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L’Union pour la Méditerranée : interrogations et perspectives

Conférence inaugurant le cycle de conférences organisé par le CEREM (Centre d’Etudes et de Recherches de l’Ecole Militaire à Paris) sur le projet d’Union pour la Méditerranée,  le lundi 2 février 2009

L’UNION POUR LA MÉDITERRANÉE :

INTERROGATIONS ET PERSPECTIVES

Aujourd’hui, par tous les problèmes qu’elle pose, la Méditerranée se trouve au centre de bien de nos préoccupations de la planète. Longtemps on l’avait crue morte, devenue aux yeux des civilisations plus actives et plus dynamiques du Nord une Méditerranée-musée, un espace monumental voué aux grands raffinements des plus belles créations esthétiques du passé. Vaste dépôt des plus ingénieuses inventions de cultures, voire de civilisations désormais effondrées sous leur propre poids prestigieux : l’Empire romain, la Grèce, l’Empire byzantin, l’Andalousie, l’Empire ottoman, Venise, les grands Empires occidentaux (l’anglais et le français notamment) établis par le force des armes et le pouvoir de la technique et de la technologie sur les rives sud et orientale de la plus féconde des mers.  Mer où sont nés tous les mythes qui nous gouvernent, mer des trois crédos abrahamiques, mer où la grande poésie épique et lyrique a vu le jour, mer des philosophes qui alimentent aujourd’hui encore notre pensée sous toutes ses formes.

Non, la Méditerranée n’est pas morte et le poids de ses cultures contrastées et complémentaires ne l’a pas tuée. Finie l’emprise coloniale après la fin de la Seconde Guerre Mondiale, voici qu’elle se réveille, comme parfois ses volcans, avec violence, qu’elle réclame sa place dans le nouveau concert des nations, la reconnaissance de ses identités multiples, la justice, l’égalité dans la conscience de soi reconquise.  Les revendications se font dans le désordre, dans l’irrationalité souvent, parfois dans le sang, le tout longtemps attisé par l’aveuglement et l’égoïsme occidentaux, l’incompétence des plus puissants (les États-Unis d’Amérique), l’impéritie des autres (les États européens en particulier).

Comment dans ces conditions résoudre les questions nouvelles et souvent terribles qui se posent et ne trouvent pas, depuis un demi-siècle ou des dizaines d’années, leur solution : l’interminable conflit israélo-arabe, la montée des intégrismes, les tensions du Liban, les effets du terrorisme en Afrique du Nord, l’instabilité et les impasses surgies dans l’ex-Yougoslavie, la volonté de la Turquie de faire partie intégrante de l’Europe et, en marge de tout cela, les guerres d’Iraq et d’Afghanistan, la montée en puissance de l’Iran, les crises issues d’une mondialisation mal pensée et mal faite.

C’est à cet ensemble de questions et de problèmes que ma réflexion va tenter de répondre.

1- L’importance de la Méditerranée, je viens de le dire, est beaucoup plus grande que son aire. Importance géographique au point de rencontre de trois continents dont découlent dans l’histoire et la culture son importance géopolitique et son importance géoculturelle.  La Méditerranée sera, en outre, la principale voie de communication des trois continents jusqu’à la découverte au XVIe siècle, un peu par Christophe Colomb, beaucoup par Amerigo Vespucci et Vasco de Gama, de la route atlantique confirmée par la rotondité de la terre et, aussi, par la découverte des Amériques. La route des Indes et de l’Extrême-Orient se faisant désormais par l’Ouest, on peut croire à une éclipse momentanée de la Méditerranée, qu’en fait l’Histoire n’a jamais confirmée vraiment.

2- D’où vient le prestige de la Méditerranée ?  Elle constitue un bassin maritime central et circonscrit où viennent se déverser les vagues successives de populations venues de trois espaces : l’espace de l’Est (l’immense Asie), l’espace du Sud (l’Afrique), l’espace du Nord (l’Europe). Espace accidenté, souvent montagneux, et réduit. Ses peuples, les ethnies qui viennent là butent soudain contre la mer ; or le plus souvent il y a déjà des gens installés sur place.  D’où guerres, confrontations sanglantes qui mettent en cause non seulement les hommes, mais leurs dieux, leurs mythes et leurs croyances aussi bien. « Hostes, hospis » est la première réaction de l’homme méditerranéen : « Étranger, ennemi ! », formule qui se décline dans toutes les langues du Mare Nostrum. Puis des aménagements s’établissent entre les installés sur place et les survenants, des osmoses s’opèrent, des mariages ont lieu, de nouveaux équilibres s’établissent dans lesquels chacun trouve son compte.  Le métissage est la règle majeure en Méditerranée : chacun s’enrichit de la richesse de l’autre : richesse matérielle, richesse morale, partage des apports techniques, fusion linguistique, spirituelle, civilisationnelle. Cela peut prendre parfois des siècles, mais la victoire de la convergence, puis de l’unité, est inévitable. Cela s’est passé partout et toujours en Méditerranée et cette synthèse finale au niveau des racines, à la base en quelque sorte, est peut-être la dimension fondamentale de l’inconscient social de l’humanisme méditerranéen, – sur le plan humain, mais sur le plan divin aussi.  Le Méditerranéen commence par dire : mon dieu est meilleur que le tien, puis il dit, dans un second temps : ton dieu vaut bien le mien, puis il finit par dire : ton dieu est le mien. C’est ainsi sans doute qu’est né et que s’est répandu le monothéisme.  Il faut en même temps voir dans cette adaptation et cette indifférenciation, l’une des origines du scepticisme méditerranéen qui, à travers tant de penseurs, se développera chaque fois que possible dans la perspective philosophique et dont l’un des champions est Apulée.  Mais en attendant, on verra les civilisations successives s’enchaîner l’une à la suite de l’autre au Proche-Orient puis sur les deux rives nord et sud de la Méditerranée, adopter les divinités les unes des autres, ou modifier les leurs pour les faire coïncider avec celle des vainqueurs, l’empire romain, quant à lui, sûr de sa force, annexant, avec les territoires et les cultures, les panthéons intégraux des peuples qu’il soumettait.  Plus tard, à l’heure du monothéisme, on verra le christianisme, tout en rompant avec le judaïsme, faire sien l’ensemble des textes de la Bible devenue l’Ancien Testament face au Niveau Testament christique et plus tard encore l’Islam inscrire son message dans la lignée de ceux de Moïse et de Jésus dont il fait de grands prophètes, annonciateurs de son propre Messager, Mahomet. Il faut, à propos du monothéisme abrahamique, accepter l’idée d’un syncrétisme sélectif, repensé en profondeur mais qui, d’un credo à l’autre, n’en provoque pas moins des infiltrations, des porosités et souvent de fulgurantes convergences.  Se souvenir de la magnifique intuition de Louis Massignon : « Les trois credos abrahamiques s‘inspirent des mêmes trois vertus théologales, sauf que le Judaïsme insiste sur l’Espérance, le Christianisme sur la Charité et l’Islam sur la foi. »

3- J’ai parlé de l’inspiration religieuse qui, depuis l’Âge de bronze, au moins, occupe les hommes et les femmes des rives de la Méditerranée, avec les saisissantes médiatrices que j’ai dites, mais ce sont aussi tous les autres savoirs qui, de gré ou de force, par l’influence, les échanges de toute nature, ou tout simplement le commerce – car le commerce est lui aussi partie prenante de l’ensemble, à l’échelle où il est pratiqué du fait de la navigation directe –, oui, tous les savoirs sont également, assez vite, des biens communicables et partagés ; la manière de traiter les métaux, de tailler la pierre, de produire de la poterie, de créer des embarcations, de bâtir des refuges, des maisons, des temples, d’apprivoiser les animaux domestiques, de cultiver les plantes utiles, de s’adonner à la chasse, bientôt même, pour certains, de compter, de lire et d’écrire à travers des signes qui deviendront de plus en plus abstraits, allusifs, métaphoriques, pour aboutir à l’alphabet phénicien emprunté plus tard par les Grecs, et tout cela va coloniser peu à peu tout le pourtour méditerranéen, toujours assailli de nouvelles peuplades venus des quatre horizons et qui voudront à tout prix s’installer là, sur ce rivage fortuné, producteur de signes neufs et de techniques neuves qu’il faut, eux aussi, dominer.  Le processus est toujours le même : violence d’abord, violence armée, refus de part et d’autre, puis combats recommencés, dix fois, cent fois, puis soumission du plus faible par le plus fort, puis adaptation réciproque, acceptation, partage culturel et osmose.  Ce processus est celui qui règne en maître tout au long de la préhistoire et de l’histoire méditerranéennes et jusqu’à nos jours (l’installation d’Israël au Proche-Orient, qui n’est pas encore parvenu au bout du cycle et au stade civilisationnel de la paix et du partage, et avant cela la guerre d’Espagne qui aboutira finalement à l’établissement de la démocratie dans ce pays, puis les différentes guerres balkaniques, la guerre d’Algérie, l’éclatement de l’ex-Yougoslavie, qui sont des guerre de rupture d’équilibres artificiellement institués et qui n’étaient pas viables dès l’origine).  Ce processus – fascination des avoirs et des pouvoirs de l’autre, volonté de s’en emparer, agression, combats, installation, osmose ou, au contraire, impossibilité de l’osmose et retour de l’agresseur à la case de départ – est celui qui a inspiré et régenté les croissades – autrement dit la colonisation de la rive sud vers l’ouest et jusqu’à l’Espagne andalouse par les cavaliers de l’Islam au VIIe siècle – et, par la suite les Croisades – autrement dit la volonté de s’emparer de la Terre sainte et des richesses du Proche-Orient par les chevaliers chrétiens venus d’Europe au Xe/XIe siècles ; ce sera ensuite, au XIXe et au XXe siècles, la volonté de l’Occident de coloniser le rivage Sud et aussi le rivage Est de la Méditerranée (par Angleterre, France et Israël interposés) et, pour les États-Unis à travers une autre forme de colonisation (violente, hypocrite et rampante) les zones stratégiques et parmi elles les pays producteurs de pétrole.

4- J’ai évoqué le commerce.  La région méditerranéenne a été l’une des plus commerçantes qui aient rayonné dans l’Histoire. Et cela, sans doute, parce que les hommes de cette région dans leur diversité et la multiplicité de leurs apports créatifs et mercantiles, avaient le goût et le besoin des échanges et que, du fait de cette intuition de l’importance de l’autre inscrite à même leur inconscient, ils avaient poussé très loin la curiosité de l’autre dans son altérité précisément.  Ces hommes n’hésitaient pas à franchir des frontières, à traverser de longues distances, à mélanger dans une même passion le commerce des hommes et le commerce des idées, pour aller vers l’ailleurs et les habitants de l’ailleurs, si étranges fussent-ils, afin de les comprendre et de se faire comprendre d’eux, dans une fête concomitante du donner et du recevoir.  Et c’est pourquoi les Méditerranéens sont ceux par qui deux inventions essentielles à raccourcir la distance entre les hommes ont été imaginées et mises en place : la navigation directe d’un point de la planète à l’autre qui évite le cabotage en prenant appui sur un point fixe dans le ciel – l’Étoile polaire –, réduisant ainsi la distance physique entre les rives et les hommes et, deuxième invention déterminante, aussi importante pour l’humanité que la maîtrise de l’énergie atomique par exemple, l’alphabet qui raccourcit, lui, la distance mentale.  Comment ne serais-je pas fier que ces deux créations fondamentales fussent l’œuvre, grosso modo, de mes ancêtres phéniciens, grands navigateurs et grands commerçants s’il en fût ?  Les Grecs de l’Antiquité, à leur tour, quand ils auront subtilisé aux Phéniciens leurs inventions – le secret de l’Étoile a été gardé pendant six siècles – domineront le monde connu.

Cela dit, une chose me frappe : c’est que ce sont toujours les Méditerranéens qui vont à la découverte des autres, et non l’inverse. Les grands voyageurs, les grands géographes, les grands cartographes, depuis les temps les plus anciens, sont tous Méditerranéens ; les Hérodote, les Strabon, les Ibn Battouta, les Ibn Jâber, les Idrissi, les Christophe Colomb, les Americus Vespuce, les Vasco de Gama, les Marco Polo, les Ibn Khaldoûn et d’autres, tant d’autres, sont tous des fils de notre mer qui vont à la conquête du monde. Jamais un Chinois, jamais un Japonais, jamais un Coréen, jamais un Russe n’est venu à notre rencontre et cela malgré les routes commerciales si fréquentées dont la plus célèbre est la Route de la soie.  Ce sont nous les curieux, les fascinés, les obsédés du voyage, les visiteurs. Les grands marins resteront pour toujours les Génois, les Vénitiens, les Grecs, les Espagnols, les Portugais et, avant eux, bien sur, les Phéniciens dont j’ai déjà parlé à plusieurs reprises.  La Méditerranée, autrement dit, est un film à mille épisodes dont les principaux acteurs sont de merveilleux découvreurs, des voyageurs émérites et dont les héros imaginaires, sortis des chefs-d’œuvre de leur littérature et de leur poésie sont des marins : pensons à l’Odyssée et à Ulysse, à Sindbad, dit justement le Marin, et aux Mille et Une Nuits.  La Méditerranée est un partenaire absolu de notre imagination créatrice, dans toutes les langues qu’elle a engendrées et qu’elle abrite et aussi à travers toutes les œuvres d’art qu’elle a inspirées : le héros de la peinture moderne n’est-il pas le peintre de l’Estaque et de la montagne Sainte-Victoire, Paul Cézanne ?  Il y aurait des dizaines d’autres créateurs à citer : Zeuxis, Phidias, Praxitèle, Léonard, Le Gréco, Goya, Picasso et tant d’autres.  De toute façon, c’est la Méditerranée qui, dans notre système de pensée qui exclut provisoirement l’Extrême-Orient, a inventé l’art, la pensée, la philosophie. S’il est donc vrai, comme je l’ai dit, que La Méditerranée, c’est d’abord la mer et les marins, gens à part, gens déconcertants, il convient de se rappeler Platon qui a signalé et souligné cette originalité : « Il y a trois espèces d’hommes : les vivants, les morts et ceux qui vont sur la mer. »

5- La Méditerranée est à l’origine de la pensée philosophique à travers le panthéon de ses philosophes, et elle est aussi à l’origine de la pensée religieuse à travers ses prophètes tous issus d’Abraham, les crédos de ces trois plus grands inspirés étant dits abrahamiques.  Qu’un petit rectangle bleu presque imperceptible sur la mappemonde ait été capable de créer notre capacité de spéculer abstraitement et notre pouvoir d’inspiration spirituelle, de les opposer parfois durement mais aussi de tenter de créer entre eux de fécondes thèses est, selon moi, impressionnant au plus haut point. Et je suis de ceux qui croient fermement que partout dans le monde où l’on parle aujourd’hui de Moïse, de Jésus, de Mahomet, ainsi que, par ailleurs, de Démocrite, d’Empédocle, de Socrate, de Platon ou d’Aristote, d’Ibn Arabi, d’Ibn Rochd ou de Maïmonide, on est toujours en Méditerranée : cela fait beaucoup de taches bleues sur le planisphère.  La Méditerranée intellectuelle et spirituelle est en somme beaucoup plus vaste que la Méditerranée géographique. Et, de plus, elle n’a pas fait que créer la pensée philosophique et la pensée religieuse. On lui doit – on doit aux Grecs et aux Arabes, notamment – les premiers éléments de la science qui embraye sur le retour à la réflexion rationnelle et aussi au fameux pragmatisme méditerranéen : la géométrie, l’algèbre, les sciences naturelles, la chimie, l’astronomie, l’expérimentation scientifique, tout cela doit beaucoup à la Méditerranée – sans compter la grammaire, la philologie, l’histoire, la géographie, la sociologie et autres disciplines.  Oui, décidément, la Méditerranée est beaucoup plus grande qu’elle ne le semble a priori sur la carte. Avis à tous ceux qui veulent ne plus voir dans la Méditerranée, qui est à l’origine de la civilisation européenne, qu’une Méditerranée-musée et un grand complexe archéologique et touristique.

