour qui l’aventure spirituelle ne se distingue plus en rien de la recherche plastique, une halte d’émerveillement dans son double développement unifié. Mais l’Histoire, que le Bouddha a espéré dépasser, l’Histoire occidentale notamment, ne ferme, elle, jamais ses yeux épouvantés au fond de la conscience du peintre, de plus en plus semblable à lui-même, de plus en plus visionnaire.  C’est là que s’ouvre dans sa carrière toujours active,  jamais apaisée, cette extraordinaire conjonction qui met face à face l’horreur goyesque de l’Histoire figurée symboliquement (retour, mais dramatique, à la case départ) par ces admirables cathédrales de la noirceur du temps que sont les Lithurgies brûlées, ces apocalypses qui disent leur nom et, d’autre part, autre terme de la conjonction, la découverte de la page, de la peau, des lignes de la matière, des lignes de la main et de leurs infiltrations réciproques par la caresse distordue et cependant harmonique et harmonieuse où l’univers chante sur le papier que l’harmonie suprême est peut-être dans la disharmonie risquée : haute leçon d’esthétique mêlant l’avant-garde la plus incisive à la tradition de l’hymne grecque sous sa forme la plus proche de la lumière obscure et diaphane des Mystères. C’est la période, véritablement unique dans le génie de la création picturale contemporaine, ces merveilleux papiers froissés de Kijno que j’ai beaucoup de plaisir à explorer tandis qu’il continuait à les inventer, surpris lui-même par le sourire de son œuvre, le sourire de la matière spiritualisée par une caresse. « D’une seule caresse / Je te fais briller de tout ton éclat », écrit Paul Éluard dans un distique du plus limpide amour. Cette période si violemment antithétique dans l’existence de Lad, ce chevalier épique de l’inventivité contemporaine, ce face-à-face dramatique entre les Lithurgies brûlées et les papiers si bienheureusement froissés correspond au troisième cœur mi-lumineux mi-ténébreux de Lad. J’aurais beaucoup à dire encore sur cette physique-métaphysique du grand peintre, notre ami qui vient de nous quitter, mais je m’arrête là car pour cela il nous faudrait des heures.

J’ai dit que Lad avait quatre cœurs en un seul, qui, en fait, a réussi le miracle de réunir à lui les trois autres dans l’unité suprême de l’amour. « Il n’y a pas deux amours », dit saint Augustin. Lad était fils de mineur, il remontait métaphoriquement comme son père de la nuit de la terre ; Malou, était une fille de l’air, elle avait vocation de voler. Une fois, comme dans les contes de fée, le fils de la terre regarda vers le ciel : il vit une déesse du ciel, une jeune hôtesse de l’air  dont l’avion a pris feu,  et qui tombait  vers la terre.  Comment ces deux-là ont-ils fait pour se rencontrer et vivre sur des dizaines et des dizaines d’années d’un éternel amour ? C’est le quatrième cœur de Lad et c’est le premier d’entre eux tous, c’est là aussi le premier et l’ultime cœur de Malou.

Gabriel Bounoure

Extrait du livre Sur le cœur d’Isrâfil, éditions Fata Morgana, 2013

SUR LE CŒUR D’ISRÂFIL

Toute ma vie se sera passée sous le signe de la foudre – « ce bel éclair qui durerait » – dont m’aura gratifié Gabriel Bounoure. La fin de l’âge venant, de l’importance de ce don je me rends compte aujourd’hui plus que jamais. Et c’est pour moi dans les plis du cœur, lumière d’un trésor : irremplaçable lumière, inouï trésor.. À l’heure où l’on ne sait encore rien mais où naît, dans la violence du désir, le besoin et l’impatience de tout posséder et de tout savoir, vers dix-sept/dix-huit ans, Bounoure est entré dans ma vie comme un ange, cet Archange Gabriel de la plus grande fable, et, l’œil voilé et le sourire de la compassion bouddhique aux lèvres, il m’a d’un doigt frémissant d’émotion contenue quoique intense, montré la route : elle allait (je ne le savais pas encore ou qu’à peine) vers le centre de tout qui a nom Poésie. Capitale de la douleur, capitale de la merveille et de la grâce. Grâce non religieuse, mais cependant divine : d’un seul coup, je comprenais brutalement que le divin habitait parmi nous, que les mots autant que les monts du Liban, qui coiffaient ma rencontre adolescente avec Bounoure d’un peu d’éternité de neige, que les mots et les monts nous étaient une demeure, que le sacre était notre quotidien. La brûlure de cette gifle ne m’a pas quitté depuis lors et, de temps en temps, il m’arrive de toucher distraitement ma joue : Bounoure est mort, je vais bientôt mourir, mais sa fièvre, la contagion de sa fièvre est toujours là et je sais que jusqu’en ma dernière minute j’aurai vécu, dans le sillage de Bounoure, audacieusement, modestement, selon le grand exemple qu’il m’a laissé, au seuil du feu. J’ajoute aussitôt que, pas plus que le prophétisme du réel, l’incendie du vrai – qui sont l’un et l’autre deux définitions possibles de la poésie – n’a rien de spectaculaire. La communication de la vérité poétique se fait le plus souvent à voix basse et c’est dans le creux de l’oreille, du côté de la trompe d’Eustache que je l’aurai reçue muettement.

