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Hommage à Julien Weiss

Julien vers les Oiseaux

j1 Je viens de perdre un ami qui m’était cher. Julien Bernard Jalaleddin Weiss, qui vient de mourir d’une très cruelle maladie, supportée courageusement et dans l’espoir de la vaincre, a été un grand musicien d’une singularité et d’une originalité sans pareilles. Plutôt que de se réaliser dans la seule musique occidentale, comme tant d’autres exceptionnellement doués, il a choisi l’aventure de l’expatriation. Il est allé vers l’Orient, l’Orient classique des musiques traditionnelles mais qui, avant lui, avaient été trahies et déformées par des surcharges qui étaient autant d’amputations et d’abaissements. Ces musiques, avec les instruments qui les portaient et les musiciens susceptibles de les jouer et de les chanter, il est allé les chercher un à un à leur source même, en Syrie et dans tous les pays voisins et, pour mieux faire encore, il a pendant une quinzaine d’années, choisi de vivre dans ce centre exceptionnel du rayonnement créateur de la musique soufie que fut Alep avant la tragédie actuelle et ses ruines accumulées. Julien Jalaleddin Weiss, avec les siens, nous a restitué, a restitué à l’Islam, mais aussi à l’oreille occidentale la plus raffinée, les sons et les chants de la très haute invention musicale qui fut, de Perse en Iraq, d’Iraq en Syrie et de Syrie en Turquie remontant jusqu’à Constantinople, les trésors des siècles inspirés. Il devint le témoin et la référence absolue dans ce domaine.
Ses concerts étaient sollicités dans le monde entier et applaudis partout.
S’il chante désormais, c’est avec les oiseaux spirituels que l’immense poète Attâr a réunis dans sa merveilleuse Conférence.
Salah Stétié

L’Union pour la Méditerranée : interrogations et perspectives

Conférence inaugurant le cycle de conférences organisé par le CEREM (Centre d’Etudes et de Recherches de l’Ecole Militaire à Paris) sur le projet d’Union pour la Méditerranée,  le lundi 2 février 2009

L’UNION POUR LA MÉDITERRANÉE :

INTERROGATIONS ET PERSPECTIVES

Aujourd’hui, par tous les problèmes qu’elle pose, la Méditerranée se trouve au centre de bien de nos préoccupations de la planète. Longtemps on l’avait crue morte, devenue aux yeux des civilisations plus actives et plus dynamiques du Nord une Méditerranée-musée, un espace monumental voué aux grands raffinements des plus belles créations esthétiques du passé. Vaste dépôt des plus ingénieuses inventions de cultures, voire de civilisations désormais effondrées sous leur propre poids prestigieux : l’Empire romain, la Grèce, l’Empire byzantin, l’Andalousie, l’Empire ottoman, Venise, les grands Empires occidentaux (l’anglais et le français notamment) établis par le force des armes et le pouvoir de la technique et de la technologie sur les rives sud et orientale de la plus féconde des mers.  Mer où sont nés tous les mythes qui nous gouvernent, mer des trois crédos abrahamiques, mer où la grande poésie épique et lyrique a vu le jour, mer des philosophes qui alimentent aujourd’hui encore notre pensée sous toutes ses formes.

Non, la Méditerranée n’est pas morte et le poids de ses cultures contrastées et complémentaires ne l’a pas tuée. Finie l’emprise coloniale après la fin de la Seconde Guerre Mondiale, voici qu’elle se réveille, comme parfois ses volcans, avec violence, qu’elle réclame sa place dans le nouveau concert des nations, la reconnaissance de ses identités multiples, la justice, l’égalité dans la conscience de soi reconquise.  Les revendications se font dans le désordre, dans l’irrationalité souvent, parfois dans le sang, le tout longtemps attisé par l’aveuglement et l’égoïsme occidentaux, l’incompétence des plus puissants (les États-Unis d’Amérique), l’impéritie des autres (les États européens en particulier).

Comment dans ces conditions résoudre les questions nouvelles et souvent terribles qui se posent et ne trouvent pas, depuis un demi-siècle ou des dizaines d’années, leur solution : l’interminable conflit israélo-arabe, la montée des intégrismes, les tensions du Liban, les effets du terrorisme en Afrique du Nord, l’instabilité et les impasses surgies dans l’ex-Yougoslavie, la volonté de la Turquie de faire partie intégrante de l’Europe et, en marge de tout cela, les guerres d’Iraq et d’Afghanistan, la montée en puissance de l’Iran, les crises issues d’une mondialisation mal pensée et mal faite.

C’est à cet ensemble de questions et de problèmes que ma réflexion va tenter de répondre.

1- L’importance de la Méditerranée, je viens de le dire, est beaucoup plus grande que son aire. Importance géographique au point de rencontre de trois continents dont découlent dans l’histoire et la culture son importance géopolitique et son importance géoculturelle.  La Méditerranée sera, en outre, la principale voie de communication des trois continents jusqu’à la découverte au XVIe siècle, un peu par Christophe Colomb, beaucoup par Amerigo Vespucci et Vasco de Gama, de la route atlantique confirmée par la rotondité de la terre et, aussi, par la découverte des Amériques. La route des Indes et de l’Extrême-Orient se faisant désormais par l’Ouest, on peut croire à une éclipse momentanée de la Méditerranée, qu’en fait l’Histoire n’a jamais confirmée vraiment.