6- Les Méditerranéens se sont toujours sentis Méditerranéens.  Une communauté à vocation singulière et unique, au-delà de leurs différences, de leurs divergences, de leurs oppositions souvent si flagrantes et plus souvent encore si meurtrières.  Relisez à leur propos l’ouvrage capital du grand historien Fernand Braudel : La Méditerranée au temps de Philippe II. Lisez, pourquoi pas, le récent livre d’un Méditerranéen convaincu, intraitable sur la Méditerranée : Culture et violence en Méditerranée, de votre serviteur.

7- Arrivons-en maintenant au projet d’Union pour la Méditerranée, projet soutenu par la France et qui tient au cœur du Président français au point qu’il veut en faire un des grands chantiers de son mandat.  Il est vrai qu’entre la France et la Méditerranée, notamment la rive sud de cette mer, existe une longue histoire et un destin partagé. Partagé du fait de l’histoire, de la géographie, de la culture et très particulièrement de la dimension francophone de cette culture.  L’Afrique du Nord, mais aussi l’ensemble du monde arabe, Proche-Orient compris, est aux portes de la France, voire de l’Europe (l’Europe qui porte le nom d’une petite princesse de chez moi, qui était, d’après la légende, la fille du Roi Agénor, roi de Tyr, l’une des villes majeures de la Phénicie dont est partie Didon pour fonder Carthage, avec son amant Énée, sujet qui fera l’objet d’un des grands poèmes de l’humanité, L’Énéide de Virgile).  La France a des liens structuraux avec l’Égypte (depuis l’expédition de Bonaparte qui s’y voyait Sultan), avec la Tunisie, avec le Maroc, avec le lointain Liban, si proche pourtant de son cœur. Elle a aussi de vastes intérêts économiques dans l’ensemble du monde arabe, monde pétrolier et vaste marché potentiel, en particulier sur le plan technologique.  C’est bien de toutes ces considérations qu’était née en son temps la politique dite arabe de la France, celle qu’avait initiée le Général de Gaulle.  À sa façon, le projet méditerranéen de Sarkozy voudrait ressusciter, autrement, cette “politique arabe” pour des raisons stratégiques (l’espace arabe est un espace vital pour la France, son commerce, sa défense et sa culture), économiques  (s’approvisionner en pétrole, vendre de la technologie en essayant de prendre la place chaque fois que possible des Américains qui croient avoir une sorte de droit acquis sur le pétrole et l’économie arabes) et  pour des raisons politiques au sens international du terme (là aussi, il s’agit de remplacer les Américains chaque fois que possible, notamment dans le rôle de médiateur ou de courtier – pas très honnête – entre les Israéliens et les Palestiniens ou les Arabes en général) pour faire avancer et aboutir une solution acceptable au conflit dont les Etats-Unis, d’accord en cela avec Israël, se sont réservé seuls la solution éventuelle.  D’autres raisons, moins clairement formulées, sous-tendent ce projet :  1) devant les risques réels d’actions terroristes sourcées dans l’intégrisme islamique, coopérer avec les pays musulmans amis pour éliminer, ou du moins identifier et cerner les facteurs possibles d’explosion  2) contrôler, avec la collaboration des États fournisseurs d’immigration sauvage, les sources de cette immigration et la remplacer, en toute éventualité, par une immigration choisie  3) du fait de la présence en France de six millions de ressortissants musulmans originaires pour la plupart d’entre eux d’Afrique du Nord, travailler de concert avec les pays d’origine, chaque fois que nécessaire, pour tenter – comment dire ? – de réguler le mode de vie de groupes marginaux qui ont souvent des comportements inadaptés à ceux de la communauté nationale dans son ensemble, en éloignant de ces groupes des enseignements religieux extrémistes ou certains comportements liés souvent à une tradition mal assimilée et potentiellement dangereuse.  Ce troisième point cependant de la politique “sécuritaire” m’apparaît moins décisif que les deux autres dans la mesure où il concerne pour l’essentiel la souveraineté territoriale française.

8- Voilà donc, selon moi, ce qui motive en son point de départ le projet français d’Union pour la Méditerranée qui, piloté par la France, aurait d’une certaine façon remplacé le Processus de Barcelone, vieux de dix ans, et l’ancien Dialogue euro-arabe qui, tous les deux, n’avaient pas abouti à grand-chose de concret, du fait des deux parties.  Le Dialogue euro-arabe n’avait pas réussi à faire avancer d’un pouce la solution du problème israélo-palestinien et, à quelques exceptions près, n’avait pas inscrit dans les faits des résultats tangibles. Quant au Processus de Barcelone, plus ambitieux et financé par la Commission européenne, il souffrait lui aussi de l’esprit bureaucratique de Bruxelles et de la difficulté de beaucoup de pays arabes à formuler des projets concrets, clairs et réalisables. L’initiative française semblait destinée à redonner du souffle et une nouvelle vie aux deux tentatives précédentes, toutes deux inabouties et toutes deux inefficaces, et de donner ce nouvel essor au bénéfice de la France. Mais l’Allemagne ne l’entendait pas ainsi, ni non plus l’Espagne et l’Italie, importantes puissances méditerranéennes toutes les deux.  Devant l’opposition de l’Allemagne, le projet d’Union pour la Méditerranée se transformera très vite en projet européen, régi en grande partie par un organisme sui generis mixte qui, dans une première version, aurait été installé à Bruxelles, avec aussi, installé dans un pays arabe, sans doute en Égypte, un Secrétariat exécutif avec deux Secrétaires Généraux, l’un européen, l’autre arabe. C’était du moins ce qui avait été envisagé le 13 juillet 2008 lors de la conférence informelle des chefs d’État et de Gouvernement à Paris (y compris Israël, y compris la Turquie dont la volonté de faire partie de l’Europe posait problème), conférence qui avait en quelque sorte adopté et contresigné le projet français, devenu projet européen, d’une Union pour la Méditerranée.  Une seule voix discordante s’était fait entendre, celle de la Lybie, dont le chef d’État n’avait pas fait le déplacement. Depuis la récente réunion des 27 ministres des Affaires Étrangères des pays européens et méditerranéens réunis à Marseille, les choses ont évolué autrement.  Il a été décidé à cette réunion de créer un Secrétariat exécutif unique, installé à Barcelone, avec un Secrétaire général arabe, et plusieurs secrétaires généraux adjoints, dont – et c’est la grande nouveauté – un Palestinien et un Israélien. Pour la première fois dans l’Histoire, deux personnalités responsables, l’une palestinienne, l’autre israélienne, travailleraient officiellement ensemble dans un organisme non-issu des Nations Unies.  De son côté, la Ligue Arabe, représentée à Marseille par son Secrétaire général, a exigé et obtenu qu’elle serait membre à part entière du Secrétariat de Barcelone alors que du temps du Processus, elle n’avait qu’un statut d’observateur. Voilà évidemment des innovations importantes.

Il reste que selon moi, en devenant européen, le projet français, devenu plus vaste et donc plus vague et plus élastique, perdait déjà beaucoup de son impact et de sa portée à court, moyen et long terme.  D’autant plus que la plupart des pays européens du Nord n’avaient pas de raisons particulières de s’attacher à l’espace méditerranéen avec lequel il n’avait pas la même histoire, ni les mêmes intérêts que les pays européens ayant une façade sud.  En outre, le problème des financements des projets à exécuter en commun n’avait été qu’effleuré et personne ne savait encore comment il allait être réglé dans le cadre d’économies, qu’elles fussent du Sud ou du Nord, assez peu complémentaires et le plus souvent concurrentes (au niveau des agrumes, notamment, et autres produits de la terre), le Nord, quant à lui, commençant à sentir passer sur lui le vent de la récession.  Quant au problème israélo-palestinien, rien ne laisse prévoir – malgré les deux Secrétaires généraux adjoints palestinien et israélien – que l’Europe va réussir à en trouver la solution là où les Etats-Unis n’ont pas pu faire avancer le problème d’un pas et là surtout où Israël continue à refuser obstinément le plan de paix complet avancé en 2002 à la Conférence de Beyrouth par le Roi Abdallah d’Arabie-Saoudite et accepté par tous les Arabes, plan basé pour l’essentiel sur les résolutions des Nations-Unies, sur le pacte d’Oslo et sur la vieille revendication d’Israël lui-même : la paix contre les territoires. Cependant, Israël vient pour la première fois à Marseille de reconnaître une certaine validité à ce plan, ce qui pourrait évidemment, si cette reconnaissance était confirmée, changer beaucoup de choses : auquel cas l’Union pour la Méditerranée aurait marqué un premier point important, voire déterminant. Mais tout cela se passe avant la terrible guerre de Gaza qui a ramené les données du problème au moins trente ans en arrière en démolissant brutalement tout ce qui avait été tant bien que mal bâti en vue d’une paix à venir, paix qu’on espérait proche entre Israéliens et Palestiniens, entre Israéliens et Arabes en général.  Il n’en demeure pas moins que l’Union pour la Méditerranée et l’ensemble de ses projets dépendent désormais, comme tout ce qui concerne les problèmes politiques au niveau mondial, substantiellement de la crise financière et économique mondiale. En outre, avec les nouvelles élections américaines qui ont porté au pouvoir Barack Obama, les Etats-Unis deviennent plus incontournables que jamais pour toutes questions de politique internationale.  Car il faut qu’il soit bien évident désormais que le Président Obama, qui a été en quelque sorte élu par la planète entière, ne pourra jamais consentir à se désengager de la Méditerranée où les États-Unis d’Amérique ont tant d’intérêts économiques et diplomatiques, dont le ravitaillement en pétrole, et aussi, bien évidemment, l’importance à leurs yeux capitale que constitue l’existence d’Israël. L’Union pour la Méditerranée, comme l’OTAN, devra nécessairement prendre en compte la dimension américaine présente d’une manière incontournable et déterminante dans l’ensemble de l’espace euro-méditerranéen.

9- Conclusion provisoire :  a-     Le projet d’Union euro-méditerranéenne peut se révéler un excellent instrument de dialogue et de complémentarité s’il arrive à se réaliser dans des conditions de respect réciproque de l’intérêt des uns et des autres.  Il contient en lui-même beaucoup plus d’éléments positifs que négatifs et à l’heure du regroupement du monde en régions, la région euro-méditerranéenne, inscrite naturellement dans l’histoire et la géographie, peut se révéler déterminante pour l’avenir de ses constituants.  b-    Cette région peut s’aider, dans un dialogue sincère entre les partenaires qui la constituent, à résoudre les très difficiles problèmes qu’elle recèle en son sein : le problème israélo-palestinien qui fait partie du problème israélo-arabe, le problème irrésolu du Kosovo, le problème kurde, celui de la candidature de la Turquie à l’Union européenne, le problème du terrorisme et des flux migratoires. c-     Question majeure et qui, pour le moment, suspend tout le processus : peut-on lancer un tel projet, nécessairement très coûteux comme tous ceux qui intéressent le développement global et intégré, à l’heure de la plus grave crise financière et économique qu’ait jamais connue l’humanité ?  Il m’apparaît, quant à moi, évident que ce projet, malgré son immense intérêt, doit être plus ou moins mis en veilleuse (sauf pour certains projets d’extrême urgence et de faisabilité facile) et qu’il doit, d’une certaine façon, être minoré jusqu’à ce que cette crise institutionnelle et organique soit résolue et qu’un nouvel ordre mondial soit appelé à voir le jour.

La poésie japonaise au miroir de la poésie occidentale

Conférence donnée à Kyoto à la Fondation Inamori, avril 2008

Tout dans la poésie est lié à une conception du temps et de l’espace. Ce sont là, espace et temps, les deux dimensions essentielles de l’être-en-poésie. Celle-ci, la poésie, n’est-elle pas, précisément, et avant toute autre délimitation de sa nature, le dit fondamental de l’homme, sa pulsion de vivre, son ex-pulsion dans le verbe qui est miroir de l’homme, sensible et vivant miroir ? C’est donc, avant toute autre analyse circonstancielle, à considérer ces deux dimensions à leur jointure et dans leur conjonction qu’il faut tenter la saisie de la palpitation poétique, sa pierre de fondation, sa raison d’être. À l’intérieur de ce cadre mental, et mystérieusement affectif, constitué par la philosophie, plus ou moins consciente, des deux dimensions par lesquelles l’homme et sa poésie sont régis. L’homme et sa poésie ? Il serait plus juste et plus légitime de parler de l’homme et sa condition, dont la poésie est la figure la plus intensément dévoilée dans la langue. Certes, le temps et l’espace sont nos deux déterminations primitives et premières, mais c’est à toutes les circonstances, à tous les événements – certains prétendus extérieurs, d’autres affirmés intérieurs – que la poésie alimente son feu et fait fulgurer sa glace. Car tout, de la poésie, est contradiction et paradoxe, paradoxe qu’il lui appartient de désarmer en vue d’un calme à obtenir, d’une réconciliation et d’une paix à signifier entre l’homme et le monde, entre l’homme et lui-même au travers des mots. L’objet de la présente réflexion, nécessairement difficile et périlleuse, car difficulté et péril sont dans la nature des choses, est de s’essayer à débrouiller cet écheveau fait de beaucoup d’impondérable et, entre Occident et Orient, entre poésie française et européenne, d’une part, poésie d’extrême Asie et plus précisément japonaise, d’autre part, de marquer affinités et divergences, – les divergences de toute façon, me paraissant plus remarquables que les accointances, alors même que celles-ci existent, et fortement.