Léopold Sedar Senghor

Extrait du livre Sur le cœur d’Isrâfil, éditions Fata Morgana, 2013

SENGHOR LE MAGNIFIQUE

Léopold Sédar Senghor nous a appris quelque chose d’essentiel. Nous, ce sont tous les hommes, toutes les nations du Tiers Monde. Et cette leçon, c’est au moment où nous en avions le plus urgent besoin qu’il nous l’a offerte : à l’heure où se levaient un peu partout sur la planète les drapeaux de nos indépendances flambant neuves. Nous étions fiers et pauvres. Il nous a appris que nous nous devions d’être fiers et fiers, au sein même de notre pauvreté, d’être riches. Riches de quoi ? Il nous a appris que l’indépendance n’était qu’un vain mot, et vide de sens, si elle ne devait pas coïncider avec l’identité, que l’indépendance, en un mot, c’était, après l’éclipse historique que l’on sait, le plein soleil de l’identité restaurée. Je parle à bon escient de soleil car seul un fils du soleil, homme de vérité, pouvait nous donner cette leçon de vérité. La vérité de l’homme a partie liée avec ses racines, avec la terre, cette parcelle précieuse de la planète Terre que nous nous obstinons à nommer patrie, la terre des pères faite du souvenir des ancêtres et de leur grande poussière immémoriale. Oui, dis-je encore, c’est cette terre-là la plus proche de notre cœur qui est notre vérité, avec sa géographie et son histoire, avec ses femmes et ses hommes, avec sa langue et ses dialectes, avec ses créations et ses coutumes, avec ses inventions et ses traditions, avec son unité et sa diversité, avec ses heurs et ses malheurs –, l’un dans l’autre, l’un par l’autre. S’étant ainsi magnifiquement enraciné dans tout l’amont, cette terre première et ses latences originelles, ce paradis nécessairement perdu qui nous est mémoire et qui, mémoire, est à reconquérir sans cesse, l’homme de vérité, cet homme qui a nom Senghor, peut se projeter aux avant-postes de lui-même et se déployer librement dans le temps à venir et dans l’espace étranger. Étranger ? Non – autre, simplement autre. Quand on est sûr d’avoir atteint le lieu d’identité, l’indépendance n’est plus un vain mot ni un vœu pieux, comme il arrive encore aujourd’hui, hélas, si souvent et la voici, l’indépendance, qui rime paradoxalement, contre toutes les évidences phonétiques, avec la liberté. Le paradoxe va même plus loin ; je m’explique. Dans la mesure, dis-je, où l’identité restaurée, reconquise, reconstituée fût-ce dans le combat, la peine, le deuil et les larmes, dans cette mesure même le lieu d’identité devient le lieu de l’autre puisque c’est à partir de soi, de l’affirmation de soi, de la confirmation de soi que se reconnaît l’altérité. Alors seulement l’autre cesse d’être une abstraction, une postulation rêvée, une naturalité équivoque pour prendre, face à celui qui est et qui se sait être, sa pleine stature d’étant. Et comme l’être est, pour paraphraser une formule célèbre, la chose du monde la mieux partagée, chacun se retrouve dans chacun, hommes et civilisations, comme dans un miroir en qui il ne sera « ni tout à fait le même ni tout à fait un autre » mais en qui cependant, dans la lumière inaltérée, il sera compris et aimé. J’ai parlé d’homme et j’ai parlé de civilisation : il ne saurait y avoir d’homme où la civilisation viendrait à faire défaut mais, nous le savons aujourd’hui mieux qu’à n’importe quelle autre époque de l’Histoire, il ne saurait non plus y avoir de civilisation là où ne serait pas impliqué l’homme, et le sens de l’homme. C’est reprendre en la modifiant et non sans la contredire partiellement la phrase si souvent reproduite de Paul Valéry : « Nous autres, civilisations, nous savons maintenant que nous sommes mortelles. » À cette observation de l’auteur de Variétés, il n’est pas irréaliste de répondre que, tout compte fait, la mort des civilisations rend encore plus évidente, à travers la chaîne des destructions promises, une certaine idée de la permanence de l’homme et peut-être même de ce qui est en lui étincelle d’éternité.

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Yves Bonnefoy

Extrait du livre Sur le cœur d’Isrâfil, éditions Fata Morgana 2013

BONNEFOY MAIN PURE, MAIN SOUCIEUSE

Nous avons été quelques-uns, au début des années cinquante, à recevoir la poésie d’Yves Bonnefoy en plein visage comme un gifle de vent. Certes, il y avait René Char et Michaux, Saint-John Perse et Pierre Jean Jouve – mais nous savions déjà que leur œuvre était, pour l’essentiel, derrière eux, et que leurs grands soleils s’apprêtaient magnifiquement à s’endormir. Les derniers jeux surréalistes ne nous semblaient plus directement accordés à cela que nous pourrions appeler, au sens le plus noble du mot, un chant. Ce chant, voix sourde montée de la profondeur, ce fut la voix d’Yves Bonnefoy.