2- D’où vient le prestige de la Méditerranée ?  Elle constitue un bassin maritime central et circonscrit où viennent se déverser les vagues successives de populations venues de trois espaces : l’espace de l’Est (l’immense Asie), l’espace du Sud (l’Afrique), l’espace du Nord (l’Europe). Espace accidenté, souvent montagneux, et réduit. Ses peuples, les ethnies qui viennent là butent soudain contre la mer ; or le plus souvent il y a déjà des gens installés sur place.  D’où guerres, confrontations sanglantes qui mettent en cause non seulement les hommes, mais leurs dieux, leurs mythes et leurs croyances aussi bien. « Hostes, hospis » est la première réaction de l’homme méditerranéen : « Étranger, ennemi ! », formule qui se décline dans toutes les langues du Mare Nostrum. Puis des aménagements s’établissent entre les installés sur place et les survenants, des osmoses s’opèrent, des mariages ont lieu, de nouveaux équilibres s’établissent dans lesquels chacun trouve son compte.  Le métissage est la règle majeure en Méditerranée : chacun s’enrichit de la richesse de l’autre : richesse matérielle, richesse morale, partage des apports techniques, fusion linguistique, spirituelle, civilisationnelle. Cela peut prendre parfois des siècles, mais la victoire de la convergence, puis de l’unité, est inévitable. Cela s’est passé partout et toujours en Méditerranée et cette synthèse finale au niveau des racines, à la base en quelque sorte, est peut-être la dimension fondamentale de l’inconscient social de l’humanisme méditerranéen, – sur le plan humain, mais sur le plan divin aussi.  Le Méditerranéen commence par dire : mon dieu est meilleur que le tien, puis il dit, dans un second temps : ton dieu vaut bien le mien, puis il finit par dire : ton dieu est le mien. C’est ainsi sans doute qu’est né et que s’est répandu le monothéisme.  Il faut en même temps voir dans cette adaptation et cette indifférenciation, l’une des origines du scepticisme méditerranéen qui, à travers tant de penseurs, se développera chaque fois que possible dans la perspective philosophique et dont l’un des champions est Apulée.  Mais en attendant, on verra les civilisations successives s’enchaîner l’une à la suite de l’autre au Proche-Orient puis sur les deux rives nord et sud de la Méditerranée, adopter les divinités les unes des autres, ou modifier les leurs pour les faire coïncider avec celle des vainqueurs, l’empire romain, quant à lui, sûr de sa force, annexant, avec les territoires et les cultures, les panthéons intégraux des peuples qu’il soumettait.  Plus tard, à l’heure du monothéisme, on verra le christianisme, tout en rompant avec le judaïsme, faire sien l’ensemble des textes de la Bible devenue l’Ancien Testament face au Niveau Testament christique et plus tard encore l’Islam inscrire son message dans la lignée de ceux de Moïse et de Jésus dont il fait de grands prophètes, annonciateurs de son propre Messager, Mahomet. Il faut, à propos du monothéisme abrahamique, accepter l’idée d’un syncrétisme sélectif, repensé en profondeur mais qui, d’un credo à l’autre, n’en provoque pas moins des infiltrations, des porosités et souvent de fulgurantes convergences.  Se souvenir de la magnifique intuition de Louis Massignon : « Les trois credos abrahamiques s‘inspirent des mêmes trois vertus théologales, sauf que le Judaïsme insiste sur l’Espérance, le Christianisme sur la Charité et l’Islam sur la foi. »

3- J’ai parlé de l’inspiration religieuse qui, depuis l’Âge de bronze, au moins, occupe les hommes et les femmes des rives de la Méditerranée, avec les saisissantes médiatrices que j’ai dites, mais ce sont aussi tous les autres savoirs qui, de gré ou de force, par l’influence, les échanges de toute nature, ou tout simplement le commerce – car le commerce est lui aussi partie prenante de l’ensemble, à l’échelle où il est pratiqué du fait de la navigation directe –, oui, tous les savoirs sont également, assez vite, des biens communicables et partagés ; la manière de traiter les métaux, de tailler la pierre, de produire de la poterie, de créer des embarcations, de bâtir des refuges, des maisons, des temples, d’apprivoiser les animaux domestiques, de cultiver les plantes utiles, de s’adonner à la chasse, bientôt même, pour certains, de compter, de lire et d’écrire à travers des signes qui deviendront de plus en plus abstraits, allusifs, métaphoriques, pour aboutir à l’alphabet phénicien emprunté plus tard par les Grecs, et tout cela va coloniser peu à peu tout le pourtour méditerranéen, toujours assailli de nouvelles peuplades venus des quatre horizons et qui voudront à tout prix s’installer là, sur ce rivage fortuné, producteur de signes neufs et de techniques neuves qu’il faut, eux aussi, dominer.  Le processus est toujours le même : violence d’abord, violence armée, refus de part et d’autre, puis combats recommencés, dix fois, cent fois, puis soumission du plus faible par le plus fort, puis adaptation réciproque, acceptation, partage culturel et osmose.  Ce processus est celui qui règne en maître tout au long de la préhistoire et de l’histoire méditerranéennes et jusqu’à nos jours (l’installation d’Israël au Proche-Orient, qui n’est pas encore parvenu au bout du cycle et au stade civilisationnel de la paix et du partage, et avant cela la guerre d’Espagne qui aboutira finalement à l’établissement de la démocratie dans ce pays, puis les différentes guerres balkaniques, la guerre d’Algérie, l’éclatement de l’ex-Yougoslavie, qui sont des guerre de rupture d’équilibres artificiellement institués et qui n’étaient pas viables dès l’origine).  Ce processus – fascination des avoirs et des pouvoirs de l’autre, volonté de s’en emparer, agression, combats, installation, osmose ou, au contraire, impossibilité de l’osmose et retour de l’agresseur à la case de départ – est celui qui a inspiré et régenté les croissades – autrement dit la colonisation de la rive sud vers l’ouest et jusqu’à l’Espagne andalouse par les cavaliers de l’Islam au VIIe siècle – et, par la suite les Croisades – autrement dit la volonté de s’emparer de la Terre sainte et des richesses du Proche-Orient par les chevaliers chrétiens venus d’Europe au Xe/XIe siècles ; ce sera ensuite, au XIXe et au XXe siècles, la volonté de l’Occident de coloniser le rivage Sud et aussi le rivage Est de la Méditerranée (par Angleterre, France et Israël interposés) et, pour les États-Unis à travers une autre forme de colonisation (violente, hypocrite et rampante) les zones stratégiques et parmi elles les pays producteurs de pétrole.