L’existence du temps suppose le contrepoids d’un intemporel. Celle de l’espace le contrepoids d’une non-spatialité. À l’ici-maintenant qui est, depuis notamment Baudelaire, le site de la poésie française et, partant de lui, de la poésie européenne dans son ensemble, répond l’ici-toujours de la poésie japonaise (ou chinoise ou même indienne) qui semble avoir fait, depuis qu’elle s’inscrit dans la langue, un vœu d’éternité. Non pas vraiment d’éternité, d’intemporalité plutôt, mais au niveau d’une vie d’homme où dans le court laps que cette vie constitue, intemporalité et éternité se confondent. De par ce fait, l’ici de la poésie japonaise se métamorphose, éclairé à la lampe intemporelle de son toujours, en une sorte d’ailleurs, ailleurs-ici en quelque sorte, dans une relation complexe entre l’instant qui est l’occurrence du poème, waka, tanka ou haïku, et le dépassement de l’instant. Processus en forme d’éclair, miracle de l’intuition, nous en trouverons de saisissantes illustrations – Bashô, Buson, Issa, et tous les autres – dans la totalité du paysage classique de la poésie nippone ainsi que dans la perpétuation de celle-ci au sein de l’inspiration contemporaine. N’est-il pas vrai, en effet, que l’un des paradoxes de la pensée japonaise, et de la sensibilité qui lui sert de support, est l’attachement comme inébranlable de la permanence au cœur même de l’impermanence et l’ancrage de l’homme, malgré tout, dans les dilutions de l’instant, surtout si celui-ci est instant d’exception ? Ici, je ne peux m’empêcher de songer à certains aphorismes de René Char qui, par merveilleuse attenance, pourraient, au-delà d’Héraclite si souvent invoqué, rappeler – sur un autre mode, bien sûr, et pour une tout autre chambre d’échos – tel trait bref et brûlant contracté à la façon d’un haïku comme, à titre d’exemple, ce propos : « Si nous habitons un éclair, il est le cœur de l’éternel ». La poésie traditionnelle japonaise n’a jamais rien dit d’autre.

Revenons-en au père de toute la poésie française et européenne moderne, à Baudelaire. Avant lui, la poésie de l’Occident habitait, depuis la Renaissance – en France, en Italie, en Angleterre – une sorte d’empyrée. Idées platoniciennes, idées pures, récits fabuleux venus de l’Antiquité grecque et latine, mythologies hors saison, se mélangeaient avec conviction à certains événements de la vie vécue, celle des Français Ronsard et Du Bellay, de l’Italien Pétrarque, l’amant de Laure, des Espagnols Quevedo et Gongora, des Anglais John Donne ou Shakespeare – celui des « Sonnets » aussi bien que celui des admirables pièces – et alors, pour en revenir au domaine français, c’est ensuite le règne de la poésie désincarnée et comme d’absolue musique de Jean Racine. Pour dire la chair, le sang et le feu des passions. Poésie des tragédies de Racine qui annonce, à deux siècles de distance, le plus pur de Mallarmé et de Valéry et aussi, toujours la musique, poésie du violon mélancolique d’Apollinaire. Baudelaire, avec la publication il y a cent-cinquante ans des Fleurs du Mal, en 1857, avait brutalement cassé le moule antique et, malgré sa prégnante nostalgie platonicienne, décidé (a-t-il eu vraiment à décider ?) de rompre avec Platon et de réintégrer dans l’œuvre, outre le pauvre temps des hommes, leur pauvre lieu, leurs ici-maintenant boueux et sanglants, marqués du sceau du péché originel qui est, terrible, le signe de leur exil. Peut-être dans le livre-mère de la poésie française moderne, le texte qui exprime le mieux la violente déperdition d’être dont je parle est-il le poème LXXXIX, magnifique moment des « Tableaux parisiens », intitulé « Le Cygne » :

I

Andromaque, je pense à vous ! – Ce petit fleuve, Pauvre et triste miroir où jadis resplendit L’immense majesté de vos douleurs de veuve, Ce Simoïs menteur qui par vos pleurs grandit,
A fécondé soudain ma mémoire fertile, Comme je traversais le nouveau Carrousel. – Le vieux Paris n’est plus (la forme d’une ville Change plus vite, hélas! que le cœur d’un mortel) ;
Je ne vois qu’en esprit tout ce camp de baraques, Ces tas de chapiteaux ébauchés et de fûts, Les herbes, les gros blocs verdis par l’eau des flaques, Et, brillant aux carreaux, le bric-à-brac confus.
Là s’étalait jadis une ménagerie ; Là je vis un matin, à l’heure où sous les cieux Froids et clairs le Travail s’éveille, où la voirie Pousse un sombre ouragan dans l’air silencieux,
Un cygne qui s’était évadé de sa cage, Et, de ses pieds palmés frottant le pavé sec, Sur le sol raboteux traînait son blanc plumage. Près d’un ruisseau sans eau la bête ouvrant le bec
Baignait nerveusement ses ailes dans la poudre, Et disait, le cœur plein de son beau lac natal : « Eau, quand donc pleuvras-tu? quand tonneras-tu, foudre ? » Je vois ce malheureux, mythe étrange et fatal,
Vers le ciel quelquefois, comme l’homme d’Ovide, Vers le ciel ironique et cruellement bleu, Sur son cou convulsif tendant sa tête avide, Comme s’il adressait des reproches à Dieu!

II

Paris change ! mais rien dans ma mélancolie N’a bougé ! palais neufs, échafaudages, blocs, Vieux faubourgs, tout pour moi devient allégorie, Et mes chers souvenirs sont plus lourds que des rocs. Aussi devant ce Louvre une image m’opprime : Je pense à mon grand cygne, avec ses gestes fous, Comme les exilés, ridicule et sublime, Et rongé d’un désir sans trêve ! et puis à vous, Andromaque, des bras d’un grand époux tombée, Vil bétail, sous la main du superbe Pyrrhus, Auprès d’un tombeau vide en extase courbée ; Veuve d’Hector, hélas ! et femme d’Hélénus !
Je pense à la négresse, amaigrie et phtisique, Piétinant dans la boue, et cherchant, l’œil hagard, Les cocotiers absents de la superbe Afrique Derrière la muraille immense du brouillard ; À quiconque a perdu ce qui ne se retrouve Jamais, jamais ! à ceux qui s’abreuvent de pleurs Et tètent la Douleur comme une bonne louve ! Aux maigres orphelins séchant comme des fleurs ! Ainsi dans la forêt où mon esprit s’exile Un vieux Souvenir sonne à plein souffle du cor ! Je pense aux matelots oubliés dans une île, Aux captifs, aux vaincus !… à bien d’autres encor !

On voit par ce poème, symbolique de toute la modernité occidentale, marquée, ai-je dit, du signe du péché originel, à quel point la poésie se trouve mélangée au malheur de la condition humaine, exil terrestre de la créature faite de souffrance et de précarité parmi les ruines visibles et vérifiées du monde, représentatives de la dispersion et de la mutilation spirituelle advenues. L’humanité, prise au piège du temps et de l’espace, s’éprouve comme abandonnée, impuissante à découvrir en son for intérieur ou dans le grand dehors, les résistances dont elle a besoin pour subsister et trouver les appuis nécessaires à l’affirmation de son identité, humanité en creux, dirait-on, et qui, comme le Baudelaire du Spleen de Paris, rêve d’un « n’importe où hors du monde ». La poésie japonaise, elle, est au monde, c’est l’ici-maintenant son appui et le sens de son dit, – sa raison d’être sur quoi je reviendrai. Pour elle, toute de brisures pourtant et d’éclats brefs, il n’y a pas, comme pour l’auteur des Fleurs du Mal, d’« irréparable », d’« irrémédiable », titres de deux poèmes douloureusement fastueux.

« L’irréparable », « l’irrémédiable » sont catégories du temps : ils dénoncent un après qui aura disposé d’un avant et soulignent, entre les deux, la détérioration subie. Le poème japonais – haïku, waka ou tanka – évite, avec une remarquable légèreté, cet enlisement ou plongée négative, cette « chute dans le temps » comme aurait dit Cioran, lequel écrit par ailleurs, refusant les dons de la grâce immédiate : « Être, c’est être coincé »[1], ou encore : « Pendant quelques minutes je me suis concentré sur le passage du temps, toute mon attention rivée à l’émergence et à l’évanouissement de chaque instant. À vrai dire, mon esprit ne se fixait pas sur l’instant individuel (qui n’existe pas), mais sur le fait même du passage, sur l’interminable désagrégation du présent. On ferait cette expérience sans interruption pendant toute une journée, que le cerveau se désagrégerait à son tour ». Cette expérimentation du temps, liée à la subjectivité malheureuse, est aux antipodes de l’expérience de l’instant d’illumination concrète qui est la pratique constante du haïku, lequel parvient à consumer, rien que par le laps inducteur que constitue sa lecture, le fragment d’espace et de durée qu’il retient et restitue dans un éclair. Éclair dont on aimerait dire qu’il est « objectif », comme tente d’être objectif, dans la récente poésie française, tel texte bref de Francis Ponge – « L’œillet , la guêpe , le mimosa » par exemple[2] –, Ponge qui, contre le parti pris d’intériorité de notre poésie en général, a décidé de prendre, lui, une fois pour toutes, le parti des choses, exprimant le vœu que celles-ci parlent dans des mots enfin débarrassés de l’homme. Il y a de l’esprit du haïku dans cette conception « matérielle », je veux dire étrangère à tout investissement sentimental, lors même que la poésie pongienne ne doit qu’à la tradition française de la rhétorique descriptive, en l’espèce profondément renouvelée. Mais l’esprit du haïku, celui de la brièveté expressive qui caractérise la poésie japonaise, on le retrouve ici, toutefois pénétré de subjectivité chez des poètes occidentaux qui se sont trouvés, depuis la découverte de la civilisation nippone par l’Europe du XIXe siècle en contact direct ou indirect avec celle-ci. J’en cite quelques-uns : le Mallarmé des courtes pièces et des « petits airs », le charmant et si incisif Paul-Jean Toulet, le Rainer Maria Rilke de Vergers, brefs poèmes écrits en français par le grand poète allemand, Paul Éluard dans beaucoup de ses premiers textes et, bien évidemment, Paul Claudel qui fut ambassadeur de France au pays du Soleil Levant, qui réfléchit sur le haïku et même sur le populaire dodoitzu – « quelques lignes, quelques vers à la mesure d’un gosier d’oiseau ou d’un élytre de cigale », écrit-il –, et qui, dans ses Cent phrases pour éventail[3], définit ainsi son entreprise, ce coffret peint et fastueusement laqué dans lequel il accueille tout l’or et tout l’encens de ses illuminations japonaises : « C’est le recueil de ces poèmes […] que jadis, au Japon, à la recherche de leur ombre, j’ai essayé effrontément de mêler à l’essaim rituel des haï-kaï ». Haï-kaï approximatifs au regard de la règle stricte qui commande le style et le genre, haï-kaï pourtant joliment réussis autant qu’évocateurs :

Accroupi près du bocal Monsieur le chat les yeux à demi fermés dit : Je n’aime pas le poisson

Ou encore :

Le camélia rouge Comme une idée Éclatante et froide

Ou encore :

Trébuchant sur mes sandales de bois J’essaie d’attraper Le premier flocon de neige

Ou encore :

Dans la lune morte Il y a un lapin Vivant !

Ou encore, cette vision d’une belle comme dans une estampe d’Utamaro :

Les deux mains derrière la tête Et une épingle entre les deux Elle regarde de côté

Dans ces Cent phrases, c’est sur quelques définitions possibles et probables du haïku et ce qu’il est en esprit que je voudrais arrêter un peu mon attention, non pour commenter le dit, mais pour en savourer l’intention :

Voyageur ! approche Et respire enfin cette odeur Qui guérit de tout mouvement

Ou bien cet « Éventail » :

De la parole du poëte Il ne reste plus Que le souffle

Ou :

Entre ce qui commence et ce qui finit L’œil du poète a saisi cet imperceptible point Où quelque chose pique

Et, enfin, cette proposition admirable qui, par la nature de son intuition, vaut – bien au-delà du haïku – pour tout poème ajusté dans sa précision poétique :

Il faut qu’il y ait dans le poème Un nombre tel Qu’il empêche de compter[4]

Ce dernier haïku claudélien nous ramène à l’intemporalité dont j’ai déjà affirmé à quel point elle habitait l’instant poétique japonais et son expression dans la langue. La poésie occidentale se place, je l’ai dit de reste, au croisement d’un temps et d’un espace. Pour la civilisation occidentale, et du fait de l’incarnation christique, le fils de Dieu entrant dans l’histoire et se faisant homme, le corps, et donc nécessairement le lieu, prennent un sens, comme il advient désormais au temps lui-même. Nous voici, ce faisant, avec cette conception dirigée du temps et de l’espace, bien loin de la vision cyclique que les credos et les philosophies de l’Extrême-Orient privilégient. Vision cyclique qui explique, entre autres, l’importance du retour des saisons et leur évocation par la médiation du kigo, le mot clé qui légitime le haïku en l’installant dans le déroulement pacifié de l’année. À l’inverse d’une telle vue, la poésie occidentale, quant à elle, est soumise à tous les aléas du temps et de l’espace dont elle explore, usant de toutes les ressources de l’âme, – notamment par la grâce du je formulateur, je de celui qui parle en son nom propre et qui néglige ou ignore la pudeur simple de s’affirmer comme étant l’un parmi d’autres qui souffrent ou s’émerveillent –, la poésie occidentale, dis-je, apporte, dans chacune des langues dont elle dispose, sa longue séquence d’émotions, ses aveux mêlés à ses occurrences, en un mot tout ce qui constitue son lyrisme. L’ici et maintenant, le lieu et le corps, le temps extime et le temps intime, l’instant et la durée sont autant d’éléments et d’aliments pour ce qu’on appelle son chant. Et, puisque le temps est générateur de mémoire, une telle poésie ne saurait se passer de cette troisième dimension, à côté des autres et les complétant, que lui est le souvenir. Quant à la quatrième dimension de cette poésie, elle pourrait bien être la lancée en avant, dans quelque projet hors du “réel” qui serait une forme d’interpellation de l’inconnaissable absolu : ambition démesurée dont la poésie japonaise, dans sa forme traditionnelle du moins – et même dans des œuvres modernes ou contemporaines comme celles de Shiki Masaoka, de Natsume Soseki, de Hisajo Sugita ou de Koi Nagata, pour citer quelques noms de novateurs parmi lesquels celui, très déterminant, de Kenji Miyazama –, dont cette poésie « libérée » se désintéresse totalement. Peut-être est-ce une fois de plus à Baudelaire qu’il faut recourir pour que s’exprime dans sa forme majeure, en poésie occidentale, cette alliance ou cet alliage des trois dimensions, le temps, l’espace et la mémoire avec, en état de sous-jacence, l’absolu. C’est sans aucun doute le plus beau des poèmes du souvenir que « Le Balcon » de Charles Baudelaire, où toutes les notions, pour caractériser la poésie dans sa définition française et européenne, en sa double nature phénoménologique et érotico-spirituelle, se retrouvent nouées en une seule gerbe de paroles, dans la lumière de l’être, cela précisément, pour dire l’être et l’épuisement de l’être.

Le Balcon

Mère des souvenirs, maîtresse des maîtresses Ô toi, tous mes plaisirs! ô, toi, tous mes devoirs! Tu te rappelleras la beauté des caresses, La douceur du foyer et le charme des soirs, Mère des souvenirs, maîtresse des maîtresses,
Les soirs illuminés par l’ardeur du charbon, Et les soirs au balcon, voilés de vapeurs roses. Que ton sein m’était doux! que ton cœur m’était bon! Nous avons dit souvent d’impérissables choses Les soirs illuminés par l’ardeur du charbon.
Que les soleils sont beaux dans les chaudes soirées! Que l’espace est profond! Que le cœur est puissant! En me penchant vers toi, reine des adorées, Je croyais respirer le parfum de ton sang. Que les soleils sont beaux dans les chaudes soirées!
La nuit s’épaississait ainsi qu’une cloison. Et mes yeux dans le noir devinaient tes prunelles, Et je buvais ton souffle, ô douceur! ô poison! Et tes pieds s’endormaient dans mes mains fraternelles, La nuit s’épaississait ainsi qu’une cloison,
Je sais l’art d’évoquer les minutes heureuses, Et revis mon passé blotti dans tes genoux. Car à quoi bon chercher tes beautés langoureuses Ailleurs qu’en ton cher corps et qu’en ton cœur si doux? Je sais l’art d’évoquer les minutes heureuses!
Ces serments, ces parfums, ces baisers infinis, Renaîtront-ils d’un gouffre interdit à nos sondes, Comme montent au ciel les soleils rajeunis Après s’être lavés au fond des mers profondes? Ô serments! ô parfums! ô baisers infinis!