Elle venait à nous comme un orage qu’aurait traversé, par-ci par-la, des limpidités. Il faut se souvenir que les années dont je parle traînaient encore derrière elles l’ombre d’une immense tragédie et que, assez énigmatiquement, tout ce qui n’embrayait pas d’une façon ou d’une autre sur cette tragédie – dont nous voulions cependant, et de tout notre élan vital, nous distraire – apparaissait de la nature d’une trahison. L’époque était sombre mais n’aspirait qu’à s’éclairer et, fiévreusement, qu’à se brûler à quelque nouveau rêve. Bonnefoy est arrivé et ce qu’il disait avec gravité – une gravité soudain plus déterminante que la pesanteur du tragique – avec des mots sombres et clairs, plus sombres d’être clairs et plus clairs d’être sombres, pareils en cela au ciel tumultueux dont j’ai parlé, ce qu’il disait, dis-je, c’était, gravement, le songe, le merveilleux songe du réel. Je n’emploie pas ici le mot « merveilleux » au sens d’ une exaltation quelconque du pâle donné, de tel « épanchement du songe dans la vie réelle » dont Nerval, par exemple, a été l’acteur fasciné et la victime. C’est bien plutôt d’une dialectique serrée entre les deux termes d’un équation vivante, eux-mêmes interchangeables, la vie étant la sœur mirante de la mort, que le poète tirait son lieu et sa ressource. « Du mouvement et de l’immobilité de Douve[1] », c’était cela : un rappel du fondamental, de cette pierre d’assise qui retient l’eau du monde, pierre fondatrice. La voix qui s’était mise à parler, pour ne plus se taire par la suite, était de pierre, était de fluidité, était, par le puissant calme noir qui émanait d’elle, liée au mystère d’une durée comme éternelle. L’ayant eue une seule fois dans l’oreille, on ne pouvait plus l’oublier. Cette voix, pourtant, s’inscrivait en nous comme l’aboutissement d’une quête. Poésie inaboutie philosophiquement, puisque la parole ne semblait vouloir se fermer que pour rendre encore plus visible sa déchirure. La question posée par le poème restait ouverte et cela, ce battement d’un volet sous l’action du vent, dans la sorte de haute mesure venue du repos de la parole en elle-même après qu’elle eut parlé, cela ne faisait qu’ajouter à l’incertitude et, sinon à l’angoisse, du moins à l’interrogation anxieuse. De fait, dans le texte de Bonnefoy, il y a, bien plus saisissante encore que la dialectique existentielle tantôt évoquée, une contradiction déterminante qui fait le charme singulier de cette poésie là même où le charme s’enracine dans l’incantation et dans son accentuation entre toutes identifiable. Cette contradiction qui est aussi est celle de Saint-John Perse pourrait se satisfaire de seulement cristalliser superbement, en reléguant dans la lumière qu’elle est la nuit de ses blessures, mais la voix souveraine de Bonnefoy refusait la trahison que ce lui aurait été de se réfugier dans l’éclat de la beauté en laissant monter en elle, de façon seulement évasive, les infiltrations douloureuses du sang et les fragilités de l’obscur. L’extraordinaire était que le risque pris à ne pas vouloir la poésie orpheline de la pesanteur du monde n’entravait pas la fluidité du chant ni ne privait celui-ci, par quelque excessif recours au réel, à l’indispensable réel, de sa capacité de transparence. Et, dès lors, le problème se posait dans une sorte d’âpreté lancinante, une urgence qui est l’une des caractéristiques les plus remarquables de la poésie de Bonnefoy : lequel, du réel et du chant, est-il premier et lequel est-il l’occurrence de l’autre ? Pour l’auteur d’Anti-Platon, on pourrait croire que la réponse va de soi. Voire. Il me semble que le poète n’a tellement réfléchi sur les causes et les circonstances de la poésie – la démarche des autres poètes venant éclairer la sienne propre – que parce que Platon, et tous les rêveurs de l’achèvement, continuent d’obséder notre langue, notamment en ce temps où l’histoire se défait et se démaille, tout en nous démaillant nous-mêmes : plus que jamais, dans l’éclipse des certitudes, nous sommes en mal d’un sol et d’un pays – je veux dire en quête de stabilité. Le drame, le profond drame de la poésie moderne, c’est, depuis Baudelaire, sa prise de conscience de cette fracture intime qui fait de chacun de nous un dérivant. Face à cette dérive et pour tenter de la contenir, le port, la rive, le salut en un mot, c’est la forme et c’est la figure. La poésie baudelairienne, si terriblement divisée, et qui avoue sa division – les deux postulations simultanées, ceci qui lui est boue et cela qui lui est or – se veut, dans une manière d’empierrement, idole et statue d’une Beauté excessivement menacée, le haïssent, par « le mouvement qui déplace les lignes ». Mallarmé, quant à lui, est séduit par une organisation rituelle du monde et de la langue et, à portée d’une rêverie ou fonctionne déjà, se préparant, la catastrophe d’Igitur, il imagine celle, princesse, sur qui aucune main d’homme ou de femme ne saurait se porter, absolu songe se mirant dans autant d’apparences à vocation d’absolu, même si – mais sans doute est-ce trop tard – monte aux lèvres d’Hérodiade la confession brûlante et l’affreux trouble. Il faut se rendre à 1’évidence : Hérodiade est une exilée volontaire et c’est l’image, c’est l’icône sa protection. Et c’est dans la stimulation des images, « grande et primitive passion », que la poésie se ressource et c’est par elles, les images, qu’elle agit. Nombre de poètes ont poussé et se sont régénérés à ce « très grand arbre du langage » qui effeuille sur nous, l’une après l’autre, les produisant au fur et à mesure, semblances et ressemblances. Entre les deux univers osmotiques du corps et de l’esprit – ce qu’on appelle le corps, ce qu’on appelle l’esprit – les images créent des porosités, réduisent des opacités, aménagent des transparences, allègent et libèrent, jouant ce rôle qui est le leur et qui les apparente aux anges, de qui elles sont les émouvantes médiatrices. L’Ange est une figure emblématique de toute poésie idéelle, idéale ou spirituelle : il fait partie du théâtre baudelairien –, en quoi Baudelaire est sans doute le dernier des Romantiques français – avant l’explosion baroque du surréalisme qui se passera d’anges mais non point d’images ; au contraire. Si révolution il y a par l’impact de l’œuvre de Bonnefoy, elle est dans le fait que ce poète – face à Baudelaire qui est l’une de ses références centrales, et face aux surréalistes auxquels, ardemment, il s’oppose – prévoit de mettre fin au règne de l’ange, fût-il génie platonicien, et de désamorcer l’énergie haute et plus décisive, celle qui seulement est induite de l’image mais qui ne saurait être enfermée dans celle-ci, devenue, pouvoir et puissance, mystérieuse échelle immatérielle de Jacob avec sa cargaison invisible, icône infigurante, symbole sans référent. « Il est l’oiseau de la vision et ne se pose pas sur les signes », dit magnifiquement, parlant de son Dieu, le soufi Djelâl-Eddîne Roûmi au XIIIe siècle. De cette divinité intérieure qu’inévitablement tout poète attache à son poème, quoi donc pourrait tenir lieu chez Yves Bonnefoy ? Peut-être une niche vide taillée à même la parole si admirablement friable de n’être pas de marbre, peut-être l’acuité de la question, mémoire d’un arrière-pays, leurre d’un seuil. J’ai dit à quel point dans le démantèlement de l’époque nous avions besoin d’une patrie et, par l’avertissement que nous aura adressé Hölderlin, d’un habitat. Peut-on habiter un arrière-pays – duquel, de plus, le seuil nous est interdit ? Interdit, non, mais retiré. C’est le pari tremblant de la poésie et, tout compte fait, de la pensée de Bonnefoy, que de hanter ainsi les confins d’une absence, – absence présente, formidablement, d’être cette négation-là. Sommes-nous dans un nada, dans un désert, dans quelque obscure nuit d’ici, domaine fruité, substantifié, simplifié, sensuel, ouvert comme une étoile sur l’étendue des perspectives possibles ? Le poète fait de toute sa force retour (il vient, ne l’oublions pas, de Platon) vers un jeu d’apparences, aimées d’être reconnues comme telles. Aimées passionnément même de mettre fin, au sein de l’ambiguïté, fût-ce au sein de l’ ambiguïté, à ce lieu d’exil qui fut double : exil ontologique, exil imaginal pour reprendre l’adjectif d’Henry Corbin. L’effort de la poésie de Bonnefoy me paraît se situer dans une démarche inverse de celle qui, de Villon à Baudelaire et à Jouve, tradition hautement française et chrétienne, prétend obtenir du poème une sorte de transsubstantiation salvatrice et transformer par lui la boue donnée en or obtenu. Cette alchimie, je serais tenté d’écrire cet alchimisme pour souligner qu’il s’agit là de l’inscription d’un itinéraire comme philosophique, n’est pas, pour Bonnefoy, le lieu de sa propre évidence poétique. Lui, il me semble que, venu de Platon, intime ennemi, c’est d’un lieu d’or qu’il vient, paradis toujours intact d’une enfance, souvenir jamais altéré d’un arrière-pays toujours actuel et présent, et que, comme de quitter un labyrinthe limpide, l’issue à trouver – à trouver nécessairement si l’on ne veut pas trahir l’ontologie ni rater le rendez vous avec l’être – est du côté précisément de la souffrance et du malheur, d’une forme de pesanteur qui serait privée de grâce, à moins que la grâce ne vienne à se poser par instants sur les choses, éblouissement éphémère en qui ne saurait s’abolir le devoir d’une rugueuse réalité qu’il importe d’étreindre, si l’on entend dire vrai. Ai-je parlé d’ange ? Il m’apparaît que l’ange de la poésie de Bonnefoy c’est atterrir qu’il veut et c’est souiller, de toute la boue des Nombres et des Êtres, sa plume immatérielle et sa soie pure. Je me souviens que le premier poème que m’ait lu Yves Bonnefoy au début de notre amitié, il y a de cela un demi-siècle, était, d’une voix rauque et que je ne lui connaissais pas, un sonnet de Jodelle : « Des astres, des forêts et d’Achéron l’honneur ». Or que veut Jodelle ? Ce qu’il veut, lui aussi, c’est laisser derrière lui un âge d’or où tant d’Amours faciles auront fleuri et, au nom d’une sorte de grandiose réalisme, qui n’exclut pas les mythes, eux-mêmes puissamment intégrés à l’imaginaire collectif, organiser un poème en un cérémonial du contr’amour, comme il dit, et en une chute « gênante » (c’est-à-dire infernale) dans la difficulté du temps vécu, forcer Diane à faire l’impur travail de trahison à notre égard, nous réduisant autant qu’elle peut à confesser notre néant, mauvaise déesse,

Ornant, quêtant, gênant, nos dieux, nous et nos ombres.