4- J’ai évoqué le commerce.  La région méditerranéenne a été l’une des plus commerçantes qui aient rayonné dans l’Histoire. Et cela, sans doute, parce que les hommes de cette région dans leur diversité et la multiplicité de leurs apports créatifs et mercantiles, avaient le goût et le besoin des échanges et que, du fait de cette intuition de l’importance de l’autre inscrite à même leur inconscient, ils avaient poussé très loin la curiosité de l’autre dans son altérité précisément.  Ces hommes n’hésitaient pas à franchir des frontières, à traverser de longues distances, à mélanger dans une même passion le commerce des hommes et le commerce des idées, pour aller vers l’ailleurs et les habitants de l’ailleurs, si étranges fussent-ils, afin de les comprendre et de se faire comprendre d’eux, dans une fête concomitante du donner et du recevoir.  Et c’est pourquoi les Méditerranéens sont ceux par qui deux inventions essentielles à raccourcir la distance entre les hommes ont été imaginées et mises en place : la navigation directe d’un point de la planète à l’autre qui évite le cabotage en prenant appui sur un point fixe dans le ciel – l’Étoile polaire –, réduisant ainsi la distance physique entre les rives et les hommes et, deuxième invention déterminante, aussi importante pour l’humanité que la maîtrise de l’énergie atomique par exemple, l’alphabet qui raccourcit, lui, la distance mentale.  Comment ne serais-je pas fier que ces deux créations fondamentales fussent l’œuvre, grosso modo, de mes ancêtres phéniciens, grands navigateurs et grands commerçants s’il en fût ?  Les Grecs de l’Antiquité, à leur tour, quand ils auront subtilisé aux Phéniciens leurs inventions – le secret de l’Étoile a été gardé pendant six siècles – domineront le monde connu.

Cela dit, une chose me frappe : c’est que ce sont toujours les Méditerranéens qui vont à la découverte des autres, et non l’inverse. Les grands voyageurs, les grands géographes, les grands cartographes, depuis les temps les plus anciens, sont tous Méditerranéens ; les Hérodote, les Strabon, les Ibn Battouta, les Ibn Jâber, les Idrissi, les Christophe Colomb, les Americus Vespuce, les Vasco de Gama, les Marco Polo, les Ibn Khaldoûn et d’autres, tant d’autres, sont tous des fils de notre mer qui vont à la conquête du monde. Jamais un Chinois, jamais un Japonais, jamais un Coréen, jamais un Russe n’est venu à notre rencontre et cela malgré les routes commerciales si fréquentées dont la plus célèbre est la Route de la soie.  Ce sont nous les curieux, les fascinés, les obsédés du voyage, les visiteurs. Les grands marins resteront pour toujours les Génois, les Vénitiens, les Grecs, les Espagnols, les Portugais et, avant eux, bien sur, les Phéniciens dont j’ai déjà parlé à plusieurs reprises.  La Méditerranée, autrement dit, est un film à mille épisodes dont les principaux acteurs sont de merveilleux découvreurs, des voyageurs émérites et dont les héros imaginaires, sortis des chefs-d’œuvre de leur littérature et de leur poésie sont des marins : pensons à l’Odyssée et à Ulysse, à Sindbad, dit justement le Marin, et aux Mille et Une Nuits.  La Méditerranée est un partenaire absolu de notre imagination créatrice, dans toutes les langues qu’elle a engendrées et qu’elle abrite et aussi à travers toutes les œuvres d’art qu’elle a inspirées : le héros de la peinture moderne n’est-il pas le peintre de l’Estaque et de la montagne Sainte-Victoire, Paul Cézanne ?  Il y aurait des dizaines d’autres créateurs à citer : Zeuxis, Phidias, Praxitèle, Léonard, Le Gréco, Goya, Picasso et tant d’autres.  De toute façon, c’est la Méditerranée qui, dans notre système de pensée qui exclut provisoirement l’Extrême-Orient, a inventé l’art, la pensée, la philosophie. S’il est donc vrai, comme je l’ai dit, que La Méditerranée, c’est d’abord la mer et les marins, gens à part, gens déconcertants, il convient de se rappeler Platon qui a signalé et souligné cette originalité : « Il y a trois espèces d’hommes : les vivants, les morts et ceux qui vont sur la mer. »

