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Pierre Brunel « Il faut qu’une parenthèse soit ouverte sans être nécessairement fermée »

par Pierre Brunel
Paris IV Sorbonne

Il y a, vers la fin d’un recueil de Salah Stétié, un poème qui s’achève sur une parenthèse. Mais cette parenthèse ne se referme pas :

 » (Ses dents sont les poupées de la mort

C’est dans le livre publié aux éditions Gallimard en 1980, Inversion de l’arbre et du silence , sous-titré « poèmes », et c’est le poème XLV. La phrase entre parenthèses ne se prolonge pas dans le poème joint (XLVI). Par la suite, on trouve bien des parenthèses, mais elles s’ouvrent ou se referment sur un bref élément de langage ( » un scarabée « , XLVII, ( » cela « ), redoublant un premier cela, XLVIII. Or ce poème XLVIII reproduit aussi cela, je veux dire cette présentation insolite, et la parenthèse ouverte n’occupe plus cette fois-ci un seul vers, mais six, réduisant à la portion congrue, – quatre vers -, le début du texte.
Nous sommes ainsi introduits dans l’œuvre de Salah Stétié comme par une porte qui ne se refermerait pas. C’est , tout d’abord, un signe de différence :

 » (…) admise à la rupture
Et de cela ( cela) modulant
Demeure en la demeure en la maison « 

La littérature, selon les linguistes, se distingue de l’expression ordinaire par sa différence, sa singularité, ce que Roman Jakobson en particulier a nommé l’ écart . Claudel l’a dit simplement, et admirablement , dans l’une de ses Cinq grandes Odes :  » ce sont les mots de tous les jours, et ce ne sont pas les mêmes « . Il n’est pas de mot plus neutre que cela , et pourtant ce simple démonstratif prend un tout autre accent quand le poète, l’utilisant comme une manière de pivot, fait évoluer ou mieux musicalement évoluer le langage dans le vers. La parenthèse, isolant le mot, permet ainsi de l’accentuer, de le faire entendre différemment.
Baudelaire, à la fin du  » Rêve d’un curieux « , dans Les Fleurs du Mal , créait un suspens à la rime :

 » J’étais mort sans surprise, et la terrible aurore
M’enveloppait. – Eh quoi ! n’est-ce donc que cela ?
La toile était levée et j’attendais encore « .

En réécoutant ces trois vers , on saisit le glissement, dans la parole, de ces mots qui sont apparemment repris, répétés, qui sont les mêmes, et qui ne sont pas les mêmes : cela – (cela) , demeure, verbe – demeure, substantif, demeure – maison, non plus par homonymie, mais par synonymie.
Ce glissement, c’est le glissement poétique par excellence, et dans sa subtilité, le poème de Salah Stétié nous y rend particulièrement sensible.
` Une telle parenthèse ouverte est aussi un signe d’abondance . Traditionnellement, et même mythologiquement, cette abondance est représentée par l’inspiration qui envahit le poète. Il se sent plein d’une parole autre, et elle est pourtant la sienne propre. Le début du poème XLVIII l’exprime admirablement, mais sans démesure aucune, avec cette sobriété qui est si caractéristique de Stétié, une économie de parole qui n’est jamais pauvreté et qui s’allie chez lui avec l’art de l’arabesque :

 » Sous l’orage accompli de la parole
Est la parole, est l’accomplie
Demeure pauvre lampe

Instituée (…) « .

L’orage est passé, ce que Claudel appelle la « déflagration ». Il faut en quelque sorte ramasser les restes, faire une glane de paroles pour constituer la parole poétique, se reconstruire une maison comme après un cataclysme, et mettre en place dans la nouvelle demeure une lampe qui l’éclaire.
Ce dernier motif, celui de la lampe, est remarquablement présent dans l’œuvre de Stétié . Plus discrète que la lampe de Psyché, mais plus sûre , plus secourable pour nous, elle se substitue à l’autre, trop fulgurante, trop dangereuse. Cette substitution est exprimée dans le poème XCVI d’une autre recueil, L’Être poupée, poème (Gallimard, 1983) :

 » (…) une lampe brûlante
Pulvérisée par l’éclat de la foudre
Suivie du déploiement d’une autre lampe
A peine brûlante (…) « 