 

Ce vers admirable de Jodelle, j’aimerais pouvoir le placer en exergue à toute l’œuvre d’Yves Bonnefoy.

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[1]    Première édition, Mercure de France, 1953.

Jean Genet

Extrait du livre Dans le cœur d’Isrâfil, éditions Fata Morgana, 2013

JEAN L’ABDAL

« Croyez que pour être voyou

et poète je suis deux fois digne d’être sauvé »

Jean Genet –

lettre du 25 février 1944 à Maurice Tœsca

Pourquoi parler d’un aspect somme toute mineur de l’œuvre d’un écrivain qui fut, pour l’essentiel, un grand prosateur et, aussi, l’un des dramaturges les plus représentatifs de son temps ? Que signifie vraiment la poésie de Jean Genet dans l’explosion baroque d’une singularité dont c’est la phrase belle et balancée, touffue souvent et parfois comme haletante, qui est la séquence respiratoire privilégiée ? La question se pose et mérite d’être posée. Elle se pose d’autant plus que la poésie de Jean Genet, pour intéressante qu’elle soit au regard de tout le reste – qu’elle en vient à éclairer partiellement – n’est pas d’une originalité telle qu’elle mérite de prendre place dans les anthologies les plus exigeantes de notre modernité, ou de notre post-modernité, comme on aime si souvent à dire maintenant. Elle s’inscrit avec un certain éclat, mais sans surprise, dans une lignée identifiable : celle du Cocteau de Plain-Chant et de Requiem ; celle, parallèle, quoique d’une autre type de préciosité formulatrice, de cet ami aimé, fascinant, honni, que fut Olivier Larronde ; et puis aussi, par moments, l’on pourrait y retrouver, au détour d’un vers ou d’une expression toute en joliesse le charme, sinon la désinvolture, de ce premier proche de Cocteau que fut Raymond Radiguet et dont il advint au poète à la signature étoilée qu’il le pillât.

Mario Luzi

Extrait du livre Sur le cœur d’Isrâfil, éditions Fata Morgana, 2013

UN SCRIBE ONTOLOGIQUE

 J’ai une dette envers Mario Luzi, une double dette. Une première dette, de lecteur, la plus importante qui soit : je lui dois des moments d’émotion pure, de grâce naturelle et surnaturelle, d’emportement de nature musicale qui fait s’évanouir l’homme de chair et de sang que chacun est dans la matière seconde du monde dont on peut penser qu’elle est d’essence absolument spirituelle (c’est le cas de Mario Luzi), dont d’autres pensent qu’elle est le lieu d’un passage, d’un partage entre visible et invisible, le « leurre du seuil » comme aurait dit Yves Bonnefoy, et je crois bien être moi-même de cette dernière tribu-là : sur ce point, je reviendrai par la suite pour éclairer la singularité profonde de Luzi dans le paysage, que je crois sublime, de la grande poésie contemporaine où le poète italien occupe une place privilégiée, éminente, irremplaçable : les hommes d’inspiration, hélas bien rares, ne peuvent que partager mon point de vue. Ma seconde dette à l’égard de Mario Luzi est bien plus modeste mais, à mes yeux du moins, importante : j’ai eu le privilège d’être lu par lui et compris. En témoignent les deux ou trois fortes pages qu’il a consacrées à mon œuvre et où, me plaçant dans le rayonnement noir de la poésie méditerranéenne, je veux dire de la lumière qui nous rejoint paradoxalement du centre intérieur de cette mer, il énonce comme un fait d’évidence une parole que vient – dit-il en substance – éclairer un absolu de beauté. C’est sans aucun doute trop dire. Gratitude pourtant à Mario Luzi, ce fils de notre lumière partagée.

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Odysseas Elytis

Extrait du livre Sur le cœur d’Isrâfil, éditions Fata Morgana, 2013

ELYTIS LE « SOLEICULTEUR »

Elytis est un poète global et c’est pour moi façon de dire que sa poésie contient le Tout. Il part de la terre grecque et de la mer grecque, qui est mer ouverte, notre mer, de la langue grecque en ses deux versants, le scolastique et le démotique, et entre ces deux pôles toutes les variations possibles et toutes les inventions surgissantes. Au-delà de ce premier espace où son poème s’installe et auquel il s’agrippe de toute sa violente vie, d’autres espaces s’ouvrent à la parole elytéenne qui est une parole-monde et cela non parce qu’Elytis amasse de l’extériorité, annexe les étrangetés inévitables à qui se quitte et s’en va loin de lui-même, non plus parce qu’il veut ajouter d’autres domaines à son domaine propre (comme le firent les poètes « cosmopolites » et comme à un niveau plus significatif le firent à leur tour le poète américain Ezra Pound ou, comme Elytis lauré lui aussi du Prix Nobel, le poète russe Joseph Brodsky), mais parce que le domaine d’Elytis, c’est la Grèce, mère de toute intelligence, de toute sensibilité et de tout art et, en outre, parce que le monde entier – terre, ciel et cosmos – vient se prendre à la mesure immense de la Grèce, démesurée mesure. Sans aucun nationalisme étriqué, le poète grec respire naturellement l’air de sa patrie comme étant l’air de tous et de chacun. Et s’ouvre à lui l’ensemble des espaces, parce qu’il est Grec justement et que c’est son pays qui a donné naissance à la pensée philosophique et à la plus haute poésie épique et lyrique, en sachant accueillir en leur temps tous les dons qui lui furent proposés par l’Orient ancien, pour être repensés à leur tour, dons qui, ainsi renouvelés et revivifiés, seront offerts par l’Hellade à l’univers. Elytis, en fixant les racines premières de sa poésie, et de la pensée l’accompagnant, dans le sol grec, a le sentiment, étant à la source, d’être rivière et fleuve et mer partout, pour tous, – cela dans l’honneur d’exister et dans la gloire simple de dire : en somme d’exister pour dire. De dire en grec justement, la langue-mère, langue de toute mémoire. Eluard qu’Elytis a rencontré quand il a été brièvement surréaliste, Eluard qu’il aima d’ailleurs parce qu’il n’était pas entièrement surréaliste – mais contrôlé, conscient, maîtrisé – disait en 1946, à la suite de son seul voyage en terre hellénique : « J’ai trouvé en Grèce une mémoire qui va toujours de l’avant. » Elytis actualise cette mémoire, voire l’éternise quand, de son côté, il écrit : « Les îles de l’Égée flottent sur les mers du monde entier. » Il le fait activement, dressant une basilique de métaphores dans son œuvre. Toutefois, et moins métaphoriquement, le poète dit aussi dans son grand poème symphonique Axion esti :

Grecque me fut donnée ma langue ;

Grecque mon humble maison sur les sables d’Homère,

Unique souci ma langue sur les sables d’Homère

Unique souci ma langue, parmi les toutes premières louanges !

Unique souci ma langue parmi les premières paroles de l’Hymne !