5- La Méditerranée est à l’origine de la pensée philosophique à travers le panthéon de ses philosophes, et elle est aussi à l’origine de la pensée religieuse à travers ses prophètes tous issus d’Abraham, les crédos de ces trois plus grands inspirés étant dits abrahamiques.  Qu’un petit rectangle bleu presque imperceptible sur la mappemonde ait été capable de créer notre capacité de spéculer abstraitement et notre pouvoir d’inspiration spirituelle, de les opposer parfois durement mais aussi de tenter de créer entre eux de fécondes thèses est, selon moi, impressionnant au plus haut point. Et je suis de ceux qui croient fermement que partout dans le monde où l’on parle aujourd’hui de Moïse, de Jésus, de Mahomet, ainsi que, par ailleurs, de Démocrite, d’Empédocle, de Socrate, de Platon ou d’Aristote, d’Ibn Arabi, d’Ibn Rochd ou de Maïmonide, on est toujours en Méditerranée : cela fait beaucoup de taches bleues sur le planisphère.  La Méditerranée intellectuelle et spirituelle est en somme beaucoup plus vaste que la Méditerranée géographique. Et, de plus, elle n’a pas fait que créer la pensée philosophique et la pensée religieuse. On lui doit – on doit aux Grecs et aux Arabes, notamment – les premiers éléments de la science qui embraye sur le retour à la réflexion rationnelle et aussi au fameux pragmatisme méditerranéen : la géométrie, l’algèbre, les sciences naturelles, la chimie, l’astronomie, l’expérimentation scientifique, tout cela doit beaucoup à la Méditerranée – sans compter la grammaire, la philologie, l’histoire, la géographie, la sociologie et autres disciplines.  Oui, décidément, la Méditerranée est beaucoup plus grande qu’elle ne le semble a priori sur la carte. Avis à tous ceux qui veulent ne plus voir dans la Méditerranée, qui est à l’origine de la civilisation européenne, qu’une Méditerranée-musée et un grand complexe archéologique et touristique.

6- Les Méditerranéens se sont toujours sentis Méditerranéens.  Une communauté à vocation singulière et unique, au-delà de leurs différences, de leurs divergences, de leurs oppositions souvent si flagrantes et plus souvent encore si meurtrières.  Relisez à leur propos l’ouvrage capital du grand historien Fernand Braudel : La Méditerranée au temps de Philippe II. Lisez, pourquoi pas, le récent livre d’un Méditerranéen convaincu, intraitable sur la Méditerranée : Culture et violence en Méditerranée, de votre serviteur.

7- Arrivons-en maintenant au projet d’Union pour la Méditerranée, projet soutenu par la France et qui tient au cœur du Président français au point qu’il veut en faire un des grands chantiers de son mandat.  Il est vrai qu’entre la France et la Méditerranée, notamment la rive sud de cette mer, existe une longue histoire et un destin partagé. Partagé du fait de l’histoire, de la géographie, de la culture et très particulièrement de la dimension francophone de cette culture.  L’Afrique du Nord, mais aussi l’ensemble du monde arabe, Proche-Orient compris, est aux portes de la France, voire de l’Europe (l’Europe qui porte le nom d’une petite princesse de chez moi, qui était, d’après la légende, la fille du Roi Agénor, roi de Tyr, l’une des villes majeures de la Phénicie dont est partie Didon pour fonder Carthage, avec son amant Énée, sujet qui fera l’objet d’un des grands poèmes de l’humanité, L’Énéide de Virgile).  La France a des liens structuraux avec l’Égypte (depuis l’expédition de Bonaparte qui s’y voyait Sultan), avec la Tunisie, avec le Maroc, avec le lointain Liban, si proche pourtant de son cœur. Elle a aussi de vastes intérêts économiques dans l’ensemble du monde arabe, monde pétrolier et vaste marché potentiel, en particulier sur le plan technologique.  C’est bien de toutes ces considérations qu’était née en son temps la politique dite arabe de la France, celle qu’avait initiée le Général de Gaulle.  À sa façon, le projet méditerranéen de Sarkozy voudrait ressusciter, autrement, cette “politique arabe” pour des raisons stratégiques (l’espace arabe est un espace vital pour la France, son commerce, sa défense et sa culture), économiques  (s’approvisionner en pétrole, vendre de la technologie en essayant de prendre la place chaque fois que possible des Américains qui croient avoir une sorte de droit acquis sur le pétrole et l’économie arabes) et  pour des raisons politiques au sens international du terme (là aussi, il s’agit de remplacer les Américains chaque fois que possible, notamment dans le rôle de médiateur ou de courtier – pas très honnête – entre les Israéliens et les Palestiniens ou les Arabes en général) pour faire avancer et aboutir une solution acceptable au conflit dont les Etats-Unis, d’accord en cela avec Israël, se sont réservé seuls la solution éventuelle.  D’autres raisons, moins clairement formulées, sous-tendent ce projet :  1) devant les risques réels d’actions terroristes sourcées dans l’intégrisme islamique, coopérer avec les pays musulmans amis pour éliminer, ou du moins identifier et cerner les facteurs possibles d’explosion  2) contrôler, avec la collaboration des États fournisseurs d’immigration sauvage, les sources de cette immigration et la remplacer, en toute éventualité, par une immigration choisie  3) du fait de la présence en France de six millions de ressortissants musulmans originaires pour la plupart d’entre eux d’Afrique du Nord, travailler de concert avec les pays d’origine, chaque fois que nécessaire, pour tenter – comment dire ? – de réguler le mode de vie de groupes marginaux qui ont souvent des comportements inadaptés à ceux de la communauté nationale dans son ensemble, en éloignant de ces groupes des enseignements religieux extrémistes ou certains comportements liés souvent à une tradition mal assimilée et potentiellement dangereuse.  Ce troisième point cependant de la politique “sécuritaire” m’apparaît moins décisif que les deux autres dans la mesure où il concerne pour l’essentiel la souveraineté territoriale française.