Avant de tenter une approche plus serrée du haïku et aussi, à travers lui, de l’ensemble de cette poésie japonaise qui dit la fragilité – fragilité des apparences embrayant sur les résistances de l’essence, mais la connaissance de l’être fait-elle vraiment partie de la panoplie philosophique japonaise ? –, oui, avant d’aller plus loin, je voudrais citer encore deux poèmes du domaine français, l’un de Paul Valéry et l’autre de René Char, où se reconnaît, me semble-il, et se reflète, par osmose, l’esprit admirablement elliptique du haïku. « Le Sylphe », premier des deux poèmes cités[5], sonnet qui pourrait sembler constitué de quatre haïkaï agrafés l’un à l’autre, formule l’esprit même de brièveté signifiante qui régit la presque totalité de l’inspiration poétique en pays nippon :

Le sylphe

Ni vu ni connu Je suis le parfum Vivant et défunt Dans le vent venu!

Ni vu ni connu, Hasard ou génie? À peine venu La tâche est finie!

Ni lu ni compris? Aux meilleurs esprits Que d’erreurs promises!

Ni vu ni connu, Le temps d’un sein nu Entre deux chemises !

(C’est également cette même économie de moyens – le moins signifiant le plus – qui anime cet autre poème de Valéry, « Le Vin perdu », où une liqueur précieuse jetée en petite quantité dans l’Océan « fait surgir dans l’air amer / Les figures les plus profondes. »[6])

Position intellectuelle que celle adoptée par le poète de Charmes, qui a toujours prôné l’art du retrait : « Entre deux mots, il faut choisir le moindre », a-t-il écrit. Chez René Char, rien d’intellectuel : poète imbibé, quant à lui, du rêve surréalisant du monde, même à l’heure où le surréalisme ne lui est plus directe matrice, son poème s’attache à exprimer, derrière la beauté première des choses, leur beauté seconde, celles-ci, les choses, mélangées, comme chez les Romantiques allemands, Novalis ou Jean-Paul, à leur beauté et à leur signification secondes. C’est haïku que le poème suivant, mais combien éloigné, dans l’éclat de son onirisme désespéré, de l’attaque franche des réalités “réelles” par des poètes de la tradition classique tels que Bashô ou Buson :
Le Loriot

Le loriot entra dans la capitale de l’aube. L’épée de son chant ferma le lit triste. Tout à jamais prit fin.[7]

Poème de l’illogisme apparent, de la logique secrète : haïku d’Occident. Le haïku d’Extrême-Asie étant, lui aussi, de rupture apparente et de couture cachée. La diversité de l’expression poétique, selon les continents, les pays, les langues et les hommes parlants – les diseurs – n’exclut nullement dans l’intériorité de l’homme un point de convergence. J’aimerais assez, d’ailleurs, que telle formule de Char pût servir à définir aussi, et avec quelle justesse, l’art illuminateur des piégeurs de haï-kaï : « Le poète, conservateur des infinis visages du vivant », note-t-il dans Feuillets d’Hypnos[8]. À qui mieux qu’à Bashô, Buson, Hokushi, Issa, Kikakou et leurs descendants, pareille définition pourrait-elle s’appliquer ?

En marge des deux poètes français que je viens d’évoquer dans la lumière égale et mystérieuse du haïku, que soit nommé un grand poète issu, lui, de la francophonie, le Libanais Georges Schehadé. De lui, je cite ce poème de concentration extrême où chaque élément du visible introduit instantanément à de l’invisible, usant des mots les plus simples de la langue :

Il y a des jardins qui n’ont plus de pays Et qui sont seuls avec l’eau Des colombes les traversent bleues et sans nid

Mais la lune est un cristal de bonheur Et l’enfant se souvient d’un grand désordre clair[9]

La poésie japonaise est-elle « objective », est-elle vraiment « réaliste » selon ce qu’on lit sous les meilleures plumes ? Oui, sans doute l’est-elle puisque ses créateurs eux-mêmes se revendiquent de cette objectivité et de ce réalisme et se veulent de leur propre aveu implicite les « conservateurs des infinis visages du vivant ». Chacun de ces créateurs est fidèle à la nature (je ne dis pas encore à l’être qui, pour l’essentiel, est de conception occidentale), à ses prises, à ses surprises, à ses ébats et ses débats, à ses jeux dont le je propre du poète se veut absent et réussit, d’ailleurs, à s’absenter. À s’absenter partiellement, puisque le je de chacun apparaît, transparaît derrière la figure imposée par la saison, par l’heure, par l’humeur et que chacun de ces poètes est l’objet – le sujet si l’on préfère – d’une inflexion, d’une accentuation qui le distinguent, le rendant reconnaissable entre tous ; d’un style : « Le moyen de cacher un homme ? », se demanda un jour, à juste titre, Jean-Paul Sartre. La Nature – ai-je dit : « la pensée du dehors » pour mieux dire encore, reprenant là, en la sollicitant un peu, une expression due à Michel Foucault – serait-elle le fin mot de la poésie japonaise, tanka et haïku notamment ? C’est poser ainsi la question fondamentale qui, par-delà même la convergence de surface repérée et soulignée, donne tout son sens à l’affrontement observable entre les deux approches poétiques : la nôtre, la leur, et des deux attitudes face au monde. Bonnefoy, réfléchissant sur la poésie japonaise note : « Cette impression – et aussitôt une rêverie qui me fait imaginer entre des sols et des climats, d’une part, et de l’autre des poétiques, la possibilité de rapports où joueraient des forces, ce qui expliquerait les grandes contradictions dont est affectée la parole sur terre. » [10] Et, de fait, alors que la poésie de notre monde occidental veut essentiellement signifier l’intégration ou la désintégration d’une conscience humaine comblée ou mutilée dans son rapport au monde qui l’entoure et dont, de toute façon, elle fait partie intégrante, la poésie japonaise est d’abord expérience spirituelle. « Le haïku est par essence plus qu’un poème, même au sens fort qu’on peut donner au mot, écrit Roger Munier. À l’égal des autres arts du Japon, tels que le Nô, le tir à l’arc, la calligraphie, la peinture, l’arrangement des fleurs, l’art des jardins, il est tout imprégné de bouddhisme Zen. Sa pratique, écriture et lecture, est en elle-même un exercice spirituel. Il n’est pas exagéré de dire que ce que propose un haïku achevé est une expérience qui s’identifie peu ou prou à celle du satori, de l’illumination ».[11] Mais c’est dans le témoignage direct d’un Japonais que je souhaite puiser le sens de cette poésie unique en son genre. Le célèbre moine Saigyô dont la vie et l’œuvre recouvrent une grande partie du XIIème siècle écrit, de manière éclairante : « Pour être en mesure de composer un poème, l’état doit différer grandement de l’état ordinaire. Touché par l’émotion que suscite une fleur, un coucou, la lune, la neige, tout ce qui a forme, soit-il fallacieux, occupe la place de l’œil et emplit les oreilles. Les mots arrangés en versets ne sont-ils pas la vraie parole (Shingon) ? En chantant une fleur la pensée ne s’arrête pas à la fleur, en chantant la lune, la pensée ne se fixe pas sur la lune. Mais la composition suit l’infinie variété des circonstances et se plie à l’état de l’émotion ».[12] C’est signifier que dès les origines, et quoi qu’on en ait dit, le poème japonais, prétendu réaliste, n’a jamais ignoré – que cela se fît d’une manière directe ou indirecte – la présence participative de l’homme ni sa capacité d’interprétation et même de symbolisation immédiate. Objectivité ? Soit. Mais elle aboutit, dans le semblant d’effacement de l’homme et le recours à un dire d’apparence impersonnelle, à une autre forme de panthéisme où ce qui joue à disparaître en tant que conscience individuelle se multiplie indéfiniment en tant que conscience collective : si, dans la poésie japonaise, je n’est pas un autre – par référence au « JE est un autre » de Rimbaud qui est la cime du dédoublement subjectif institué par le regard occidental sur soi dans le miroir contrastant du conscient de la personne et de l’inconscient de la langue –, il est pourtant, ce je, sans personne derrière lui pour l’assumer, foisonnement du tout. Comme dans ce tanka de Saigyô :

Multiplier mille fois le corps pour voir les fleurs s’épanouir et s’unir à elles une à une sur toute branche en toute montagne[13]

Poème de la multiplication, le poème japonais d’inspiration et de facture classique est aussi le poème de la multiplicité : usant de formes resserrées et strictes, il n’est – quel que soit l’épanouissement de ses thèmes – aucun des sujets de la poésie d’Occident, si déployé que soit de son côté l’éventail de ceux-ci – qui ne puisse y trouver place : les quatre saisons, l’amour, la séparation, les voyages, le rayonnement mystérieux des choses, l’amertume, l’exil, le vieillissement, le souvenir, la mort : celle des autres autant que la sienne propre. L’Occident, lui, qui, on le sait, ne connaît que rarement les supports d’immédiateté et dont le détour par la conscience du poète, souvent introspective, rompt le lien de saisissement entre l’homme et sa prise, l’Occident, la poésie de l’Occident, ne peut pas effectuer dans son développement lyrique – chargé d’images, de comparaisons, d’allégories, parfois d’oxymores et de symboles – l’économie d’une certaine rhétorique. Cette poésie qui veut dire l’âme, ce qu’on appelle l’âme, est d’abord une entreprise de conquête du visible aux rets duquel vient, par projection, se prendre, montée en chant et palpitante d’être piégée, la modulation de l’invisible. Cela est vrai des plus grands, des plus significatifs de nos poètes : ceux de la Renaissance, mais Baudelaire aussi, Mallarmé, Rimbaud, Claudel, Saint-John Perse, René Char ou Yves Bonnefoy. Ou même du plus abstrait de tous ceux là : André Du Bouchet. Cela est vrai de Novalis et de Rilke ; de Paul Celan. De Thomas Eliot. D’Ungaretti, lui-même pourtant lecteur de haïkaï et qui a su en capter la densité. Dans ses Cent phrases pour éventail, le seul Claudel a réussi, comme au mystique tir à l’arc, à mettre sa flèche au cœur vibrant des choses. Dans la fragilité de celles-ci “délivrées” par le poète japonais – Bashô, Buson, Issa, Shiki, Onitsura, Hagi-jo, Shirao, Gochiku, Ransetsu, Yahia, Chiyo-ni, Gyôdai, Michikiko, Yasei, Kyoroku, Isshô, Chora, Boncho, et tant d’autres – la parole proférée et durement refermée sur elle-même, au dessin de ses idéogrammes, tire et retient, au piège d’une fraction de seconde, mille reflets de présence au monde immédiat et, par un jeu d’interférences, au monde second. La fragilité apparente du poème est faite de ces passages, – ces retenus passages. Comme un diamant capture et consomme l’éphémère, voilà inscrit le sens, et la direction du sens. Le texte brille enfin de tous ses feux, qui maintiennent en lui, préservée, dans une simultanéité paradoxale, la nuit inaltérée des images. Car, de fait, sous l’acte de l’éclair il y a le surgissement de la nature et, sous-jacente à celle-ci, il y a l’illumination de l’Être : il n’y a pas de grande poésie qui ne dise l’Être et qui, en le disant, ne le fonde. La « réciprocité de preuves » entre l’Homme, puis son authentique « séjour terrestre » dont parle Mallarmé, rien ne l’atteste plus fortement ni avec plus d’évidence, voire de conviction, que la poésie dont je parle à travers ses expressions les plus élaborées, tanka et haïku. De ces formes dominées ne transparaît à l’extérieur que ce qu’elles veulent bien confier à ce feu qui les songe. Ce feu donc, dont j’ai parlé, tous les feux, et dessous eux la forme dominée, et, au cœur de la concentration formelle, la concentration ontologique, existentielle. Mais ce qui parvient à nous de cette forme forte est trace à peine captée, renouvelée sans cesse. Cela, oui, est passage, où vibre, sensible infiniment, cette vulnérabilité des êtres et des choses, laquelle contient peut-être l’absolu du monde. Absolu par incitation ou induction, par référence à un centre du centre jamais rejoint. Tout est dans tout, et l’ensemble dans le détail :

Le halo de la lune n’est-ce pas le parfum des fleurs de prunier monté là-haut ?

écrit Buson, semblant reprendre à son compte cette intuition des « correspondances » qui sera, dans la poésie française, l’apport fondamental de Baudelaire. Ou bien, autre citation, plus psychologique qu’ontologique, ce tanka de Saigyô :

Inoubliables traces de l’aimée dans la séparation ses mille traces palpitent sur la face de la lune

Tremblement de la lune “réelle”, trouble de ce qui agite l’âme…

C’est à ce jeu, tout de surprises, que – malgré son réalisme –, le poème classique japonais reste frère en nous des volutes de l’imaginaire, et fils de notre cœur. D’où le large accueil qui lui est fait dans les langues de l’Occident. Fragilité. Je dis de la fragilité – dont je ne sais pas très bien ce qu’elle est sinon l’objet, pour nous, d’un rapt et d’une rupture – qu’elle n’est pas philosophie seulement, qu’elle est délice et qu’elle est tendresse, – et substance. Karô par exemple :

Dans la lumière du soir L’ombre à peine Des ailes de la libellule

Louis Massignon

Conférence prononcée à l’occasion du colloque “Louis Massignon et le Maroc” tenu à Rabat, à la Bibliothèque Royale,  les 11 et 12 Février 2006