 

Je me suis arrêté, indiquant l’échelonnement des limites de cette œuvre, chercheuse d’illimité, à ses frontières cosmiques. Mais c’est beaucoup plus loin qu’il faut aller car, avec ce grand poète qui est comme un puissant arbre de mots, feuillu d’images, de réalités, d’idées, de sentiments, de symboles, de mythes, et capable d’étendre sa prise de parole sur toutes les horizontalités du verbe et sur toutes les verticalités de la vie, de la vue et de la vision, c’est l’ontologie qui constitue le lieu sans lieu de la création. Son temps n’a pas le temps : il est temps retrouvé au sens où Rimbaud, qu’il admirait de toute sa force complice, s’écriait : « Elle est retrouvée. / Quoi ? L’Éternité. » La suite, d’ailleurs, pourrait être cosignée par Elytis : « C’est la mer mêlée / Au soleil. »

La mer, le soleil … Comme le poète français, le poète grec est un « fils du soleil » et, pareil à son astre propre, il est magnifiquement un « soleiculteur », l’accompagnateur du soleil (disons mieux : son compagnon), traversant tous les niveaux de l’Être, qui sont autant d’antinomies opposables par définition mais convergentes par leur infinition, niveaux dont se détachent particulièrement la lumière, la transparence, la pureté, la nuit. Et s’il est vrai que dans son itinéraire Elytis a été provisoirement fasciné par le surréalisme, c’est peut-être, et seulement, à la manière de cette rhétorique profonde et point seulement verbale dont Gérard de Nerval, à qui il lui arrive de me faire penser, évoque ce qu’il appelle, parlant de son travail, son surnaturalisme, autrement dit l’accomplissement de la nature à travers et au-delà de tout ce qu’elle rassemble en elle d’objets pour les projeter, ces objets, dans une réalisation spirituelle qui rend soudain cette nature plus grande, plus invraisemblable, plus mythique, plus mystique et finalement vraie.

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Jean Daniel

Texte écrit à l’occasion d’une conférence collective consacrée à Jean Daniel, pour son 90ème anniversaire.
I
ntervention du 11 février 2011 à l’Institut du Monde Arabe, salle du Grand Conseil, à Paris

Jean Daniel a donné une fois de lui-même la définition la plus simple et la plus claire qui soit : « Je suis un Méditerranéen et un écrivain français ». Définition simple et claire en apparence seulement. Car quoi de plus complexe que la Méditerranée, quoi de moins clair que la mer des pérégrinations d’Ulysse, celle de tous les naufrages aux jours et mois de l’identité perdue et recherchée, cette Ithaque introuvable où l’on est peut-être encore attendu ? Comme il y a une Méditerranée bleue, il existe une Méditerranée noire et les hommes du XXe siècle, Jean Daniel parmi eux, et ceux d’aujourd’hui comme on le voit en Tunisie et en Égypte, ont eu droit (ont droit) jusqu’à plus soif à cette Méditerranée-là : tous les conflits dans tous les pays riverains, toutes les formes de violence et presque tous les conflits armés dont le plus exemplaire qui soit dans le mal, à savoir l’interminable conflit israélo-arabe devenu le conflit israélo-palestinien.
Jean Daniel, natif d’Algérie, et qui vécut comme une partie de lui-même et de sa conscience la terrible guerre d’Algérie : c’est ce terrain miné à mort et sur plusieurs niveaux qui fit de notre grand hôte d’aujourd’hui l’irremplaçable journaliste qu’il est très vite devenu. Témoin et témoin engagé, défricheur et déchiffreur d’événements, inimitable dans sa densité d’analyse et son sens de la formule. Et le Méditerranéen que donc il est et qu’il veut être, dans la définition qu’il donne de lui-même et que j’ai citée en coup d’archet initial à ce portrait, ajoute qu’il est aussi un « écrivain français ». Qu’est-ce qu’un écrivain français ?
C’est, quand on est Jean Daniel, une équation compliquée et complexe, aussi difficile à résoudre que la référence à l’identité méditerranéenne qui surplombe et retient en elle toutes les autres couches de l’identité constituée.
Être un écrivain français suppose, certes, l’intégration de soi à une nationalité reconnue, voire revendiquée si elle est l’objet d’une mise en cause ou d’une menace : Jean Daniel, cette conscience du socialisme à la française (ce mot de conscience, s’agissant de lui, ne peut que revenir souvent sous ma plume), du socialisme tout court quand c’est aussi d’humanisme qu’il s’agit, (c’est-à-dire quand l’effort politique et social d’une communauté nationale donnée fait que l’homme et la femme se sentent chez eux dans une société et se reconnaissent volontiers dans les valeurs de cette dite société), Jean Daniel, homme de liberté, et qui fit partie aux temps les plus noirs de l’histoire de l’Europe contemporaine de la légendaire Division Leclerc, n’a pas été gaulliste pour rien, gaullisme qui pourrait paraître de prime abord paradoxal s’agissant d’un ami très proche de Pierre Mendès-France, d’un disciple en quelque façon, – gaullisme pourtant auquel il n’a jamais failli.
“Écrivain français” selon ce qu’il s’estime être, il sait que quelque chose qui appartient au meilleur de la France, et qui fait que cet esprit tenté par quelque supranationalisme – qui saurait se situer en deçà de l’utopie – est dans sa langue, qu’il y a en quelque sorte un honneur de la langue et que cet honneur-là, qui est loin, bien loin, de tout académisme, consiste pour ceux qui en usent à servir cette langue, la française, Français fussent-ils ou francophones, avec rigueur, avec innovation, avec finesse, avec éclat. Récemment, il y a quelques mois, un éditorial de Jean Daniel, écrit à partir d’un colloque tenu à Casablanca, rendait hommage à l’installation décisive d’écrivains d’origine arabe en plein cœur de la langue française.
Ces écrivains, disait l’éditorialiste, ajoutent aux mots français l’apport précieux de leur identité la plus personnelle. Et c’est ainsi, par exemple, que j’ai eu une fois la joie de déjeuner à la table de Jean avec François Cheng le Chinois et Boualem Sansal l’Algérien. J’admirais en lui, tous trois nous admirions en lui, le journaliste impeccable et implacable, l’homme d’idées et d’intuition, l’analyste souvent prophétique, le moraliste jamais pris en défaut, l’homme curieux de tout et qui souvent écrit son éditorial d’une manière éclatée, en paragraphes séparés par des astérisques, pour éclairer tel ou tel aspect d’une actualité – politique, littéraire, scientifique, etc. – ouverte sur le mystérieux avenir. Mais ce qui nous éblouissait le plus, nous, lecteurs, dans les écrits d’un journaliste connu dans le monde entier, c’était tout simplement son écriture. Écriture d’un écrivain, d’un grand écrivain, et qui restera. Les éditoriaux ? Les reportages ? Les interviews ?
Sans doute resteront-ils comme documents et reflets des problèmes d’une époque et des personnalités qui l’auront faite. Les écrits immémoriaux – récits intimes d’un réel vécu et rêvé, les carnets, les souvenirs d’enfance, la traversée de la souffrance et presque de la mort sur un lit d’hôpital, les notes de voyage, les réveils dans les chambres de l’amour, les portraits de contemporains éminents ou fortement significatifs, les rencontres arrangées ou spontanées, les amitiés, les réflexions sur les hommes ou les livres, les méditations, – oui, c’est là l’œuvre qu’on lit avec passion, et avec laquelle de longs tête-à-tête s’imposent.
Il faut avoir lu Le Refuge et la source, Le Temps qui reste, La Blessure, Avec le temps, Les Miens, tous ouvrages parus chez Grasset, deux mille pages environ, pour se convaincre facilement de ce que j’avance. Deux mille pages qui racontent la courbe de vie d’un homme porteur en lui de plusieurs personnages contradictoires dont il tente, non sans diplomatie, de faire ou de refaire l’unité. Deux mille pages qui constituent un itinéraire accidenté, traversé d’ouragans historiques, de tourbillons intercontinentaux et aussi de mélodies intimes où chaque fois Jean Daniel est partie prenante, soit parce qu’il est l’un des agents postés sur le balcon de l’événement, soit parce qu’il est pris dedans. Très vite, dès 1970, il formule dans son journal personnel qui deviendra son livre Avec le temps[1] ce qu’il baptise « l’intensité de son itinéraire ».
À la date du 22 juillet, il note : « Je suis heureux de l’intensité de mon itinéraire jusque-là. Je n’en conçois aucune fierté particulière. Car je me suis senti toujours déterminé ou programmé. Je ne pouvais rien faire que ce que j’ai fait. Ensuite j’ai eu l’impression de chevaucher des hasards avec l’idée que j’avais plus avantage à suivre un destin qu’à exercer une liberté. Mais comme je veux conjurer le sort et regarder en face ce qui m’attend, je dresse le plus sévère état de mes lieux ».
Et plus loin : « […] Ayant toujours assumé mon rôle en termes de responsabilité plutôt qu’en termes de pouvoir, je ne pouvais m’accorder à moi-même l’importance dont me dotaient, pour en souligner l’injustice, les envieux, écrivains-journalistes ou universitaires qui s’indignaient tantôt que je prétendisse à diriger, tantôt que je fusse à la tête d’un véritable “club”. Je n’ai rien compris à leur procès parce que j’étais dans le tourment et le doute bien plus que dans l’autorité et l’arbitraire ».
Il y a là, me semble-t-il, exprimée à propos notamment de sa longue querelle avec les communistes, une prise de position qui définit chez lui une attitude constante face aux problèmes du monde : comme Montaigne, l’un de ses maîtres proclamés, il y a chez cet homme de conviction plus d’interrogations et de questionnements que de réponses catégoriques.
Jean Daniel, ami des grands penseurs de son temps – Camus, bien sûr, Foucault, Edgar Morin, Raymond Aron et Sartre, Berque et d’autres, tant d’autres… – a compris très vite, à voir leurs sévères contradictions, la nécessité du relativisme, cette plus haute leçon de l’histoire, surtout quand elle s’adresse à un homme que les idéaux et les principes ne laissent pas indifférents.