8- Voilà donc, selon moi, ce qui motive en son point de départ le projet français d’Union pour la Méditerranée qui, piloté par la France, aurait d’une certaine façon remplacé le Processus de Barcelone, vieux de dix ans, et l’ancien Dialogue euro-arabe qui, tous les deux, n’avaient pas abouti à grand-chose de concret, du fait des deux parties.  Le Dialogue euro-arabe n’avait pas réussi à faire avancer d’un pouce la solution du problème israélo-palestinien et, à quelques exceptions près, n’avait pas inscrit dans les faits des résultats tangibles. Quant au Processus de Barcelone, plus ambitieux et financé par la Commission européenne, il souffrait lui aussi de l’esprit bureaucratique de Bruxelles et de la difficulté de beaucoup de pays arabes à formuler des projets concrets, clairs et réalisables. L’initiative française semblait destinée à redonner du souffle et une nouvelle vie aux deux tentatives précédentes, toutes deux inabouties et toutes deux inefficaces, et de donner ce nouvel essor au bénéfice de la France. Mais l’Allemagne ne l’entendait pas ainsi, ni non plus l’Espagne et l’Italie, importantes puissances méditerranéennes toutes les deux.  Devant l’opposition de l’Allemagne, le projet d’Union pour la Méditerranée se transformera très vite en projet européen, régi en grande partie par un organisme sui generis mixte qui, dans une première version, aurait été installé à Bruxelles, avec aussi, installé dans un pays arabe, sans doute en Égypte, un Secrétariat exécutif avec deux Secrétaires Généraux, l’un européen, l’autre arabe. C’était du moins ce qui avait été envisagé le 13 juillet 2008 lors de la conférence informelle des chefs d’État et de Gouvernement à Paris (y compris Israël, y compris la Turquie dont la volonté de faire partie de l’Europe posait problème), conférence qui avait en quelque sorte adopté et contresigné le projet français, devenu projet européen, d’une Union pour la Méditerranée.  Une seule voix discordante s’était fait entendre, celle de la Lybie, dont le chef d’État n’avait pas fait le déplacement. Depuis la récente réunion des 27 ministres des Affaires Étrangères des pays européens et méditerranéens réunis à Marseille, les choses ont évolué autrement.  Il a été décidé à cette réunion de créer un Secrétariat exécutif unique, installé à Barcelone, avec un Secrétaire général arabe, et plusieurs secrétaires généraux adjoints, dont – et c’est la grande nouveauté – un Palestinien et un Israélien. Pour la première fois dans l’Histoire, deux personnalités responsables, l’une palestinienne, l’autre israélienne, travailleraient officiellement ensemble dans un organisme non-issu des Nations Unies.  De son côté, la Ligue Arabe, représentée à Marseille par son Secrétaire général, a exigé et obtenu qu’elle serait membre à part entière du Secrétariat de Barcelone alors que du temps du Processus, elle n’avait qu’un statut d’observateur. Voilà évidemment des innovations importantes.