Cette lampe, tout humaine, permet l’éclosion du poème, le déploiement d’une œuvre immense qui, depuis De l’autre côté du très pur (1973) jusqu’à Fièvre et guérison de l’icône (1999) force l’admiration. Et la parenthèse reste ouverte…
J’ai jusqu’ici employé à plusieurs reprises le mot recueil . Or je ne suis pas sûr que ce soit le mot propre. Car, avec Salah Stétié, c’est toujours de livres qu’il s’agit. Mais il est le premier à savoir qu’une livre, qu’une œuvre se tissent, comme la toile d’une araignée. Et ce n’est pas un hasard si cette image est centrale chez lui. Elle doit assurément être ajoutée aux « Quelques thèmes récurrents et essentiels » sur lesquels a insisté Béatrice Bonhomme dans Salah Stétié en miroir : le silence, le désert, le jardin, l’arbre, le rose, l’amande et le lys, l’épaule, la lampe de nouveau , le feu, le raisin, le vin, la femme, – poupée ou idole, rouge ou noire, Héléna, l’enfant d’enfance , l’ange.
D’une manière plus fine, on peut distinguer dans cette liste des figures (Héléna, l’ange), des thèmes (le silence, la mort), et des motifs (la rose, le raisin). Les motifs animaux sont à ranger dans cette catégorie, comme l’abeille ou cette araignée dont on nous dit qu’elle n’est pas un insecte, mais qu’elle appartient à la catégorie des arachnéïdes. L’araignée, une tisseuse, celle qui assure l’accroissement,  » accroissement (de la parole et, une fois encore, la parenthèse ici ne se referme pas.
C’est l’ « araignée de la parole », comme il est dit dans le poème LXIII de Fragments .

Stétié est avant tout un poète. Il a rarement été tenté par le récit, sauf peut-être dans Lecture d’une femme (Fata Morgana, 1988) , qui est tout au plus une fiction, le possible roman d’un roman. Il est en revanche un grand maître de l’essai. On ne sera pas surpris d’apprendre que, parmi ses grands livres de prose, Ur en poésie (1980), Rimbaud, le huitième dormant (1993), Hermès défenestré (1997), il en est un qui s’intitule L’Ouvraison (José Corti, 1995, avec des calligraphies de Ghani Alani). C’est bien un livre ouvert aux autres,  » à Rimbaud hors soleil « ,  » à Yves Bonnefoy « ,  » Saint Yves de la Sagesse « , au poète trop tôt disparu Christian Gabriel Guez Ricord , dans l’essai qui porte ce titre même,  » L’Ouvraison « . C’est un livre ouvert sur deux cultures, l’arabe et la française (et plus largement l’Européenne). C’est un livre ouvert sur nous par celui que j’appellerai simplement un  » témoin de l’essentiel « .

Dictionnaire des lettres françaises

DICTIONNAIRE DES LETTRES FRANÇAISES
 Le XXe siècle
« La Pochothèque », Le Livre de Poche, 1998
par Pierre Brunel

Né le 28 septembre 1929 à Beyrouth, il a été formé par l’enseignement de Gabriel Bounoure, à qui Stétié essayiste rend volontiers hommage : sa manière pénétrante, incisive parfois, n’est pas éloignée de celle de son maître, dont il partage l’immense culture, augmentée d’une double formation linguistique et littéraire L’Ouvraison (Corti, 1995), Hermès défenestré (Corti, 1997) constituent le point d’aboutissement d’une méditation ample et profonde Répondant a l’affirmation de Hölderlin :
« C’est poétiquement que l’homme habite cette terre », Stétié voit dans les « errants » ceux que « la poésie habille et habite, et c’est la terre ».