Le secret de cette force, chez Jean Daniel, de cet équilibre dans la force ? C’est, sans doute, l’amour. L’amour de la vie, absolu amour de ce Méditerranéen né dans la violence bleue de l’espace azuréen, et lui-même entouré par l’amour des siens, père, mère, frères, sœurs, comme dans les contes archétypaux de l’enfance et qui apprendra très vite dans un pays, l’Algérie, en train de basculer dans un grand vertige, que la vie est le plus grand des biens et que ce bien, de toute façon, a un prix, un prix à la mesure de ce qu’elle est. Il écrit, sur un lit d’hôpital, d’une écriture étrangement mystique chez un non-croyant éclairé cependant par un sens aigu du sacré : « Qu’est-ce qu’une vie que l’on n’est pas prêt à donner à chaque instant ? »
Ainsi a-t-il été aimé par les siens, ceux qu’il revendique comme tels, ainsi aimera-t-il les femmes de lui aimées, aimera-t-il les paysages et leurs pays, les œuvres d’art et leurs villes, la mer et ses vagues, – mer d’Homère, mer de Cézanne, mer de Paul Valéry, mer de Camus, Méditerranée, la sienne mer ?
Il s’y est plongé chaque fois qu’elle l’appelait, qu’elle l’attirait à elle, sirène primordiale, et que, restauré par son sel et son iode, il était de nouveau un peu plus lui-même pour mener – le délice quitté – ses durs, ses subtils combats. Je dis subtils parce qu’à toute autre forme d’argumentation, le grand journaliste  pétri par les amitiés lumineuses et veilleuses qui l’ont formé, ayant ajouté à son propre pouvoir d’empathie ou à son instructive (quoique raisonnée) capacité de refus la considérable moisson d’idées recueillies dans les livres qu’il a lus, qu’il lit, avec qui il discute et débat, que le grand journaliste, dis-je, a choisi de se jeter dans la bataille non pas bardé d’idéologie et de thèses, mais de sa seule volonté, d’ailleurs têtue, de persuasion.
Persuader l’ami hésitant ou l’adversaire obtus avec l’arsenal d’idées jamais désincarnées, mais habillées de cette belle phrase courte et nerveuse qui est la sienne, parfois frappée en formule, voici le grand art. Jean Daniel – de “L’Express” au “Nouvel Obs” en passant par “Le Monde” (le journal alors de Beuve-Méry) – restera dans l’histoire du journalisme français (et sans doute du journalisme européen) comme l’un des plus brillants artistes de la plume. Cet art fera de lui l’un des plus avisés et des plus forts polémistes qui soient chaque fois qu’il le faut (et Dieu sait qu’il l’a fallu !), champion plein de sève et l’épée à la main de causes dures et douloureuses, souvent même terriblement dangereuses. A-t-on le droit de se citer soi-même ?
Jean Daniel éditorialiste m’a souvent ramené à cette règle de conduite que je m’étais, diplomate, fixée à moi-même : « Il faut sauver dans son ennemi son adversaire et, dans son adversaire, l’interlocuteur à venir. Il faut sauver dans son interlocuteur le moment du miroir ».

Très tôt, et presque dès le début de sa carrière, Jean Daniel se donne quelques règles sur lesquelles il ne reviendra jamais. Il rappelle et fait sienne la maxime de Platon : « Il faut aller à la vérité de toute son âme ». Plus loin, dans Le Temps qui reste, il déclare : « Si engagé que je fusse, j’avais besoin d’abord d’être témoin » et, dans le même livre, à propos du reportage dont il fut l’un des as, à des époques de violence (il en paiera fortement le prix à Bizerte) : « Le reportage fut pour moi l’occasion d’assouvir enfin, et spontanément, toutes ces velléités de “romancier du réel” que j’avais réprimées en renonçant à la littérature ».
« Romancier du réel », dit-il. Cependant de sa part, pourquoi ce renoncement à l’écriture purement littéraire ? L’échec relatif de son seul roman, L’Erreur, paru en 1953 chez Gallimard dans la prestigieuse collection “L’Espoir” de Camus n’explique rien ou pas assez. Lui qui a connu certains des plus grands, voire des plus illustres créateurs de son temps, qui les a interviewés parfois et dont certains ont même été ses collaborateurs, ayant été aussi ses amis, de Camus justement à Sartre, de Guilloux à Char, de Gide seulement entrevu à Mauriac et à Malraux, d’Umberto Eco à Milan Kundera, de Barthes à Foucault, de Claude Levi-Strauss à Soljenitsyne et à Gabriel Garcia Marquès, il croit tenir la réponse, imputant à sa préférence pour la vie immédiate à l’autre vie “patiente”, comme il la qualifie, ce feu qui lui fixe un mode d’interdit. Et dans les cinq ou six livres de lui que j’ai cités, il semble, tout en se racontant, faire lui-même sur ce point sa propre psychanalyse.