Il reste que selon moi, en devenant européen, le projet français, devenu plus vaste et donc plus vague et plus élastique, perdait déjà beaucoup de son impact et de sa portée à court, moyen et long terme.  D’autant plus que la plupart des pays européens du Nord n’avaient pas de raisons particulières de s’attacher à l’espace méditerranéen avec lequel il n’avait pas la même histoire, ni les mêmes intérêts que les pays européens ayant une façade sud.  En outre, le problème des financements des projets à exécuter en commun n’avait été qu’effleuré et personne ne savait encore comment il allait être réglé dans le cadre d’économies, qu’elles fussent du Sud ou du Nord, assez peu complémentaires et le plus souvent concurrentes (au niveau des agrumes, notamment, et autres produits de la terre), le Nord, quant à lui, commençant à sentir passer sur lui le vent de la récession.  Quant au problème israélo-palestinien, rien ne laisse prévoir – malgré les deux Secrétaires généraux adjoints palestinien et israélien – que l’Europe va réussir à en trouver la solution là où les Etats-Unis n’ont pas pu faire avancer le problème d’un pas et là surtout où Israël continue à refuser obstinément le plan de paix complet avancé en 2002 à la Conférence de Beyrouth par le Roi Abdallah d’Arabie-Saoudite et accepté par tous les Arabes, plan basé pour l’essentiel sur les résolutions des Nations-Unies, sur le pacte d’Oslo et sur la vieille revendication d’Israël lui-même : la paix contre les territoires. Cependant, Israël vient pour la première fois à Marseille de reconnaître une certaine validité à ce plan, ce qui pourrait évidemment, si cette reconnaissance était confirmée, changer beaucoup de choses : auquel cas l’Union pour la Méditerranée aurait marqué un premier point important, voire déterminant. Mais tout cela se passe avant la terrible guerre de Gaza qui a ramené les données du problème au moins trente ans en arrière en démolissant brutalement tout ce qui avait été tant bien que mal bâti en vue d’une paix à venir, paix qu’on espérait proche entre Israéliens et Palestiniens, entre Israéliens et Arabes en général.  Il n’en demeure pas moins que l’Union pour la Méditerranée et l’ensemble de ses projets dépendent désormais, comme tout ce qui concerne les problèmes politiques au niveau mondial, substantiellement de la crise financière et économique mondiale. En outre, avec les nouvelles élections américaines qui ont porté au pouvoir Barack Obama, les Etats-Unis deviennent plus incontournables que jamais pour toutes questions de politique internationale.  Car il faut qu’il soit bien évident désormais que le Président Obama, qui a été en quelque sorte élu par la planète entière, ne pourra jamais consentir à se désengager de la Méditerranée où les États-Unis d’Amérique ont tant d’intérêts économiques et diplomatiques, dont le ravitaillement en pétrole, et aussi, bien évidemment, l’importance à leurs yeux capitale que constitue l’existence d’Israël. L’Union pour la Méditerranée, comme l’OTAN, devra nécessairement prendre en compte la dimension américaine présente d’une manière incontournable et déterminante dans l’ensemble de l’espace euro-méditerranéen.

9- Conclusion provisoire :  a-     Le projet d’Union euro-méditerranéenne peut se révéler un excellent instrument de dialogue et de complémentarité s’il arrive à se réaliser dans des conditions de respect réciproque de l’intérêt des uns et des autres.  Il contient en lui-même beaucoup plus d’éléments positifs que négatifs et à l’heure du regroupement du monde en régions, la région euro-méditerranéenne, inscrite naturellement dans l’histoire et la géographie, peut se révéler déterminante pour l’avenir de ses constituants.  b-    Cette région peut s’aider, dans un dialogue sincère entre les partenaires qui la constituent, à résoudre les très difficiles problèmes qu’elle recèle en son sein : le problème israélo-palestinien qui fait partie du problème israélo-arabe, le problème irrésolu du Kosovo, le problème kurde, celui de la candidature de la Turquie à l’Union européenne, le problème du terrorisme et des flux migratoires. c-     Question majeure et qui, pour le moment, suspend tout le processus : peut-on lancer un tel projet, nécessairement très coûteux comme tous ceux qui intéressent le développement global et intégré, à l’heure de la plus grave crise financière et économique qu’ait jamais connue l’humanité ?  Il m’apparaît, quant à moi, évident que ce projet, malgré son immense intérêt, doit être plus ou moins mis en veilleuse (sauf pour certains projets d’extrême urgence et de faisabilité facile) et qu’il doit, d’une certaine façon, être minoré jusqu’à ce que cette crise institutionnelle et organique soit résolue et qu’un nouvel ordre mondial soit appelé à voir le jour.

Des hommes et des paysages

Texte publié dans le numéro de GÉO de février 2004

 Le Liban est un paysage, un déploiement de paysages dans le labyrinthe de montagnes traversées d’est en ouest de vallées souvent étroites et profondes et s’ouvrant, au fur et à mesure qu’elles s’en approchent, tirées par leurs cours d’eau, sur l’espace et l’éclat de la mer. Et quelle mer! la Méditerranée, « agitée perpétuellement par la naissance éternelle de Vénus ». Car le Liban, avec son puissant massif du Sannine, est le pays mythique d’Adonis, le dieu mort et ressuscité, ressuscité par l’amour d’Astarté dont les métamorphoses successives feront, le moment venu, l’Aphrodite grecque puis la Vénus latine. C’est peut-être cet orgueilleux face-à-face entre ce qui est de l’ordre du destin et ce qui est de l’ordre de la splendeur qui définit le mieux la spécificité du Liban.

 Le Sannine, couvert à longueur d’année d’un turban presque immatériel de neige tant la grande lumière qui règne le plus souvent sur cette région du monde en vaporise le signe de fulgurance, le Sannine est le patriarche incontesté de ce Proche-Orient des patriarches. Ils sont depuis Abraham, l’Ami de Dieu (Ibrahim al-Khalil dit la tradition musulmane), ceux par qui l’Esprit témoigne sa souveraineté et travaille à la communiquer aux hommes de tous credo et de tous rites. Il y a des patriarches de toute nature dans l’histoire ecclésiale, même si le terme proprement dit est réservé prioritairement aux plus hauts dignitaires religieux des communautés chrétiennes d’Orient: le Patriarche maronite, par exemple, qui régit spirituellement la conscience des Maronites du Liban et de ceux qui vivent hors du Liban, a son siège à Bkerké, au cœur du « pays chrétien », dans une montagne qui fut longtemps, et jusqu’aux portes du XIX° siècle, appelée paradoxalement — en France et en Italie notamment — la « Montagne des Druzes », comme le « Djebel druze » d’aujourd’hui qui se situe au sud de la Syrie. Patriarche est un mot composé de patria (« clan », « famille ») et de arkhês (« chef ») et désigne une personne que ses fonctions investissent d’une grande et décisive autorité morale. Du coup, et en ce sens, on peut dire que les chefs spirituels de toutes les communautés qui forment le Liban sont, à leur façon, des « patriarches ». « Patriarche » est le Cheikh Aql des Druzes, « patriarche » le Mufti (sunnite) de la République Libanaise, « patriarche » le Grand Imam chiite. Et, pour être complet, il faudrait, sur ce terrain subtil et délicat, citer bien d’autres appartenances — les Grecs-Orthodoxes, les Grecs-Catholiques ou Melkites, les Alaouites, d’autres encore — dont le tissage, trame et lice, fait l’étonnant bariolage de ce pays, son apparence de fragilité alliée à un sûr instinct du dialogue salvateur, sa curiosité et son goût finalement de l’autre en son altérité reconnue, et même souhaitée, son inscription dans un futur qui ne saurait être que de métissage universel.