Il est très difficile de parler d’un homme qui n’a de regard que pour l’Absolu. Surtout si cet homme ne se veut pas seulement un théoricien de cette exigence-là, mais qu’il entend, de toute la force de sa conviction, de sa détermination qui est grande et de son caractère qui n’est pas facile ni porté à quelque compromis que ce soit, surtout, dis-je, si cet homme, Louis Massignon, entend inscrire cette volonté d’absolu dans l’histoire, la sienne propre et celle du monde. Cette grâce, ce don faits à Massignon d’être un témoin, et aussi un acteur de l’inconcessible, on les retrouve également dans son langage, dans cette façon de s’exprimer qui est la sienne et où, avec une étonnante aisance, il se formule, formule sa pensée, profondément élaborée par ailleurs au niveau phréatique alimenté à toutes les sources du savoir, en termes brefs, en étincelles de feu comme de silex frottés l’un contre l’autre, en densités abruptes et verticales comme coupes vives de falaise. Il parle, il énonce, il s’énonce en condensations gnomiques, peut-être empruntées par porosité aux langues sémitiques dont il a la maîtrise redoutable et principalement à cette langue de dessèchement sévère qu’est l’arabe, l’arabe essentiel des mystiques notamment, langue osseuse et calcinée, et il faut ensuite que son interlocuteur, que son lecteur, saisis, s’adonnent avec passion et anxiété au déchiffrement de la proposition mi-lumineuse, mi-ténébreuse, au dénouement de la compacte nouaison spirituelle. Oserais-je citer ici un auteur, combien célèbre par ailleurs, que tout, forme et fond, projet et destin, séparait de Louis Massignon, son exact contemporain à l’heure de la plus intense irradiation intellectuelle ? « Personne ne peut parler comme celui dont la parole se joue très au-dessus d’une pensée secrète et profondément travaillée », écrit Paul Valéry.[1] Je cite, dans une formulation empruntée aux mathématiques, discipline à laquelle Massignon n’était pas plus étranger qu’à beaucoup d’autres, cette phrase concernant le destin intérieur d’Al-Hallâj : « Lorsqu’un grand amour anime l’effort vital, [la courbe d’une telle vie] devient sinusoïde, ascendante, asymptote à un vecteur rectiligne en sa montée… La courbe de destinée d’ici-bas admet une prolongation au-delà, le vecteur rectiligne se projette sur un cycle, la vie mortelle de la personne est projetée sur le cycle liturgique, annuel et perpétuel, de la Communauté religieuse où cette vie s’est consommée ».[2] Massignon, par bonheur, n’est pas toujours aussi abscons qu’il le paraît ici, si même jamais sa pensée n’hésite ni devant la complication inscrite dans la nature des choses et des êtres, ni dans leur surnature, de même qu’elle n’hésite pas, cette pensée, – dominatrice et intransigeante, – à puiser ses signes et ses intersignes dans la totalité du champ des possibles, à toutes les lignes d’horizon de celui-ci, ne se détournant pas non plus, pour tenter de les éviter, des ambiguïtés, si nombreuses, et des contradictions, si violentes parfois, présentes selon Massignon dans le plan de Dieu pour le monde et devant, de ce fait, être affrontées de face, en toute lucidité, en tout courage – courage difficile face à l’Enigme – et en esprit héroïque de vérité, de vérité à tout prix. Tout cela revient à dire que lire Massignon qui –  mises à part, ici ou là, nombreuses et brûlant la tessiture du texte ces contractions polysémiques du dit – et, plus encore, que vivre Massignon, vivre sous l’étoile de Massignon, ses galaxies, ces nuages de Magellan dont il a magnifiquement et douloureusement décrypté la projection tout à la fois réelle et symbolique, n’est pas simple, et qu’il ne saurait l’être. Idéal héroïque. Héroïsme au quotidien, héroïsme du quotidien. Humilité de cet héroïsme qui fut celui de Charles de Foucauld, après voir été celui de François d’Assise et de Jeanne d’Arc, qui fut aussi celui de Hallâj et sera celui de l’ultime grand témoin selon le cœur de Massignon : le Mahatma Gandhi. Lire Massignon, ou bien le vivre, c’est un engagement dans un chemin difficile et touffu, et cela se réfléchit, se décide, se mérite. À condition, bien sûr, qu’on y soit, d’une manière ou d’autre, aidé. Relisons ne fût-ce que les premières lignes de ce texte fabuleux qu’est La Visitation de l’Etranger et qui va décider de toute la suite, de cette « courbe de vie » incomparable, mystique et politique mêlées, fondues l’une dans l’autre, que dessine à nos yeux éblouis l’engagement massignonien dans le tumulte du monde : « L’Etranger qui m’a visité, un soir de mai, devant le Tâq, sur le Tigre, dans la cabine de ma prison, et la corde serrée après deux essais d’évasion, est entré, toutes portes closes, Il a pris feu dans mon cœur que mon couteau avait manqué, cautérisant mon désespoir qu’Il fendait, comme la phosphorescence d’un poisson montant du fond des eaux abyssales. Mon miroir intérieur me l’avait décelé, masqué sous mes propres traits – explorateur fourbu de sa chevauchée au désert, trahi aux yeux de ses hôtes par son attirail de cambriole scientifique, et tentant encore de déconcerter ses juges avec un dernier maquillage, camouflé, de toucher du jasmin aux lèvres et de khol arabe aux yeux, – avant que mon miroir s’obscurcisse devant Son incendie. Aucun nom alors ne subsista dans ma mémoire (pas même le mien) qui pût lui être crié, pour me délivrer de Son stratagème et m’évader de Son piège. Plus rien ; sauf l’aveu de Son esseulement sacré : reconnaissance de mon indignité originelle, linceul diaphane de l’entre-nous deux, voile impalpablement féminin du silence : qui le désarme ; et qui s’irise de Sa venue ; sous Sa parole créatrice… »[3]

Ai-je laissé entendre qu’il arrivait à Massignon, par souci d’être le plus fidèle possible au diktat de la vérité, de forcer l’expression jusqu’à une forme de jargon, de signalisation quasi hiéroglyphique nécessitant une traduction ? Je l’ai dit, et maintenant je le regrette. Un texte comme celui que je viens de citer et qui pourrait faire penser, à travers la confession si intimement pénétrée par l’Esprit, aux textes les plus irradiants de Pascal, se situe du même coup spontanément dans la plus haute tradition française de l’éclair “sensible au cœur” selon le vœu de Pascal, de la poésie la plus désincarnée, “pli selon pli”, selon le voeu de Mallarmé et voici que, par ce texte, nous nous éprouvons placés au sein de la vibration la plus mystérieusement affective, teintée d’une forme d’onirisme ou, si l’on préfère, de songe du réel, qui pourrait être, s’il n’était identitairement massignonien, de résonance et de nature rimbaldiennes, approche désirante et veloutée de cet Arthur qu’entre tous les poètes nous aimons et qui scintille en obscure clarté virginale entre Les Déserts de l’amour et les Illuminations. De ces écrits nuptiaux sous la plume de Louis Massignon, il y en a, et même beaucoup, qui en viennent parfois, à la façon d’oasis paradisiaques, à parasiter merveilleusement d’amples développements arides, effets d’une intelligence supérieure qui sait comme le souhaitait Valéry « enchaîner une analyse à une synthèse ». Que cela soit désormais évident au regard de chacun : Massignon, qui s’en est défendu toute sa vie, est aussi un immense écrivain et – comme les mystiques d’Islam qu’il a profondément aimés pour la puissance de leur Désir : Hallâj, Djelâl-Eddine Roûmi, Farid-Ouddine Attâr – un poète léonin et immaculé.

Poète de la fulguration intuitive. Poète des ruptures saisissantes et d’autant plus illuminatrices qu’elles introduisent dans la pensée discursive, installée simultanément sur plusieurs étages de réflexion scientifique, des verticalités inattendues, inespérées, des collisions qui se transforment en collusions, des diagonales improvisées qui, débarrassées de la géométrie classique, autorisent des convergences que nous dirons pour simplifier post-einsteiniennes. Et, de fait, il y a en Massignon, involontairement nimbé de poésie au cœur de l’action la plus déterminée – de l’action en tant qu’intervention et en tant que témoignage – une manière d’explorateur de la sphère cosmique intérieure, Einstein à sa façon.

*

Qu’est-ce que la mystique ? Partant du texte que je viens de rappeler, je dirai qu’elle prend racine dans cette “visitation de l’étranger” que beaucoup espèrent et que certains vivent. “Visitation” n’est pas “visite” : il importe que cela soit précisé dès le départ. C’est l’aspect inattendu, furtif, intense et caressant qui fait le mystère de la “visitation”, rencontre à la fois ouverte et close, close d’abord, ouverte ensuite et dont jamais, semble-t-il, on ne guérit. « Pleurs, pleurs, pleurs de joie », note Pascal soumis de nuit à si écrasante épreuve. A partir de l’heure où cette épreuve lui aura été adressée comme un message étroitement existentiel le témoin n’a plus de cesse que de vouloir témoigner, aux dépens de sa tranquillité, bien sûr, et de son confort intellectuel, aux dépens aussi parfois, chez les plus intériorisés parmi les visités, de leur vie. Et nous savons – je le sais ayant entendu Massignon en formuler discrètement l’âpre désir – à quel point le grand islamologue portait en lui la nostalgie et hallajienne et ghandienne du sacrifice de sa personne par l’acquittement du sang versé comme se restitue une dette mal supportée. Ce point, ce filet de sang plutôt qui filtre à travers toutes les couches superposées ou entremêlées de la personnalité labyrinthique que j’essaie de dévider un peu pour ne réussir à en tenir que quelques fils, ce point d’épuisement ou bien de puisement, aura été pour Massignon, le prisonnier des galaxies comme il se définit lui-même et nous tous avec lui, en humaine condition, dans son superbe essai sur Les Nuages de Magellan[4], point d’orgue d’un destin interrompu à la plus haute note spirituelle qui soit, courbe de vie vibrant à son apogée. Héritage huysmanien de L’Oblat, pensée de la plus secrète pensée du prêtre, sacrifice sanglant à la Péguy du soldat que Massignon fut en une première période de sa vie à Salonique et en Orient, jalousie de fraternité mystique avec plusieurs dont François le stigmatisé et Gandhi l’immolé en regard de la Croix du Christ et d’une autre Croix, comme d’un “substitué”, d’un Abdâl de souche, qui fut dressée un jour de l’an 922 (309 H), le 29 mars exactement, sur les bords du Tigre, à Bagdad : je veux parler, bien entendu, de Hallâj. Mais sans doute convient-il que sur le plus vif de ses vœux compassionnels, la discrétion observée par notre Maître s’impose à nous. Non pourtant que ne soit cité à ce propos son ami Gabriel Bounoure qui écrivit en conclusion d’un court et magnifique essai sur l’itinéraire de Massignon, évoquant un épisode où vers la fin de sa vie ce dernier qui menait plusieurs combats à la fois pour une paix juste en Palestine et en Algérie fut violemment pris à parti par les tenants de l’Algérie française : « C’est ainsi qu’on le vit affronter les injures et la sauvagerie dans des combats de manifestants où son corps affaibli reçut des atteintes qui détruisirent sa santé. Un peu plus tard, il m’en parla sans une plainte, avec une simplicité où transparaissait un bonheur. C’est que son voeu constant, depuis longtemps, était de mourir en témoin, c’est-à-dire en martyr, – deuxièmement de mourir en Terre Sainte. Or il avait souffert violence pour l’honneur du serment et pour la Justice. Et quant à la salle de réunion où ce roi spirituel (pour parler comme Mallarmé) fut jeté à terre, frappé, blessé, piétiné, notre amitié considère qu’il l’a annexée à la terre sainte et qu’ainsi le vœu profond de son existence y fut comblé. »[5]

D’avoir ainsi évoqué, d’une ligne tremblée, le destin secret de Massignon jusqu’à sa ligne d’horizon, il importe, ayant juste aperçu de loin le point d’incandescence de ce destin, de faire retour en arrière, reprenant le fil de notre analyse. Il faut bien avouer que cerner un personnage de cette dimension, en qui tant d’insaisissable se conjoint à tant de rigueur, ne va pas sans multiplicité dans l’approche ni sans circonvolutions au sens propre du terme, et non plus sans des allers et des retours, – par respect, par approfondissement de la quête, par prudence intellectuelle, par affinement “musical” de la séquence vécue.

Retour donc au dessein spirituel à finalité mystique. Non point mystique seulement mais également politique. C’est, bien qu’il puisse aux yeux de certains aller de soi, un mariage inattendu et tout compte fait paradoxal, que celui de la mystique et du politique. Alliance que je dis très singulière et que j’estime tissée d’ambiguïtés. Dieu nous invite-t-il à nous engager dans les problèmes du monde pour tenter de les résoudre en son nom et selon ses vues déclarées ou supposées ou, à l’inverse, souhaite-t-il que nous nous détournions de ce monde-ci pour n’avoir de préoccupation réelle que de ce qu’on appelle l’autre monde, qui, de toute façon, est seul réel et qui, de toute façon, est seul digne qu’on se consacre à lui au sens originel du verbe en qui est présent le sacré ? Problème important, problème essentiel, éternel débat entre Marthe l’active et Marie la contemplative auquel, au long de l’Histoire, beaucoup de témoins de l’Esprit se sont trouvés confrontés et que chacun d’entre eux a résolu selon son tempérament et les circonstances de sa vie. A vrai dire, dans la pensée chrétienne, voire dans l’exemplarité christique, l’ambiguïté est déjà là, inscrite avec éclat. Le détachement, d’une part : « Mon royaume n’est pas de ce monde. » (Jn XVIII-36) ou encore « Rendez à César ce qui est à César et à Dieu ce qui est à Dieu » (Mt XXII-21), dit le Christ ; et, ailleurs, en une autre occurrence, c’est une parole d’engagement décisif et même violent qu’il énonce : « Je ne suis pas venu apporter la paix, mais bien le glaive » (Mt X-34), dit-il, ce qui signifie au plan de l’ici-bas l’urgence d’une intervention intraitable, d’une volonté d’action, et d’action immédiate. Cette contradiction, les mystiques d’Islam la connaîtront aussi, peut-être moins dramatiquement que leurs frères et sœurs de chrétienté, et ce sans doute parce que le problème du pouvoir en Islam est soit monopolisé par l’une ou l’autre des délégations de l’omnipotence divine, soit résolu par la codification religieuse ou sociale solennellement promulguée par le Coran. Il n’empêche qu’ici ou là, au nom de Dieu, la question fondamentale de la justice se pose et qu’elle le fait avec toujours beaucoup d’insistance, de solennité, de gravité. Massignon l’avait saisi d’intuition, lui qui savait l’importance déterminante de la notion d’al-Haqq, l’un des Beaux Noms d’Allah, et qui avait voué la plus grande partie de sa vie et de sa pensée à cet extraordinaire témoin de la Justice et de l’“Essentiel Désir” que fut Hallâj, intercis et brûlé pour avoir proclamé, entre autres, par réclusion personnelle et vœu d’hospitalité de l’Absolu : « Ana’l Haqq » : « Je suis la Justice », ou encore : « Je suis la Vérité créatrice ». Car c’est l’osmose totale de ces deux notions qui constituent la clé de voûte du lieu spirituel de l’Islam dans sa volonté d’accomplissement dans l’excellence. Lieu spirituel, point d’aboutissement mystique, mais lieu politique aussi bien, arcature et conjonction de forces qui, se nouant, formeront dans le cœur de Louis Massignon, en réalisation de son destin, le nœud insécable du secret le plus intime de sa personnalité, secret sacré constitué précisément d’une nouaison autour d’une fulgurance, Dieu invisible mais sensible au cœur, “linceul de feu” pour l’âme rafraîchie d’Abraham. Du “Cheikh Admirable », selon le beau titre que lui attribua Jacques Berque, de ce Louis Massignon dont l’exemplarité nous obsède, on peut dire, comme de certains des plus grands mystiques de l’Islam :   : « Que Dieu sanctifie son secret. »

Reste qu’avec Louis Massignon, nous sommes loin, très loin de ce quiétisme qui fait la spécificité, et aussi le puissant charme – au sens étymologique du mot qui hésite entre chant et enchantement – de tant de saisissants mystiques du rayonnement, dont une partie de la tribu soufie. Qui ne se souvient de Râbia al-Addawiya à qui certains demandaient indiscrètement ce qu’elle faisait sur terre : « Je mange le pain de ce monde, répondait-elle, et je fais les oeuvres de l’autre. » Elle était faite surtout de lumière. Massignon, lui, était un fils du feu. L’autre monde, selon lui, exige la justice en ce monde-ci, ce qui est l’une des formes adorables de la compassion de Dieu envers sa créature. « Tout wali (préposé ou vicaire), chargé des affaires des hommes, dit un hadith, comparaîtra devant Dieu, le Jour dernier, la main liée au cou ». Seule l’équité dont il aura fait montre durant son temps d’exercice du pouvoir pourra la délier. Un remarquable essayiste égyptien qui fut lié à Massignon par l’amitié, Georges Henein, écrivit naguère ces lignes intuitives, éclairantes de bien des comportements arabes contemporains, en Palestine et ailleurs : « Le désir de justice crée [dans l’âme arabe] un bouleversement dont l’esprit occidental ne saisit pas toujours la portée et l’ampleur. L’Européen s’arrange avec le désir de justice. Il profère aussitôt une procédure d’appel et, dans un certain sens, entre dans le jeu de l’injustice. Il n’en va pas de même avec l’Arabe. Chez lui, le refus ou la parodie de justice provoque une révolution ontologique. C’est tout son être qui en est changé, comme sont changés sa vision et le regard qu’il pose sur le monde ».