Jean Daniel, autour de ce sujet, rédige assez tôt dans le déroulement de sa vie une sorte de constat testimonial fait de positions simples et qui, je l’avoue, m’émeut : « Je me réclame de Jérusalem, de Fès et de Florence. Je crois à l’âge d’or de l’Andalousie, à l’époque des trois religions. Je pense surtout qu’il est passé des événements essentiels dans l’histoire des hommes. Lorsque Dieu a réclamé à Abraham de sacrifier un mouton plutôt que son fils : c’était si horrible de la part d’Abraham d’accepter l’idée de sacrifier son fils, mais ce fut une date historique que d’en finir avec les sacrifices humains jusque-là en usage.
Lorsque Jésus a empêché la lapidation de la femme adultère en déclarant : “Que celui qui n’a jamais péché lui jette la première pierre !”, il n’a pas seulement irradié la tolérance et la clémence : il a fondé le droit, en abolissant les procédés de la justice populaire. Lorsqu’en 1679, la révolution anglaise a décrété l’habeus corpus et promulgué les premières protections de l’individu à l’égard de l’État.
Lorsqu’enfin, les Américains, puis les Français, ont posé toutes les bases de l’État de droit, décidant ainsi pour le monde et pour les temps à venir ce que pouvait être la fameuse universalité des valeurs.
À tous ces moments, si on les relie entre elles, sont apparues les lumières. Ce ne sont pas celles de la science ni des théologies. Mais elles continuent de briller dans le cœur de chaque homme qui voudrait bien n’avoir d’autre malheur que celui d’être mortel »[2]. Humanisme européocentriste, diront certaines moralistes du Tiers-Monde. Le seul en tout cas jusqu’ici qui ait, bien ou mal, fait ses preuves.

*

C’est avec cette complexion faite de toute cette culture, de cette sensibilité toujours à vif que ce soit devant la nature et ses miraculeuses inspirations, que ce soit devant les œuvres d’art (l’architecture en particulier) et ses stupéfiantes incarnations qu’on aurait dites improbables que Jean Daniel, avec son délicat balancier intellectuel et cette sensibilité qu’il définit lui-même d’esthétique, aborde les vastes nuages qui dévastent – qui nécessairement dévastent – l’horizon politique, les nombreux horizons politiques de la planète et les barrent d’éclairs et d’orages plus ou moins attendus mais souvent imprévisibles jusqu’à l’heure toujours fragile et tout compte fait tissée de mille énigmes qui se donne parfois pour un temps d’éclaircie.
Il n’est personne, je l’ai dit, qu’il n’ait rencontré parmi les principaux décideurs, ceux dont on dit qu’ils “font l’histoire”, de Kennedy à Castro, de Mitterrand (qui finira par lui devenir l’objet d’un culte de pure admiration politique et, aussi bien, culturelle) à, disons, Sadate, martyr d’une volonté de paix que Jean Daniel a toujours placée au-dessus et au-delà de tout, de Deng le Chinois à Bourguiba, le président d’un pays particulièrement cher au cœur de l’amoureux des paysages et des maisons où se distille le rêve, à Nasser, à Senghor, à Hassan II.
Et pourtant, face à ces “grands” jamais assez repus d’eux-mêmes, et dont Jean Daniel trace souvent des portraits à l’acide que n’aurait pas reniés Saint-Simon, le journaliste ne s’est jamais départi de son exigence de liberté, de “liberté libre” comme dit Rimbaud. Il le dit dans une circonstance qui n’a rien à voir puisqu’il s’agit de sa rencontre avec Soljenitsyne, représentant d’une autre dimension de la grandeur, devant lequel il ne s’est pas assez effacé durant l’entretien télévisé ainsi que le lui reproche Raymond Aron : « La dévotion me fait horreur. J’aime, j’admire, je ne supporte pas de me courber. Je ne l’ai pas fait, je crois, devant aucun de ceux que j’ai le plus admirés dans ma vie. Personne. »

Ces hommes qui font l’histoire – et dont le “Nouvel Obs” chaque semaine nous décrit le comportement et analyse les positions – croient-ils vraiment à l’histoire et ont-ils encore l’intelligence de celle-ci ? D’ailleurs l’histoire a-t-elle désormais un sens, autrement dit une direction ?
Jean Daniel, à l’instar de beaucoup d’historiens de pointe, ne le croit pas. Il écrit, dans la préface de son livre Le Temps qui reste  « Ce concept si passionnément discuté, le sens de l’histoire, nous l’avions sans doute déjà abandonné comme instrument de précision, philosophie des valeurs ou projet politique. Mais comme logique du déchiffrement du passé, et de descriptions des cycles et des courants, comme justification aussi, ce qui est plus grave, de certaines violences, nous le gardions à notre portée et nous avons fondé sur ses bases bien des échafaudages théoriques ».
Dans la même préface, il arrive à notre philosophe circonstanciel de resserrer, et pour un impact plus grand, l’angle de sa réflexion : « Ce ne sont pas les idéologies qui sont mortes, c’est leur prétention à annoncer le royaume des fins dernières qui a disparu. Il n’y a plus de paradis, ni au ciel, ni sur terre. Il n’y a plus que le présent. Un mot qui ne veut rien dire comme chacun sait : amputé de projets, le présent n’a que le visage du souvenir et de la menace ».

Dernière observation puisée dans le texte et qui éclaire, sous la plume de l’auteur, les circonstances de l’engagement irrésistible de Jean Daniel dans son corps-à-corps avec les problèmes de la planète, engagement sans retour : « La situation en 1953, écrit-il dans la préface si riche que j’ai déjà citée, ne paraissait grosse d’aucune promesse, lorsque l’aggravation douteuse de la guerre d’Indochine et l’éclatement de la crise marocaine ouvrirent le combat anticolonialiste. Combat précis, urgent, concret : il me concernait.
On se mit, au moins dans quelques milieux, à prendre la mesure d’un problème qui, pendant les années suivantes, devait dominer le monde – et d’abord la France. C’était ce que j’attendais. J’avais besoin de l’épaisseur de l’événement pour réagir d’abord en romancier (encore ce mot), en traduire la saveur, les contours, la chair. Je souhaitais aussi qu’il réclamât un engagement dans lequel l’accord avec soi-même fût enfin total – comme pendant la guerre contre le nazisme ».