Toutes ces particularités du Liban, depuis l’origine de son histoire, ne s’expliquent que par sa géographie. « L’Égypte est un don du Nil », selon Hérodote. Le Liban, lui, est un don de ses hauts rochers. Et, bien entendu, de sa mer aussi, — qui lui est compagne fidèle. Hauts rochers, gorges encaissées, vallées profondes, vous aurez eu sur les hommes d’ici une action tout à la fois négative et positive. C’est parce qu’ils n’aimaient pas la montagne toujours inquiétante et couverte de divinités hostiles logées dans de résistibles bétyles que les premiers hommes de ce pays préféreront en coloniser le rivage et se lancer, Vénus stellaire à l’appui (ils connaissaient bien leur carte du ciel et, au ciel, ce point fixe: l’Étoile du Matin), dans l’aventure prodigieuse de la mer. Les Phéniciens auront été ainsi les premiers grands navigateurs, de la race de ceux qui relient, à la force du poignet, les continents et les peuples, colonisateurs au demeurant pacifiques et ne souhaitant, d’une région l’autre de la Méditerranée, que troquer, acheter et vendre. L’intérieur des terres ne les intéresse pas: ce qu’ils veulent, c’est le liseré, la plage souple, le port tranquille où leurs trirèmes pourront reposer en paix en attendant de nouveaux et de vifs départs. Qui dit commerce dit concurrence et dit extension. Les Phéniciens inventeront les Cités-Etats (Tyr, Sidon, Béryte, Byblos, villes ennemies les unes des autres) et, un jour, certains d’entre eux fonderont Carthage, sur la côte d’une Berbérie inconnue et lointaine, qui parviendra à inquiéter puis à menacer la déjà toute-puissante Rome. Carthage, mais aussi les villes en mers — désignation phénicienne du port: Mers-el-Kébir, Marsa-Matrouh, La Marsa et peut-être Marseille —, Carthagène aussi, et Cadix, et Tanger, et autres lieux de notre méditerranéenne mémoire.

 Les Phéniciens sortis de l’Histoire, les Grecs en viendront à leur tour à dominer le grand lac bleu, puis ce seront les Romains, puis les Byzantins, puis les Arabes. Tous seront fascinés par cette terre à l’Orient du monde sur qui le soleil prend appui chaque matin pour se lever dans sa tranquille gloire et gravir les échelons du vaste ciel, l’un des plus purs qui soient, capable, chaud ou frais, de traîner sa langueur ferme et fauve sur les oliveraies du rivage et les vignobles des premiers coteaux. Car, pour gagner sur la pente incultivable, il a bien fallu imaginer les espaliers dont l’invention sera pour l’agriculture aussi déterminante que l’invention de la roue pour le déplacement. Les « Libanais », depuis leur création de l’alphabet qui a permis, en ramenant les choses à leur signe abstrait, d’intensifier la communication — cette navigation de l’esprit — ont toujours été de grands imaginatifs et de très habiles communicants. Le créateur de l’alphabet, c’est Cadmôs, dont le nom signifie « Orient ». Zeus, « patriarche » des dieux, (patriarcha deorum est le surnom latin de Jupiter) avait réussi à détourner de sa belle virginité la propre soeur de Cadmôs, Europe, fille du roi de Tyr, dont le nom signifie « Occident ». Mythe stellaire et dont nous n’avons pas à nous occuper ici. Notons pourtant que c’est une fille du Liban qui aura réussi à donner leur appellation à deux immenses régions du monde, mystérieusement quoique légitimement homonymes: Eurb, « Europe » et Maghreub, le « Maghreb », deux espaces convergents à l’extrême pointe du visible où le soleil, fils de l’Orient, s’abîmera — pour reprendre au réveil et, dès l’aube, la quête-poursuite (initiatique) de sa sœur disparue.

 Il y a de l’eau au Liban, pays de neige aux portes du désert. Son nom viendrait-il de laban, le lait? Où il y a de l’eau, il y a parfois de la pluie, les nuages se formant à partir de la mer et butant de leur front bas contre les contreforts des monts. Et la pluie va donc tomber partout, arrosant l’étroite plaine côtière, ses villes aujourd’hui à terrasses blanches ou à tuiles rouges, les vergers à fruits plus ou moins exotiques et, plus haut dans la montagne, outre les pins, et là où ils se trouvent encore, les beaux, les admirables cèdres, qui ont trouvé refuge dans les plis du drapeau national, les vergers plus doux faits de pommiers, de poiriers, de pêchers, de pruniers, de cerisiers, et j’en oublie. Où il y a de la pluie, il y a aussi des fleurs et des abeilles. Ainsi se fondent les réputations: ce sera donc un pays « de lait et de miel » que le Liban.