Louis Massignon savait cela et, s’agissant de ses combats pour le monde arabe qui sont ceux qui nous intéressent principalement ici – problèmes qui, de toute façon, sont organiquement liés à la politique française ou à la politique internationale –, c’est sur ce fond de décor tel que brossé par Georges Henein qu’il convient de replacer ses principaux engagements. Le beau mot d’engagement, qui aura connu une si considérable fortune après la Deuxième guerre mondiale, grâce aux écrivains de l’existentialisme athée, ce mot aurait pu être inventé dans une autre perspective par Massignon qui en a toujours su et vécu le sens et la portée. Il avait d’ailleurs une vive estime pour Sartre, dont – malgré leur divergence de vue sur des questions essentielles – il appréciait certaine forme de lucidité politique ainsi que le courage ; il avait de l’admiration pour Camus ; il ressentait par ailleurs une complicité de destin avec Mauriac le journaliste, avec Bernanos le pamphlétaire prophétique, héritiers l’un et l’autre, par des voies aussi tourmentées que mystérieuses, du Huysmans de L’Oblat, du Léon Bloy de Belluaires et porchers et, aussi, outre Péguy, outre Claudel qui voit Dieu malaxer et façonner le monde et les humains en pleine pâte, une pâte à vocation d’hostie, il y a pour Louis Massignon un certain nombre de témoins cachés qui accompagnent de leurs vœux visibles ou invisibles son propre témoignage. Certains, morts, tel que Charles de Foucauld, d’autres, vivants, tel que Jacques Maritain. Certains sont Français, d’autres pas. Et, au mot d’engagement qu’il n’hésitait pas à utiliser à l’occasion, c’est le mot de “témoignage” qui me paraît le mieux caractériser le style d’approche politique institué par Massignon. Le témoignage est loin d’être un état passif, une simple prise de parole portant restitution d’un événement observé ou vécu. C’est d’abord l’acte de percevoir et d’assumer l’événement qui fonde le témoignage, et c’est ensuite l’acte de le porter, cet événement, au risque de sa vie comme il arrive parfois, à la pleine conscience de ceux qui doivent en connaître. Et en connaître pour, s’il y a lieu, s’ils le peuvent, s’ils le veulent – et s’ils le veulent, sans doute le peuvent-ils – pour prendre les décisions nécessaires, les initiatives salvatrices. Témoigner, Massignon l’aura fait toute sa vie. Véridiquement, modestement, coléreusement, dangereusement, seigneurialement. Le mensonge, aux yeux des politiques, est souvent, hélas, trois fois hélas, le premier degré de la sagesse. Or, Massignon, mauvais politique mais grand visionnaire, ne savait pas mentir ; et il n’acceptait pas qu’autour de lui l’on mentît. Alors, de toute sa taille, il se dressait, dénonçant à vif et en écorché vif qui était le menteur, les menteurs, – le mensonge fût-il affaire d’Etat. L’Etat, qu’il servait s’il était installé dans la justice, il l’attaquait, il le harcelait et le pourfendait s’il pratiquait l’iniquité, le mensonge, le retrait de la parole donnée. Pour lui, comme pour Lyautey avant lui, la parole donnée était d’abord parole donnée à l’honneur, et l’honneur est, de l’homme, colonne vertébrale. La parole donnée est aussi, invisiblement, un pacte passé avec Dieu.

Homme debout, homme vertical. Don Quichotte sans une once de Sancho Pança. Homme politique au rebours de la politique, homme d’une politique inspirée, apprise dès les premiers pas de Massignon sur ce terrain miné, en Orient, en Syrie, dans les années 20, face à T.E. Lawrence, le Britannique qui ne put tenir, lui, la parole données aux Arabes des tribus et qui en exprimera son désespoir mais que Massignon – quoique fasciné par on ne sait quelle obscure complicité entre eux de concurrence intellectuelle et de violente compétition – ira jusqu’à détester, sans d’ailleurs le sous-estimer jamais. La France n’ayant pas fait beaucoup mieux dans la question d’Orient que l’Angleterre et n’ayant pas, elle non plus, aidé à la création d’un royaume arabe en Syrie, qui était pour l’essentiel la promesse anglaise incarnée par Lawrence, il y aura, entre ces deux hommes légendaires le mystère d’une forme d’antipathie que je n’ai pas réussi à éclaircir. Si je peux risquer une hypothèse, je dirai que Lawrence manquait déjà aux yeux du jeune Massignon du sens métaphysique de la parole donnée au seul profit du romantisme exacerbé d’un destin solitaire, renard squelettique du désert, tout à la fois évasif et incisif. Mais cette antipathie était peut-être issue d’une force de caractère peu commune chez l’un et l’autre aventuriers spirituels, placés à un moment donné de l’histoire face à un dessein tout à la fois le même et parallèle. Un jour viendra où cette concurrence cessera, infirmée par les actions des deux puissances, l’Angleterre et la France, et diluée dans les réalismes sordides liés à ces actions. Alors, non seulement le malentendu prendra fin, mais venant à célébrer Charles de Foucauld, le principal de ses grands intercesseurs, Massignon plus tard évoquera spontanément Lawrence et le fera avec admiration : Lawrence était malgré tout, aux yeux de Massignon,  l’homme d’une forme d’accomplissement mystique dans l’honneur. L’islamologue écrit : « On a comparé Foucauld au capitaine Lawrence d’Arabie, et on a osé dire, croyant les louanger, que tous deux avaient abusé de l’hospitalité arabe et musulmane. Or, j’ai bien connu Lawrence, Thomas Edward Lawrence, nous avons été nommés, tous les deux à égalité, officiers adjoints de l’émir Fayçal à Djeddah ; je sais par ce qu’il m’a avoué, le jour de la prise de Jérusalem où nous étions tous les deux dans la même auto : s’il a rejeté ses galons, s’il est mort volontairement dans l’abjection, simple soldat aviateur du personnel rampant, c’est de dégoût d’avoir été délégué chez des Arabes révoltés turcs que nous nous étions alliés, pour nous en servir, puis les lâcher, comme s’il était permis à un homme d’honneur de livrer ses hôtes. »[6]

C’est donc bien à la parole donnée que les Etats, au même titre que les individus, font défaut quand ils se révèlent défaillants. Défaillants face à leur vocation la plus haute, face à l’hospitalité reçue. Les Etats plus encore que les hommes. Les hommes vivants plus encore que les hommes morts. Cela ne sera pas sans grave conséquence sur la multiplication de ces “nœuds d’angoisse” qui ont noué le cœur de Massignon sa vie durant, ni sans effet non plus sur l’infléchissement de son action politique – oui, politique si l’on veut – illuminée par la compassion ou peut-être la compatience, pour reprendre l’un de ces mots inventés par l’islamisant et tout mêlé à sa pulsion spirituelle, – intelligence, vision eschatologique, vérité des hommes et des âmes et dynamique intérieure, toutes tissées ensemble comme battement et torsion du voile intime de sa souffrance accompagnant et recouvrant, tel le voile de la Vierge douloureuse de Pokrov, la noire constellation des menaces, visibles et invisibles, qui pèsent sur nous tous. C’est justifier, illustrer la parole si profonde de Charles Péguy, qui pourrait être parole de Halläj ou de tout autre grand soufi : « Celui qui aime entre dans la dépendance de celui qui est aimé. »

Compatience, compatientes : ces vocables sans doute d’inspiration huysmanienne, disent directement cette vertu de patience qui est aussi l’une des plus hautes vertus que le Coran attribue aux fidèles allant jusqu’à affirmer qu’ « Allah est avec le patients », . C’est donc là, entre Massignon et l’Islam, un terme en partage, un autre lieu spirituel d’attenance, lieu essentiel. Cette compatience, ou cette patience de sens coranique, a une double dimension dont le point de croisement est en l’homme : la dimension horizontale qui joint chacun à la souffrance de chacun ou à celle d’une communauté entière, qui est dimension inscrite dans le temps historique et, simultanément, qui est dimension verticale puisque c’est don fait à Dieu que ce partage. Allah inscrit sa présence dans le pacte d’une temporalité sauvée par sa soumission consentante à l’irrémédiable – terme baudelairien, ici aussi inattendu que légitime –, irrémédiable auquel précisément ce consentement que je dis à la fois actif et contemplatif porte remède.

Dès lors s’impose à nous, entre tous massignoniens, le concept et la pratique de la badaliya, la “substitution”. En effet, al-badaliya est un mot arabe signifiant prendre la place d’un autre sur le champ de bataille, le remplacer, se substituer donc à lui. Cette notion musulmane de la badaliya (qui n’est pas sans accointance avec la conception chrétienne du “corps mystique” en qui s’inscrit, via la compassion, la dynamique de la réversibilité des mérites), cette notion, dis-je, Louis Massignon va l’adopter et l’annexer à sa propre approche spirituelle. Dans quelques-unes de ses lettres inédites, il s’en explique admirablement : « Tant que Dieu nous laissait absorbés dans notre souffrance, nous restions stériles, cloués à nous-mêmes. Dès que la compassion nous a fait trouver au-delà un autre souffrant que nous, nous entrons dans la science de la compassion, expérimentalement, nous en concevons la Sagesse ; dans l’immortelle société de toutes les créatures purifiées par l’épreuve, angéliques et humaines, nous entrevoyons la joie de demain à travers la peine d’aujourd’hui, que la malice des anges déchus tente de disjoindre […]. Notre désir de substitution, son désir (celui de Christ), “badaliya” aux plus malheureux, aux abandonnés, aux “ennemis » nôtres, nous fait petit à petit deviner le secret de l’histoire ; qui appartient, disait Léon Bloy, aux âmes de compassion et de douleur ; et c’est par la compassion qu’elles le déchiffrent : en la réalisant ».[7] Et ceci en qui se porte parallèlement, selon la même direction et le même sens, le témoignage de l’Islam à son point d’incandescence mystique : « De telles âmes amoureuses, qui ont reçu vocation de prier et de souffrir pour tous […] continuent de grandir, et de faire grandir, en intercédant, après leur mort. Ni l’échec, ni la mort ne flétrissent pour toujours le bon vouloir inachevé d’âmes immortelles, et l’avortement prétendu de leur passé défleuri ne les prive pas de pouvoir refleurir et fructifier enfin, chez les autres comme chez nous-mêmes. Notre finalité est plus que notre origine, Hallâj l’avait déjà remarqué (Sh.177 ; “ quoi de meilleur, l’origine, où la fin ? puisqu’elles ne confluent point, comment choisir entre elles deux ? La fin n’est pas saveur de préférence, mais réalisation [ …] ” ; et Ibn Arabi a constaté sous forme paradoxale en ses “tajalliyât” que nos prières ravivées par nos vœux peuvent parfaire les œuvres abandonnées, l’immortalité inachevée de nos anciens, tout autant que celle de nos contemporains. »[8] Reste que la badaliya a pu inquiéter à juste titre certains musulmans de sens pur qui ont cru voir dans cet exercice de la substitution consentie par les croyants chrétiens à leurs frères musulmans une manière d’intercéder pour eux auprès de Dieu dans l’espoir de leur ralliement final au credo de l’Incarnation, accomplissement enfin advenu, selon Massignon, de la promesse faite à l’Islam, à travers et au delà de Muhammad, “prophète négatif”[9], en attente d’un achèvement.

Faire, parfaire, réaliser, achever : voilà ce que l’Esprit saint, sous quelque forme qu’on lui prête et sous quelque nom qu’on lui donne, demande, par les chemins de la badaliya, qui mêlent événements internationaux et retombées minimes et quasi imperceptibles de destins chers, grands ou moins grands, à ceux qui sont les émetteurs d’un vœu et les proférateurs d’un serment. Au nom de ce vœu et de ce serment qui seuls, par la tension qui se forme entre eux tel un champ de force entre deux pôles magnétiques, Massignon, homme vertical, est, intense nuage chargé d’électricité et bientôt tout hérissé d’éclairs, porté à agir. L’intuition, qui est l’un des noms possibles de l’inspiration, est son guide fulgurant. Il voit de très loin venir les choses et c’est là aussi le privilège de son génie, l’un des plus décisifs qui soient au plan de la vision et des plus déterminés au niveau de l’action. Sa culture, sa prodigieuse culture, chaque fois dépassée par l’illumination du cœur, est l’aliment de ce feu qui le dévore et va à la dévoration de toutes les impuretés que ce feu touche. Il est de la race des Sept Dormants d’Ephèse,            , de Jeanne d’Arc, de Charles de Foucauld, de Gandhi ; et le fils spirituel de notre Hallâj, tous témoins et victimes rayonnantes de “l’Essentiel Désir”. Dès avant que le Maghreb ne commence à vraiment bouger, il sait qu’il va bouger et confie, non sans colère, à Vincent Monteil qui le rapporte : « Quand cesserons-nous d’exporter des “impossibles” ? » Notre Jeanne d’Arc et notre Révolution ont formé ici les nationalistes pour l’indépendance. Au lieu d’une répression aussi néfaste à Sétif qu’à Damas, il fallait être justes et sincères. Ne pas attendre 1944 pour le droit de vote aux Algériens […] Au Maroc, comme ailleurs, le protectorat est dépassé : que n’a-t-on fait à temps un traité avec la Syrie ! »[10]

La “parole donnée” est, en politique, son seul et inépuisable viatique. En 1918, on le sait, il fit partie de la commission qui mit en place les fameux accords Sykes-Picot signés le 16  mai 1916, entre la France et la Grande-Bretagne, pour effectuer le partage de l’Empire ottoman avant sa chute. Il fut chargé de mission en Syrie par Aristide Briand et manifesta énergiquement par la suite son indignation, je l’ai dit, au sujet du parjure anglo-français et du manque à la parole donnée par la France aux Arabes de leur créer un royaume indépendant. Il condamna la bataille de Maïssaloun qui mit fin au bref intermède du royaume syrien de Fayçal et permit l’établissement du mandat français sur la Syrie.