*

Nous sommes ici, chers amis, à l’Institut du Monde Arabe. Il aurait fallu avoir du temps pour raconter l’histoire trépidante de ce monde avec ses aventures, ses quelques réussites, ses rêves et ses cauchemars, ses combats, ses nombreux échecs. Il aurait fallu pour mieux faire, dans le cadre de cet hommage, évoquer le rapport spécifique et si intense que Jean Daniel, juif natif d’Algérie et répondant de son nom originel arabe au patronyme de Bensaïd, qui signifie le Fils de l’heureux ou du bienheureux, oui, il aurait fallu pour une analyse poussée de ce rapport, de ces rapports, beaucoup d’heures et la matière de plusieurs thèses.
Allons à l’essentiel : Jean Daniel qui a, protégés par le bonheur du cœur, plusieurs pays arabes (l’Algérie, la Tunisie et le Maroc) mais qui est fasciné par presque tous les autres où, également, de vastes événements se produisent qui ne peuvent qu’alerter son attention et, Méditerranée et monothéisme obligent, déclencher ses analyses, mettre en activité fiévreuse sa salle d’opérations mentales et cela en raison de l’impact majeur que ces événements peuvent avoir sur la région considérée ou même, au vu du conflit israélo-arabe, sur l’ensemble du monde.
Ce conflit en particulier le requiert, comme il le fait pour chacun de nous, conflit devenu, au fil des décennies et du rétrécissement de la cause palestinienne sous les coups de boutoir que lui assène Israël d’une part et, d’autre part, par le lent mais continu désengagement de l’Europe (dont la France) et, plus hypocritement encore, les États-Unis, ce conflit est devenu le conflit israélo-palestinien : j’y reviendrai dans un instant.
Si j’ai évoqué à un moment donné de mon intervention le monothéisme abrahamique et la trilogie qu’il constitue, c’est que Jean Daniel est – il l’écrit : « un juif de solidarité et non de vocation » – obsédé cependant par les puissants mythes qui gouvernent l’imaginaire de l’humanité dont les trois abrahamismes : « la curiosité passionnée que j’ai des religions, note-t-il, m’a toujours détourné d’une choisir une ».
C’est sur fond religieux entre les musulmans natifs et les Européens chrétiens qu’il finit par conclure à l’impossibilité d’une paix de compromis en Algérie. Résumons l’affaire telle qu’elle se présente désormais : les Arabes et les musulmans en général ne sont pas aimés, et déjà sous Mitterrand, par personne, par presque personne : ni en France ni dans le reste de l’Europe. Jean Daniel lui-même, ébloui pourtant par l’audace du voyage effectué par Sadate à Jérusalem, parfois semble s’interroger.
Et il est vrai que les Arabes du XXe siècle et de ce siècle posent à la conscience des intellectuels arabes eux-mêmes, à travers certains de leurs dirigeants, un grand nombre de questions. Les juifs, d’ailleurs, ont aussi leurs problèmes et les Israéliens notamment et, par ces problèmes qui ne manquent pas, chaque jour c’est la conscience du monde entier qui est interrogée dans sa lucidité, et bloquée.
La plume de Jean Daniel traque les uns et les autres, Arabes et Israéliens, et, d’un éditorial l’autre, elle essaie de capter comme “un bel éclair qui durerait”, selon le vers d’Apollinaire, la moindre étincelle d’espérance. Le journaliste va jusqu’à écrire à propos des Israéliens, mais aussi à l’intention des juifs de France, ceci, – propos qui ne peut que le discréditer aux yeux des “siens” au sens le plus large et le moins adapté du mot :
« La Shoah n’autorise plus personne à s’abriter derrière la mémoire pour se conduire autrement que les autres : c’est ce que nous rappellent sans cesse, les grands, les admirables témoignages des survivants, de Primo Levi à Vassili Grossman. La puissance de l’entité israélo-américaine, au moment où les États-Unis en ont le monopole, protège sans doute les juifs d’un nouveau génocide mais leur donne en même temps une mission morale mille fois plus impérative. Eux plus que les autres, et s’ils tiennent encore à être des élus, ont l’obligation absolue d’être des “témoins et des prêtres” en souvenir de leur passé de souffrance »[3].

Nous voici en 2011 et rien, ni la guerre, ni la pression des États ou celle des Nations-Unies, ni la sagesse de Jean Daniel et de quelques autres dans le monde n’ont réussi à faire avancer d’un pouce la cause de la paix. Celle-ci recule avec la puissance d’un tsunami qui recule : à mon âge, quand à chaque heure le temps qui reste s’étrécit, on sent physiquement le sable se retirer brutalement sous ses pas.
Peut-être l’ultime position du témoin intègre et intégral qu’est l’homme dont nous parlons se trouve-t-elle exprimée dans l’un de ses derniers recueils de carnets où il s’essaie à décrypter le mystérieux geste de Jean-Paul II, “seul et courbé dans sa blanche soutane”, en train de glisser une lettre entre deux pierres du Mur des Lamentations à Jérusalem, al-Qods : « … Si je trouve un surplus de symboles à ce geste, écrit Jean Daniel dans Soleils d’hiver, c’est qu’il a lieu dans une terre habitée aussi et surtout par des musulmans, aussi et même surtout par des Palestiniens. Pourquoi ?
Parce qu’il était essentiel que le pape fût à même de démontrer que l’on pouvait partager la souffrance des Palestiniens et, dans le même élan, se repentir de ce que l’on avait laissé faire lors de la Shoah. Parce qu’il était, et qu’il est toujours d’une importance décisive d’établir que la réparation d’un calvaire ne saurait en justifier un autre.
Les Arabes, d’autre part, pour innocents qu’ils soient – et Dieu sait qu’ils le sont – des persécutions infligées aux juifs pendant la Seconde Guerre mondiale, doivent tout de même comprendre pourquoi le monde est si souvent solidaire du destin du peuple hébreu. “Si un Palestinien ne fait pas un effort pour comprendre la Shoah, comment un Israélien pourrait-il comprendre le martyre du peuple palestinien ?” Qui a dit cela ? Le poète et essayiste palestinien Edward Saïd ».
Fin de citation.

Jean Daniel pourrait poser la question – comme tel héros royal semi-légendaire de cette terre martyrisée d’Iraq, Gilgamesh s’adressant au ciel au bout de ses longues et difficiles pérégrinations :
« Je suis venu sur cette terre pour changer quelque chose, mais si vraiment cela n’est pas possible, pourquoi, mon Dieu, m’en avez-vous insufflé le désir inquiet ? » Trois millénaires après, chacun attend toujours la réponse.

Salah Stétié

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[1]       Avec le temps, carnets 1970-1998, Grasset, 1998.
[2]       Préface de l’ouvrage : Le Temps qui reste, nouvelle édition revue et corrigée, 1983.
[3]       Jean Daniel : Soleils d’hiver, carnets 1998-2000, Grasset, 2000.

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