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Oedipe et le mirliton

Comment m’est venue la poésie ?

Par osmose, par hypnose.
Mon père et ma mère étaient poètes. Mon père écrivait, ma mère écoutait, approuvait, refusait. L’enfant que j’étais était stupéfait, fasciné.
De quoi parlaient-ils, ces deux-là ?
Pourquoi ces mots, ce langage incompréhensible, cette sorte de cadence qui semblait chantonner, peut-être même chanter distraitement avec – nous sommes en langue arabe et dans un registre classique, voire académique – des retours de sonorités dont j’apprendrai plus tard, beaucoup plus tard, que c’étaient des rimes. L’enfant, qui adorait sa mère, va vouloir imiter son père (première manifestation visible et identifiable du complexe d’Œdipe) : avec le vocabulaire français dont il dispose, peut-être une centaine de mots en tout, il va rimer, lui aussi, il va à tout le moins assonancer.
Pour dire quoi ?
Qu’il est heureux, que maman est la plus jolie, que l’enfant l’aime à la folie, merci mon Dieu. L’enfant de sept ans est si fier de ses vers qu’il les montre à sa maîtresse d’école qui, elle-même, les montre à Madame la directrice : il ajoutera ce jour-là à son vocabulaire un mot difficile à retenir pour un amoureux des vers, de ce qu’il appellera un jour la poésie : le mot mirliton. J’avais fait, comme Monsieur Jourdain de la prose, des vers de mirliton, dixit Madame la directrice.
Fallait-il en être fier ?
Je mettrai des années à apprendre que non. A treize ans, j’ai abordé Lamartine, Hugo et Vigny. Un an plus tard, c’était les premiers poèmes de Verlaine et de Rimbaud :
« Je m’en allais les poings dans mes poches crevées / Mon paletot aussi devenait idéal… »
J’étais sauvé.

Enfance

Extrait de Sauf Erreur, entretiens avec Frank Smith et David Raynal, éditions Paroles d’Aube 1999.
 

– Quelle a été votre jeunesse au Liban ?

J’appartiens, par ma naissance, à une vieille famille beyrouthine attestée sur place depuis le début du XIXe siècle, à en croire certains documents d’archives, notamment notariaux. C’est ainsi que je possède un document de l’année 1815, qui est, si je ne m’abuse, celle de la défaite de Napoléon à Waterloo, document où une douzaine de familles musulmanes beyrouthines – qui toutes existent aujourd’hui encore – se répartissent un terrain. Ce document est signé par l’un de mes arrière-arrière-grands-pères, Hajj Mustapha fils de Hajj Hussein Stétié, et je me prends quelquefois à rêver à ces deux lointains géniteurs, insérés dans une lignée dont je suis l’un des aboutissements, moi qui n’ai pas réussi à avoir d’enfant. Cet enfant absent, absenté, vous savez sans doute le rôle qu’il a toujours joué dans ma poésie. Donc, je rêve à mes lointains géniteurs. Je les imagine petits propriétaires, marchands, simples boutiquiers. Le Beyrouth d’alors ne devait pas compter plus de quinze à vingt mille âmes : dans l’Histoire, la capitale actuelle du Liban a toujours été une ville-accordéon, tantôt étendue et bruyante, tantôt restreinte et presque villageoise. La moitié de la population beyrouthine était constituée – à l’époque de Hajj Mustapha – de chrétiens orthodoxes, autrement dit de  » byzantins  » rattachés au patriarcat d’Istanbul, l’autre moitié de musulmans sunnites, dont mes ancêtres. Le Liban et la Syrie, et d’ailleurs une grande partie de l’Orient et de l’Occident arabe, jusqu’à l’Algérie, étaient alors soumis à la Turquie ottomane, représentée sur place par des pachas, des beys, des deys, projections flamboyantes de la Sublime Porte et de la gloire – déjà menacée – de Constantinople.
Mais c’est dans un tout autre Beyrouth que je nais en 1929. La France est déjà là, ayant reçu mission de la Société des Nations sur la Syrie et le Liban comme la Grande-Bretagne sur la Palestine. La Grande-Bretagne est également présente en Égypte (canal de Suez oblige), en Irak (pétrole oblige) et dans ce qui sera bientôt la Transjordanie, puis la Jordanie (première ébauche d’Israël, encore dans les cartons, oblige). L’Angleterre, c’est aussi la Route des Indes et elle pré-pare de sombres machinations, dont l’histoire du colonel Lawrence n’est qu’un épisode, pour maintenir sur de vastes zones du Proche-Orient arabe, qu’elle ne gère pas directe-ment, une sorte de prédominance de fait.