Dès son premier texte, écrit vers l’âge de dix-huit ans : Le Voyage d’Alep (Les Cahiers de l’égaré, 1991), Stétié quitte son pays natal,  » ce Liban d’eau froide et de mer bleue « , qu’il va représenter à l’étranger, d’abord comme délégué permanent auprès de l’UNESCO, puis comme ambassadeur aux Pays-Bas et au Maroc.
Il est significatif pourtant qu’il ait choisi de résider en France et, au fur et à mesure que les années passent, on sent dans son œuvre que la poésie pure l’emporte sur une poésie du terroir ou une poésie engagée.
Sans doute le premier recueil, L’Eau froide gardée (Gallimard, 1973), évoque-t-il, sobrement, le Liban, ses femmes, sa lumière, sa vocation à la souffrance. Mais, dans Inversion de l’arbre et du silence (Gallimard, 1980), ou dans L’Autre Côté brûlé du très pur (Gallimard, 1992), l’élément l’emporte sur LE génie du lieu dit : l’arbre, l’herbe, la terre le nuage, le ciel composent un paysage. réduit à une épure, comme s’il était passé par on ne sait quelle ordalie purificatrice. Peut-être est-ce la condition pour parvenir « au sein de l’être », sans le moindre recours a un quelconque platonisme des Idées, mais par le fait même d’exister.
Yves Bonnefoy a salué en Salah Stétié « le désir d’une vigilance » et « la foi dans une parole de poésie ». Comme pour le poète de Douve, le sens passe par le simple, mais ce simple ne se réduit en rien au simple grammatical. Stetié pro-cède volontiers par oxymore (« l’été de neige ») sa poésie est « obscure obscurément par transparence ».
Aussi peut-elle paraître difficile aux non-initiés. Aimant à se définir lui-même comme « l’homme du double pays », Stétié est moins l’homme des deux rives, comme l’Orphée de Rilke, qu’un poète de la vie. Cette vie reste inséparable pour lui du monde méditerranéen, pour lequel il milite, et d’une chaleur humaine qui est une garantie supplémentaire de plénitude

Invité à Bari janvier 2002

Salah Stétié était à Bari (Italie) les 12-16 janvier 2002 pour le Colloque Où va la poésie française à l’aube du troisième millénaire à l’Université de Bari .
Les participants étaient : Pierre Brunel (Paris IV), Michel Jarrety (Paris IV), Béatrice Bonhomme (Université de Nice), Jacques Darras, Marie Etienne, Bernard Vergagtig, Dominique de Villepin

Lire les textes en italien

Conférence à la Sorbonne octobre 2001

Le 31 octobre, à Paris, à la Sorbonne, Salah Stétié donna deux conférences dans le cadre du cycle des conférences de Pierre Brunel
– à 14h, dans l’Auditorium des Cours de la Civilisation française, entrée au 14, rue de l’Estrapade, Ve arrondissement :

le français, l’autre langue

– à 18h, dans la salle des Actes, entrée au 17, rue de la Sorbonne :

un fils de Rimbaud : Jean Genet

 

Autour de Salah Stétié

Université de Paris-Sorbonne, salle Louis Liard , Paris V

Jeudi 13 janvier 2000

Sous l’égide du Collège de Littérature Comparée
(Universités de Paris-Sorbonne, de Bâle et de Bari)

et à l’occasion de la sortie du livre de Giovanni Dotoli, Salah Stétié – Le Poète, la Poésie, (préface de Mario Luzi), aux éditions KLINCKSIECK

se sont réunis, sous la présidence de Robert Kopp (professeur à l’Université de Bâle) :
Giovanni Dotoli, professeur à l’Université de Bari
Un livre sur Salah Stétié
Gabriel de Broglie, de l’Institut
Salah Stétié et la langue française
Nuno Judice, poète
Les chemins d’Hermès
Alain Rey, linguiste et écrivain
Le poète à la croisée
Pierre Brunel, professeur à la Sorbonne,
membre de l’Institut Universitaire de France
Le poète et son interprète
Salah Stétié
Post-scriptum

Lecture de poèmes par Marie-Christine Hervy

Colloque Salah Stétié à la Sorbonne janvier 2000

« Autour de Salah Stétié »

Le Jeudi 13 janvier 2000 à l’Université de Paris-Sorbonne, salle Louis Liard , Paris V

Sous l’égide du Collège de Littérature Comparée
(Universités de Paris-Sorbonne, de Bâle et de Bari)

sorbonne

 et à l’occasion de la sortie du livre de Giovanni Dotoli, Salah Stétié – Le Poète, la Poésie, (préface de Mario Luzi), aux éditions KLINCKSIECK

dotoli

se sont réunis, sous la présidence de Robert Kopp (professeur à l’Université de Bâle) :

Giovanni Dotoli, professeur à l’Université de Bari
Un livre sur Salah Stétié
Gabriel de Broglie
, de l’Institut
Salah Stétié et la langue française
Nuno Judice, poète
Les chemins d’Hermès
Alain Rey, linguiste et écrivain
Le poète à la croisée
Pierre Brunel, professeur à la Sorbonne,
membre de l’Institut Universitaire de France
Le poète et son interprète
Salah Stétié
Post-scriptum

Lecture de poèmes par Marie-Christine Hervy

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