Mais c’est surtout au moment de la création de l’Etat d’Israël en 1948, puis à l’occasion de la déposition du Sultan Mohammed V du Maroc et de sa déportation à Madagascar en 1953, enfin au cours de la terrible et triste guerre d’Algérie que Massignon va déployer ses ailes d’Archange de Dieu avec, à la main, au service de la Vérité et de la Justice, l’épée flamboyante. Ce non-violent était, à l’occasion, un violent : il avait la parole forte et façonnée d’or vierge, inapte à la dissimulation, à la ruse, fût-elle diplomatique, à la compromission. C’est vrai que ses principales armes étaient la prière et le jeûne, la mobilisation incessante de son énergie militante, l’engagement total au service des hôtes abusés, de l’hospitalité violée, de la foule immense des plus démunis, des humiliés et des offensés, des persécutés et des opprimés, des nombreux groupes de personnes déplacées. Le prophète visionnaire est aussi le visiteur régulier des pauvres prisonniers “Nordafs” de Fresnes. Car, ainsi que le note Vincent Monteil dans son introduction à Parole donnée : « C’est en [des] instants d’éternité concentrée que l’âme, à travers la série “apotropéenne” de ses sœurs compatientes, selon la vieille idée musulmane des Abdâl, reprise par Huysmans, fait retomber sur le Point Primordial (l’Oméga de Teilhard de Chardin) l’explosion de la lumière et de la vitesse en même temps, dans toute la lucidité de l’Amour. On accède à ce Point Primordial, secret, au secret du cœur, par les œuvres de miséricorde, en compatissant aux cinq prisons : la nature humaine, la pauvreté, la maladie, le sommeil, la mort. Au lieu des pèlerinages externes des intercesseurs, les âmes compatientes visitent les prisons […] : au bagne de Calvi pour les cinq parlementaires malgaches, au fort Qayar pour le professeur Sâdighi, à Bagdad pour K.Chadvichi, à Antsirabé pour Mohammed V, à Ambohitsatrina pour l’interdit Jules Ravaino, au Carcel Modelo de Mislata (Valence), lieu de suicide d’un ami désespéré. Visites efficaces, puisque déterminant des “libérations”.»[11]

Massignon visionnaire en politique. Voici trois courtes citations, parmi tant d’autres possibles, pour en témoigner : « Le salut du monde, écrit-il en 1948, dépend de plus en plus d’Israël, du caractère qu’il imprime à son retour au pays ; il n’y pourra rester que s’il accepte, avec un contrôle international suprême, d’y vivre à égalité avec les musulmans (dont Jérusalem est la première “Qibla”) et avec les chrétiens qui sont tous natifs de Nazareth, de par le “fait” marial de l’Annonciation ».[12] A propos des personnes déplacées, problème si terrible dans le monde d’aujourd’hui et chaque jour plus insistant, plus angoissant, il note déjà  en 1950: « C’est […] de partout, chaque jour, avec les progrès des communications et de l’information, que la souffrance des hommes attise notre prière désolée et obstinée de “substitués”. Pour ces masses de travailleurs déracinés par les mouvements de convection que brassent les spéculations économiques, en déplaçant les camps de travail ».[13] A propos de ses amis arabes enfin, il formule dès 1922 ce vœu jusqu’à ce jour, hélas, non accompli : « Puissent les Arabes trouver au bout de l’étape qui commence, après la longue usure diplomatique des volontés et des caractères, après cette lutte encore plus dure de l’homme seul contre sa destinée, la récompense de l’endurance que le désert seul enseigne et que ceux qui ne l’ont pas connu ne sauraient comprendre, puissent-ils trouver un jour, après la tentation des mirages, le puits des eaux vives et les dattiers de l’oasis, où se cueillent les palmes, pour le triomphe. »[14]

Massignon est un immense mystique. Doublé d’un immense poète, – même s’il s’en défendait. Son engagement spirituel et humain est tributaire de cette altitude qui est la sienne, prisonnière d’une nostalgie encore plus exacerbée et d’une condition enfermée dans un univers clos et dont il souffre comme d’une cellule imposée : à l’homme, à l’âme. Voici les phrases sur quoi s’achève ce texte superbe et formidablement dense consacré aux Nuages de Magellan : « En ce moment où l’enthousiasme un peu naïf des masses lève ses regards vers les cosmonautes et les fusées à l’assaut des nuages interplanétaires, les Nuages de Magellan nous avertissent de l’humanité “emmurée vivante”, non seulement dans ses axiomatiques théoriques, mais dans les dimensions finies de l’univers expérimentable. Depuis 1912, ces deux Nébuleuses, fenêtre ouverte en apparence sur l’au-delà de notre Galaxie, ne nous révèlent que la fuite des autres Nébuleuses. Ce qui accule maintenant notre pensée où l’enceinte infrangible de notre prison spatiale et temporelle ; en expansion ultra-rapide sans doute, mais inexorablement “bouclée” par cette voûte des Cieux, où la courbure einsteinienne de l’Univers enferme l’explosion de la lumière primordiale, les faisceaux de ses rayons cosmiques plongeant dans l’infinie ténèbre et le néant de l’abîme. »[15]

Nous voici à quelques centaines de milliers d’année-lumière de la politique. Du moins serait-on tenté de le croire. En fait il n’en est rien. “L’emmurée vivante” habite toutes les dimensions de notre galaxie, appelant à l’aide et requérant notre secours. C’est autre morale du héros que cette attirance cosmique négative, justement contredite par on ne sait quelle lumineuse humilité d’ici, quelle espérance criée au sein du plus sombre hic et nunc : « clameur à répercuter dans toutes les zones de douleur de ce monde déchiré, dit Massignon, pour que se lèvent ceux qui pensent, comme Ghandi, que le monde ne peut être soulevé et sauvé que par un peu d’héroïsme. »[16] Un peu ? Il n’y a pas de peu dans l’héroïsme. Massignon est là pour, exemplairement, nous en convaincre.

Salah Stétié

[1] Paul Valéry : Très au-dessus d’une pensée secrète, “entretiens avec Frédéric Lefèvre”, nouvelle édition, de Fallois, Paris, 2006. [2] Louis Massignon : “Etude sur une courbe personnelle de vie : le cas de Hallâj, martyr mystique de l’Islam”, in Opera Minora, tome II, Dar Al-Maaref, Beyrouth, 1963. [3] Louis Massignon : “L’Idée de Dieu”, in Opera Minora,(tome III), op.cit. [4] Louis Massignon : “Les Nuages de Magellan”, in Parole donnée, Julliard, Paris, 1962. [5] Gabriel Bounoure : “Louis Massignon, itinéraire et courbe de vie”, in L’Herne, cahier 13, numéro spécial consacré à Massignon, sous la direction de Jean-François Six, Paris, 1968. [6] Louis Massignon : “Toute une vie avec un frère parti au désert : Foucauld”, in Parole donnée, Julliard, Paris, 1962. [7] Al Badaliya : Lettre n°10 (inédite) [8] Louis Massignon : “Etude sur une courbe personnelle de vie : Le cas de Hallâj, martyr mystique de l’Islam”, Opera Minora, tome II, op.cit. [9] cf. Michel Hayek : “L. Massignon face à l’Islam” in L’Herne, op.cit. [10] Vincent Monteil : introduction à Parole donnée, op.cit. [11] Vincent Monteil : introduction à Parole donnée, op.cit. [12] Propos rapportés par Franck C. Sabran, Palestine Dilemna, Public Affaires Press, Washington, 1948 [13] Louis Massignon : Al Badaliya, 1959, inédit. [14] Louis Massignon : “L’Arabie et le problème arabe”, in Opera Minora, III, op.cit. [15] Louis Massignon : “Les Nuages de Magellan”, in Parole donnée, op.cit. [16] Louis Massignon : “L’exemplarité singulière de la vie de Ghandi”, in Parole donnée, op.cit.

Des hommes et des paysages

Texte publié dans le numéro de GÉO de février 2004

 Le Liban est un paysage, un déploiement de paysages dans le labyrinthe de montagnes traversées d’est en ouest de vallées souvent étroites et profondes et s’ouvrant, au fur et à mesure qu’elles s’en approchent, tirées par leurs cours d’eau, sur l’espace et l’éclat de la mer. Et quelle mer! la Méditerranée, « agitée perpétuellement par la naissance éternelle de Vénus ». Car le Liban, avec son puissant massif du Sannine, est le pays mythique d’Adonis, le dieu mort et ressuscité, ressuscité par l’amour d’Astarté dont les métamorphoses successives feront, le moment venu, l’Aphrodite grecque puis la Vénus latine. C’est peut-être cet orgueilleux face-à-face entre ce qui est de l’ordre du destin et ce qui est de l’ordre de la splendeur qui définit le mieux la spécificité du Liban.

 Le Sannine, couvert à longueur d’année d’un turban presque immatériel de neige tant la grande lumière qui règne le plus souvent sur cette région du monde en vaporise le signe de fulgurance, le Sannine est le patriarche incontesté de ce Proche-Orient des patriarches. Ils sont depuis Abraham, l’Ami de Dieu (Ibrahim al-Khalil dit la tradition musulmane), ceux par qui l’Esprit témoigne sa souveraineté et travaille à la communiquer aux hommes de tous credo et de tous rites. Il y a des patriarches de toute nature dans l’histoire ecclésiale, même si le terme proprement dit est réservé prioritairement aux plus hauts dignitaires religieux des communautés chrétiennes d’Orient: le Patriarche maronite, par exemple, qui régit spirituellement la conscience des Maronites du Liban et de ceux qui vivent hors du Liban, a son siège à Bkerké, au cœur du « pays chrétien », dans une montagne qui fut longtemps, et jusqu’aux portes du XIX° siècle, appelée paradoxalement — en France et en Italie notamment — la « Montagne des Druzes », comme le « Djebel druze » d’aujourd’hui qui se situe au sud de la Syrie. Patriarche est un mot composé de patria (« clan », « famille ») et de arkhês (« chef ») et désigne une personne que ses fonctions investissent d’une grande et décisive autorité morale. Du coup, et en ce sens, on peut dire que les chefs spirituels de toutes les communautés qui forment le Liban sont, à leur façon, des « patriarches ». « Patriarche » est le Cheikh Aql des Druzes, « patriarche » le Mufti (sunnite) de la République Libanaise, « patriarche » le Grand Imam chiite. Et, pour être complet, il faudrait, sur ce terrain subtil et délicat, citer bien d’autres appartenances — les Grecs-Orthodoxes, les Grecs-Catholiques ou Melkites, les Alaouites, d’autres encore — dont le tissage, trame et lice, fait l’étonnant bariolage de ce pays, son apparence de fragilité alliée à un sûr instinct du dialogue salvateur, sa curiosité et son goût finalement de l’autre en son altérité reconnue, et même souhaitée, son inscription dans un futur qui ne saurait être que de métissage universel.

Toutes ces particularités du Liban, depuis l’origine de son histoire, ne s’expliquent que par sa géographie. « L’Égypte est un don du Nil », selon Hérodote. Le Liban, lui, est un don de ses hauts rochers. Et, bien entendu, de sa mer aussi, — qui lui est compagne fidèle. Hauts rochers, gorges encaissées, vallées profondes, vous aurez eu sur les hommes d’ici une action tout à la fois négative et positive. C’est parce qu’ils n’aimaient pas la montagne toujours inquiétante et couverte de divinités hostiles logées dans de résistibles bétyles que les premiers hommes de ce pays préféreront en coloniser le rivage et se lancer, Vénus stellaire à l’appui (ils connaissaient bien leur carte du ciel et, au ciel, ce point fixe: l’Étoile du Matin), dans l’aventure prodigieuse de la mer. Les Phéniciens auront été ainsi les premiers grands navigateurs, de la race de ceux qui relient, à la force du poignet, les continents et les peuples, colonisateurs au demeurant pacifiques et ne souhaitant, d’une région l’autre de la Méditerranée, que troquer, acheter et vendre. L’intérieur des terres ne les intéresse pas: ce qu’ils veulent, c’est le liseré, la plage souple, le port tranquille où leurs trirèmes pourront reposer en paix en attendant de nouveaux et de vifs départs. Qui dit commerce dit concurrence et dit extension. Les Phéniciens inventeront les Cités-Etats (Tyr, Sidon, Béryte, Byblos, villes ennemies les unes des autres) et, un jour, certains d’entre eux fonderont Carthage, sur la côte d’une Berbérie inconnue et lointaine, qui parviendra à inquiéter puis à menacer la déjà toute-puissante Rome. Carthage, mais aussi les villes en mers — désignation phénicienne du port: Mers-el-Kébir, Marsa-Matrouh, La Marsa et peut-être Marseille —, Carthagène aussi, et Cadix, et Tanger, et autres lieux de notre méditerranéenne mémoire.

 Les Phéniciens sortis de l’Histoire, les Grecs en viendront à leur tour à dominer le grand lac bleu, puis ce seront les Romains, puis les Byzantins, puis les Arabes. Tous seront fascinés par cette terre à l’Orient du monde sur qui le soleil prend appui chaque matin pour se lever dans sa tranquille gloire et gravir les échelons du vaste ciel, l’un des plus purs qui soient, capable, chaud ou frais, de traîner sa langueur ferme et fauve sur les oliveraies du rivage et les vignobles des premiers coteaux. Car, pour gagner sur la pente incultivable, il a bien fallu imaginer les espaliers dont l’invention sera pour l’agriculture aussi déterminante que l’invention de la roue pour le déplacement. Les « Libanais », depuis leur création de l’alphabet qui a permis, en ramenant les choses à leur signe abstrait, d’intensifier la communication — cette navigation de l’esprit — ont toujours été de grands imaginatifs et de très habiles communicants. Le créateur de l’alphabet, c’est Cadmôs, dont le nom signifie « Orient ». Zeus, « patriarche » des dieux, (patriarcha deorum est le surnom latin de Jupiter) avait réussi à détourner de sa belle virginité la propre soeur de Cadmôs, Europe, fille du roi de Tyr, dont le nom signifie « Occident ». Mythe stellaire et dont nous n’avons pas à nous occuper ici. Notons pourtant que c’est une fille du Liban qui aura réussi à donner leur appellation à deux immenses régions du monde, mystérieusement quoique légitimement homonymes: Eurb, « Europe » et Maghreub, le « Maghreb », deux espaces convergents à l’extrême pointe du visible où le soleil, fils de l’Orient, s’abîmera — pour reprendre au réveil et, dès l’aube, la quête-poursuite (initiatique) de sa sœur disparue.

 Il y a de l’eau au Liban, pays de neige aux portes du désert. Son nom viendrait-il de laban, le lait? Où il y a de l’eau, il y a parfois de la pluie, les nuages se formant à partir de la mer et butant de leur front bas contre les contreforts des monts. Et la pluie va donc tomber partout, arrosant l’étroite plaine côtière, ses villes aujourd’hui à terrasses blanches ou à tuiles rouges, les vergers à fruits plus ou moins exotiques et, plus haut dans la montagne, outre les pins, et là où ils se trouvent encore, les beaux, les admirables cèdres, qui ont trouvé refuge dans les plis du drapeau national, les vergers plus doux faits de pommiers, de poiriers, de pêchers, de pruniers, de cerisiers, et j’en oublie. Où il y a de la pluie, il y a aussi des fleurs et des abeilles. Ainsi se fondent les réputations: ce sera donc un pays « de lait et de miel » que le Liban.