Le Liban a grandi à l’intérieur de frontières qui lui ont été dessinées, en 1918, par le Traité de Versailles et qui lui sont définitivement attribuées, jusqu’à ce que la politique israélienne de ce dernier quart de siècle en vienne à brouiller la carte du Proche-Orient. Je nais donc dans un Liban où dix-sept communautés religieuses coexistent, dont les plus importantes sont la maronite, chrétiens uniates, les sunnites déjà nommés, les chiites, musulmans schismatiques au regard des sunnites, comme les protestants au regard des catholiques (je ne vais pas vous raconter ici l’histoire compliquée des fractures et des sous-fractures de l’islam et ce, dès le VIIe siècle, c’est-à-dire dès l’origine), les Grecs catholiques et les Grecs orthodoxes, sans compter cette communauté exceptionnelle que sont les Druzes, maîtres du Mont-Liban et dont sont originaires, dans l’Histoire, quelques-uns de nos princes souverains.Je suis Libanais, je suis Beyrouthin, je suis sunnite, j’appartiens à la petite bourgeoisie (mon père est enseignant) et je porte le prénom de l’un des grands guerriers de l’époque des Croisades, Salaheddine ( » l’Essence de la religion « ), condensé heureusement en Salah. J’ai, coup sur coup, trois sœurs et règne par la primauté de mon sexe sur le petit monde familial -j’aurai un frère douze ans plus tard et, ce jour-là, ma grand-mère maternelle qui s’exprimait par aphorismes et par proverbes, me dira, mystérieusement, y allant de son appréciation imagée :  » Ton escarpin ne brille plus tout seul sur l’étagère « , voulant sans doute signifier par là que, avec la dualité survenue, je n’étais plus le triomphateur absolu que je m’estimais être jusqu’ici.

Enfance heureuse. Mon père écrivait de la poésie, une poésie arabe classique et même rhétorique, qu’il lisait tantôt à ma mère – chaque fois qu’une qacida était terminée, il cou-rait demander l’avis de sa femme, auquel généralement il se tenait – ou à des amis poètes, originaires du Liban ou du monde arabe, certains d’entre eux connus et même célèbres. C’est ainsi que j’ai passé mon enfance, bercé par des cadences verbales incompréhensibles mais étrangement séduisantes pour le petit garçon que j’étais et qui s’était mis en tête, en alignant des mots sans suite, souvent inventés de toutes pièces, de faire son poème à lui, marmonneur et cependant rythmé. Voilà comment naissent les vocations.
Ma mère était belle, rousse, tachée également de rousseur sur une peau d’une blancheur éclatante, et d’humeur vive sauf quand elle subissait, ce qui lui arrivait assez sou-vent, des chutes de tension spectaculaires : du coup, elle s’alitait, pâle comme une morte. le médecin de famille était appelé – il fallait se déplacer pour l’avertir : le téléphone étant rare, d’une manœuvre compliquée, et peu de gens en avaient l’usage – et, pendant quelques jours, profondément angoissants pour moi (déjà sans doute avais-je l’intuition de la mort comme événement imminent), toute la maison tombait en léthargie, jeux et bruits interdits, visiteurs feutrés, père facilement irritable.

Ma mère écrivait et lisait, ce qui, pour l’époque, était, tout compte fait. assez rare au Liban, chez les femmes, pour que la chose méritât d’être signalée. Oh ! elle n’avait pas fait d’études supérieures, mais elle était allée à l’école et, au contact de mon père, lui-même lecteur impénitent et linguiste distingué, elle avait appris bien des choses. En touillant la soupe ou en confectionnant le ragoût – ces délicieux ragoûts à base de légumes verts et de viande de mou-ton, vieilles recettes que ma mère avait apprises de sa mère, excellente cuisinière elle aussi (et pour que le ragoût soit bon, il fallait l’accompagner de riz au vermicelle…) -, ma mère, quand elle ne chantait pas une chanson de telle ou telle chanteuse en vogue, Oum Kalsoum par exemple, se récitait parfois des vers. J’étais, enfant, ébloui par tant de talents réunis. Et aussi par l’élégance qu’elle déployait quand elle sortait  » en visite  » : sous le léger voile noir dont elle couvrait son visage – plus tard elle se dévoilera complète-ment -.je savais qu’elle avait les lèvres bellement fardées et les joues relevées elles aussi de couleur, par-dessus la poudre de riz, ce qui rendait encore plus blanche sa carnation. Dans ses cheveux, à même le front, elle savait dessiner soigneusement un ou deux  » accroche-cœurs « , comme c’était à la mode. La robe qu’elle portait, dernier détail, suprême élégance, étant ce qu’on appelait un  » trois-quart « , c’est-à-dire une tunique cousue par-dessus la robe proprement dite et selon la proportion annoncée. Ah ! que tout cela, aujourd’hui, dans la distance, m’apparaît transparent et fragile comme des bibelots de vieille porcelaine dans une vitrine branlante et qui pourrait, à la première secousse, verser, se renverser et voir réduites en poussières toutes ses délicates merveilles !

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