 Les émigrants partis du Liban dès la fin du XIX° siècle sont nombreux: ils se comptent par centaines de milliers et deviendront millions plus tard, en Afrique, dans les deux Amériques, au Brésil notamment, en Australie et ailleurs. Ils fuient quoi? La pauvreté, parfois la famine, la conscription imposée par l’Empire ottoman entouré d’appétits et de menaces et qui tente de lever à partir des régions qu’il domine des armées pour se défendre, mais aussi c’est eux-mêmes qu’ils fuient dans de fiévreux rêves, et qui les importunent, de chances à saisir et de places à prendre. Ils sont bien, ces impatients, les descendants des Phéniciens évanouis. Parfois — souvent même — ils réussiront. Certains d’entre eux spectaculairement: dans le commerce, dans la construction, dans l’enseignement, dans la restauration, dans les services — quelquefois même en politique, se haussant jusqu’à des sommets de l’État. « Le Liban est un petit pays qui ne produit rien sinon des Libanais », écrivait plaisamment, au XIX° siècle, un voyageur français du Levant resté anonyme. Eh bien, soit! les Libanais, qui n’ont rien, produiront beaucoup à partir de rien. Ce n’est pas rien que rien, si l’ambition est là, et la volonté, et le rêve.

 Petit, tout petit pays que le Liban. La superficie de deux départements français — et cinq mille ans d’histoire connue. C’est l’un de ces rares endroits du monde à avoir une histoire bien plus grande que lui et l’ombre de son arbre-symbole couvre une étendue morale qui le dépasse et le déborde de partout. Pays-montagne, longtemps abrupt et sauvage, si, en revanche, la plaine côtière et la haute plaine de la Békaa de l’autre côté du mont vers l’Orient et l’intérieur des terres, ont toujours été agréées, habitées, avec des bourgs, des villages et des villes. Pays-montagne, pays-labyrinthe, ai-je dit. Avec des falaises redoutables, des déchirures violentes de la terre, des grottes et des altitudes inaccessibles ou qui l’ont été pendant des siècles, voire des millénaires: les hommes de la côte ou de la haute plaine ont évité le plus souvent de s’y aventurer. Du coup, au fil de l’Histoire, ce sont tous les minoritaires, tous les réfractaires, tous les persécutés de cette Asie mineure riche depuis toujours d’idées et de nuances d’idées, de potentats de tout poil, d’autocrates amis des dieux ou de Dieu et les représentant ici-bas, Asie féconde en absolus opposables et en exclusivismes intransigeants, ce sont tous ceux-là — que Byzance n’aime pas ou que Damas n’apprécie guère, ou bien c’est Bagdad ou Istanbul la capitale malveillante —, oui, ce sont tous ces têtus, ces « hérétiques », ces ennemis de la foi majoritaire et de la pensée unique qui vont prendre, de siècle en siècle, les mille chemins du Liban, au nez et à la barbe des autorités officielles, se glissant dans ses profonds gouffres, se hissant jusqu’à ses escarpements et ses nids d’aigle, pour y construire leurs villages plus ou moins fortifiés, pour y poursuivre leur mode de vie et pratiquer leurs mœurs, pour y attester leur credo et bâtir autour de leurs croyances leurs lieux de culte — parfois, comme cela s’est produit dans la vallée sainte de la Kadisha, lieux troglodytes où sont parvenus à se lover églises et monastères. Ainsi sont arrivés au Liban, tour à tour ou bien en vrac et simultanément, fuyant des pouvoirs d’essence contradictoire, les Maronites, les Grecs-Catholiques, les Druzes, les Chiites, d’autres aussi: dix-sept confessions en tout pour un peu plus de dix mille kilomètres carrés de sol, dix mille quatre cent cinquante deux exactement. A la tête de ces réfugiés bientôt maîtres de la terre, chacun dans son enclave et son sillon, le Patriarche, le Cheikh, le Mufti, le « moqaddem » qui, lui, agit militairement pour frayer la route en « éclaireur » (ce que le nom de sa fonction indique) et trouver la place la plus sûre et la mieux défendable, le paysage le plus juste pour tous ces déracinés-poètes, bientôt réenracinés dans un chez soi qu’ils modèleront à leur image, croix par-ci, croissant par-là. Car ce qu’on oublie quelquefois de dire ou même de savoir, c’est que les Sunnites aux-mêmes, je parle de ceux du Liban, auront été, à l’origine, des rebelles: les Arabes n’aimant ni la montagne ni la mer, le premier calife ommeyade, Mo’awiya, au VII° siècle, aura affaire à un soulèvement de deux de ses régiments. Pour les punir, il les contraindra à traverser la redoutable montagne et à s’installer sur la côte libanaise, face à la mer honnie, où vivaient depuis les temps premiers les descendants des Phéniciens, puis des Grecs, des Romains, des Byzantins. Ainsi se fit l’un des plus grands brassages d’ethnies sur qui reposent la légitimité humaniste du Liban et, pourquoi ne pas le dire? Sa projection symbolique dans l’avenir.

 Ces communautés libanaises, toutes minoritaires au départ, serreront leurs rangs face à de grands environnements souvent hostiles et qui travailleront à les diviser. Il y aura des frictions, des dissensions et même des guerres entre ces groupes sociaux que tout invitait à s’entendre. Ils finiront pourtant par répondre à l’appel de leurs histoires parallèles et toutefois convergentes à la manière des parallèles de la géométrie post-einsteinienne. Ils inventeront, sur le plan de la communauté nationale unifiée, le vouloir-vivre ensemble en usant de toutes les précautions des vieilles sociétés humaines. « Le pays des longues prudences », c’est ainsi qu’il m’est arrivé de définir une fois le Liban. J’ai dit qu’il fallait qu’il s’y tienne, que c’était là sa formule d’exister, son art d’équilibrer sa part du sol et sa part du ciel. Ainsi, par nécessité, les Libanais s’inventeront une laïcité et une démocratie à leur mesure et selon leur style propre, laïcité et démocratie paradoxalement claniques et pourtant tout en raffinements et en nuances. Décidément, oui, le Liban est un petit pays qui ne produit pas seulement des paysages de lumière, mais qui produit aussi, parce qu’il en a besoin pour vivre et pour survivre, des Libanais.

L’autre sel

Texte extrait du numéro 13 de la revue Aporie, « Salah Stétié et la Méditerranée noire », été-automne 1990

Quand le navire s’engloutit, sa voilure se sauve à l’intérieur de nous. Elle mate sur notre sang. Sa neuve impatience se concentre par d’autres obstinés voyages. N’est-ce pas vous qui êtes aveugle sur la mer ? Vous qui vacillez dans tout ce bleu, ô tristement dressée aux vagues les plus loin ? René Char (Les Matinaux)

 Contrairement à ce que plusieurs en dirent, la Méditerranée n’est pas une mer heureuse. Elle est bleue, et c’est là, selon ses médecins, symptôme avant-coureur de sa mort. Les jeunes mers sont vertes. Elle n’est plus jeune, et cela commence à se savoir, l’antique maîtresse ruisselante de tant de ruffians et de rois. Le premier qui la découvrit dans toutes ses ruses et tous ses pièges et qu’elle mena en bateau pendant vingt ans était un roi, justement, et quel roi !  L’un des plus sages et de meilleur conseil qui fussent, dont le grand Homère lui-même prît sur lui de consigner les éphémérides et de conter les mille péripéties et hasards, Ulysse, et précisément le sage Ulysse, comme s’il fallait à la mer habile en mensonges et en songes ; ah! que cependant jeune elle était encore ! ah ; le plus équilibré des hommes pour exercer sur lui toute l’étendue de sa feinte. Circé, Calypso, les sirènes, ce n’est rien d’autre que Méditerranée dans certains de ses états : noire charmeuse. Car, de préférence, elle a l’oeil liquide des femmes afin de réussir à surprendre, à suspendre et à tenter de paralyser durablement la fébrilité voyageuse et conquérante de ceux sur qui elle a jeté son dévolu.  Cléopâtre, Zénobie, la Kahena, Méditerranée encore que celles-là qui sont les héritières d’Hélène de Troie et de Didon de Tyr, superbes et sanglantes. Poppée, Messaline… ah! que de vierges folles et, d’ailleurs, ces filles de chez nous, ont-elles jamais été vierges ? Isis, peut-être… Car la Méditerranée, dès toujours et si loin que remonte notre mémoire, est ce profond labour des hommes qui fit d’elle, radieuse et échevelée, celle qui se tourne et se retourne dans sa couche pour de puissantes sueurs partagées. Non point avec Ulysse partagées seulement, mais aussi avec Alexandre et César, et avec ceux qui eurent nom Ramsès, et ceux qui eurent nom Hannibal, et ceux qui eurent nom Tarek, et ceux qui eurent nom Napoléon. Et où donc leurs conquêtes et où leurs empires ? Mieux que quiconque la femme du plus vaste accueil sait que le matin des nocturnes sueurs est le plus triste : comment la Méditerranée ignorerait-elle que ses villes sont de celles que les marins quittent à l’aube à la façon des voleurs ? Elle n’aura donc été que lit et que draps de passage pour tous ceux qu’elle crut qu’ils l’aimaient, qui crurent qu’elle les aimait, qu’elle crut qu’elle aimait. Ô folie de la plus sage des mers!

Reste qu’on lui doit, cette folle, quelques-unes des figures les mieux achevées de notre art intellectuel. Au-dessus du berceau de cette fée délirante, de cette magicienne aboyeuse aux orages, luisent nos plus parfaites constellations mentales, filles de la mathématique vivante en qui cette chair hasardeuse qui est la nôtre sait reconnaître, projection de la nécessité qui l’anime, l’une de ses fins dernières et l’un de ses gués vers l’éternel. Car les fils de la Méditerranée sont les premiers à l’avoir démontré : à travers symétrie et syllogisme, nombre et règle, abstractions et codifications, c’est bien de permanence que l’homme rêve, c’est d’invariants qu’il a besoin parmi tant de variables qui l’entraînent, c’est de manque d’absolu qu’il souffre. La Méditerranée est pierre d’angle en ce vœu d’éternel. Comme d’autres construisent sur le sable, les Méditerranéens, d’un rivage à l’autre de la mer commune, c’est sur l’élément que, chaque fois, ils jouent et Jouèrent leur va-tout. L’éternité, depuis l’Égypte rose et noire, basalte et granit, c’est ici, au point géométrique de tout cela, passions et songes, qu’elle a été trouvée une première fois, avant que d’être retrouvée.  » La mer allée avec le soleil « , un homme du Nord, qui a tout vu et tout dit, choisira, l’ayant à son tour parcourue en vue d’y découvrir, lui aussi, sa part de vérité, choisira, dis-je, au bout de sa course essoufflée sur une seule jambe, de revenir mourir sur son bord – car où mourir ailleurs quand on est Arthur Rimbaud ? Mer de mensonge, mer de vérité, elle est la totalité du mensonge quand elle ment et la totalité de la vérité quand elle dit vrai. Ulysse lui-même s’y perdit qui se boucha les oreilles pour ne pas risquer de s’y perdre. Il y a parfois sur la Méditerranée, là où l’eau ne se confond plus qu’avec l’eau, loin des rivages et loin des îles, comme le passage d’un reflet terrible réverbéré par l’acier de l’air et qui est de nature froide et bleue comme le fer de la guillotine. J’ai vu ce reflet-là, métallique, en pleine mer, dans le tremblement distraitement Joyeux de la lumière. J’ai compris que, quelque part, cette mer fertile en dieux et féconde en hommes, toute réalité et tout faux-semblant enfin écartés d’un geste dur comme on fait d’un rideau de théâtre, savait ne réserver nul pardon aux hommes ni aux dieux. Ils y passèrent tous, qu’elle fêta et cajola, bâtisseurs d’empires ici et au-delà, jouets choyés puis brisés rageusement contre les mille âpres rochers, milliers de Charybde et de Scylla, car cette mer, sur le rivage de qui tant de philosophes et tant de prophètes et tant de poètes et tant de mathématiciens et tant d’architectes brillèrent et scintillèrent, pourquoi voudrait-on qu’elle choisît telle scintillation plutôt que telle autre, telle doctrine, telle pensée, telle créance, tel énoncé, tel mode ou tel style ?  » II faut toujours avoir deux idées, l’une pour tuer l’autre « , un philosophe l’a dit qui n’est pas Héraclite. Héraclite a raison contre tous les Méditerranéens réunis. Et la Méditerranée, mer et marâtre, aura raison contre ce même Héraclite.

Alors, mer de tous les naufrages ? Oui, de tous. Le fouet de la colère de la vieille catin fit voler en poussière les pierres et les marbres. Les idées se fanèrent lorsqu’une après l’autre et, assure Paul Valéry, qui est l’une des dernières incarnations d’Ulysse, les civilisations surent enfin qu’elles étaient mortelles, elles aussi. Telle est l’amère leçon dictée au voyageur par toute colonne encore debout, de Louxor à Corinthe, de Volubilis à Baalbeck. Et pourtant… Pourtant sur toutes ces colonnes d’amertume le soleil de la Méditerranée, qui est rusé comme Ulysse, met son miel et voici que des chapiteaux condamnés s’échappe une ultime colombe. Rien jamais ne meurt complètement où le sel veille. Les jarres des grands naufrages remontées au jour respirent encore l’esprit du vin. Les doctrines servent encore pour peu que les hommes s’y prêtent. Les grands linceuls de pourpre où dorment les dieux morts, déroulés, on y taille encore fanions et bannières pour de nouvelles causes déjà resplendissantes. Elles finiront, ces causes, en tragédie ? Soit : elles auront resplendi. Telle est la sagesse ou la ruse de l’esprit qu’il fait litière de son propre doute, qu’il fait de son malheur de demain le surplus d’éclat de son aujourd’hui.  Truismes que tout cela ? La Méditerranée, au fil de ses vagues, n’a fait que rabattre l’une sur l’autre les évidences. Evidemment cruelle, puisqu’elle nie tout et que de chaque chose, si belle et substantielle soit-elle, elle extrait avec une Jalouse minutie la rigueur du néant, elle est tout aussi évidemment balsamique puisqu’elle n’a de cesse d’affirmer que la mort est un tour de passe-passe parmi d’autres, que la sirène d’Ulysse est aussi poisson et donc l’enfant naturel de la mer, que là où ne peut la sagesse la malice y pourvoie, que Circé est châtiée par là même où elle a péché, que le Cyclope est vaincu et ridiculisé pour ne savoir pas lutter d’intelligence avec la plus intelligente de ses prises, qu’Ulysse enfin, réussissant par force habiletés et caresses et patiences et impatiences a dit la Méditerranée me dominer moi-même, mère et marâtre, qu’Ulysse, se glissant entre les mailles de mes filets, trouve enfin la porte de sortie du délicieux labyrinthe que je lui aurai été pour aller rejoindre dans Ithaque la paisible et l’ennuyeuse Pénélope. Tant pis, dit-elle, tant pis pour ceux que je n’aurai pas assez charmé pour qu’ils devinent que mon azur est du noir. Mystère des couleurs : sait-on qu’en langue arabe, langue paradoxale, la Méditerranée n’est ni bleue ni noire, qu’elle est  » blanche « ?

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