 Les émigrants partis du Liban dès la fin du XIX° siècle sont nombreux: ils se comptent par centaines de milliers et deviendront millions plus tard, en Afrique, dans les deux Amériques, au Brésil notamment, en Australie et ailleurs. Ils fuient quoi? La pauvreté, parfois la famine, la conscription imposée par l’Empire ottoman entouré d’appétits et de menaces et qui tente de lever à partir des régions qu’il domine des armées pour se défendre, mais aussi c’est eux-mêmes qu’ils fuient dans de fiévreux rêves, et qui les importunent, de chances à saisir et de places à prendre. Ils sont bien, ces impatients, les descendants des Phéniciens évanouis. Parfois — souvent même — ils réussiront. Certains d’entre eux spectaculairement: dans le commerce, dans la construction, dans l’enseignement, dans la restauration, dans les services — quelquefois même en politique, se haussant jusqu’à des sommets de l’État. « Le Liban est un petit pays qui ne produit rien sinon des Libanais », écrivait plaisamment, au XIX° siècle, un voyageur français du Levant resté anonyme. Eh bien, soit! les Libanais, qui n’ont rien, produiront beaucoup à partir de rien. Ce n’est pas rien que rien, si l’ambition est là, et la volonté, et le rêve.

 Petit, tout petit pays que le Liban. La superficie de deux départements français — et cinq mille ans d’histoire connue. C’est l’un de ces rares endroits du monde à avoir une histoire bien plus grande que lui et l’ombre de son arbre-symbole couvre une étendue morale qui le dépasse et le déborde de partout. Pays-montagne, longtemps abrupt et sauvage, si, en revanche, la plaine côtière et la haute plaine de la Békaa de l’autre côté du mont vers l’Orient et l’intérieur des terres, ont toujours été agréées, habitées, avec des bourgs, des villages et des villes. Pays-montagne, pays-labyrinthe, ai-je dit. Avec des falaises redoutables, des déchirures violentes de la terre, des grottes et des altitudes inaccessibles ou qui l’ont été pendant des siècles, voire des millénaires: les hommes de la côte ou de la haute plaine ont évité le plus souvent de s’y aventurer. Du coup, au fil de l’Histoire, ce sont tous les minoritaires, tous les réfractaires, tous les persécutés de cette Asie mineure riche depuis toujours d’idées et de nuances d’idées, de potentats de tout poil, d’autocrates amis des dieux ou de Dieu et les représentant ici-bas, Asie féconde en absolus opposables et en exclusivismes intransigeants, ce sont tous ceux-là — que Byzance n’aime pas ou que Damas n’apprécie guère, ou bien c’est Bagdad ou Istanbul la capitale malveillante —, oui, ce sont tous ces têtus, ces « hérétiques », ces ennemis de la foi majoritaire et de la pensée unique qui vont prendre, de siècle en siècle, les mille chemins du Liban, au nez et à la barbe des autorités officielles, se glissant dans ses profonds gouffres, se hissant jusqu’à ses escarpements et ses nids d’aigle, pour y construire leurs villages plus ou moins fortifiés, pour y poursuivre leur mode de vie et pratiquer leurs mœurs, pour y attester leur credo et bâtir autour de leurs croyances leurs lieux de culte — parfois, comme cela s’est produit dans la vallée sainte de la Kadisha, lieux troglodytes où sont parvenus à se lover églises et monastères. Ainsi sont arrivés au Liban, tour à tour ou bien en vrac et simultanément, fuyant des pouvoirs d’essence contradictoire, les Maronites, les Grecs-Catholiques, les Druzes, les Chiites, d’autres aussi: dix-sept confessions en tout pour un peu plus de dix mille kilomètres carrés de sol, dix mille quatre cent cinquante deux exactement. A la tête de ces réfugiés bientôt maîtres de la terre, chacun dans son enclave et son sillon, le Patriarche, le Cheikh, le Mufti, le « moqaddem » qui, lui, agit militairement pour frayer la route en « éclaireur » (ce que le nom de sa fonction indique) et trouver la place la plus sûre et la mieux défendable, le paysage le plus juste pour tous ces déracinés-poètes, bientôt réenracinés dans un chez soi qu’ils modèleront à leur image, croix par-ci, croissant par-là. Car ce qu’on oublie quelquefois de dire ou même de savoir, c’est que les Sunnites aux-mêmes, je parle de ceux du Liban, auront été, à l’origine, des rebelles: les Arabes n’aimant ni la montagne ni la mer, le premier calife ommeyade, Mo’awiya, au VII° siècle, aura affaire à un soulèvement de deux de ses régiments. Pour les punir, il les contraindra à traverser la redoutable montagne et à s’installer sur la côte libanaise, face à la mer honnie, où vivaient depuis les temps premiers les descendants des Phéniciens, puis des Grecs, des Romains, des Byzantins. Ainsi se fit l’un des plus grands brassages d’ethnies sur qui reposent la légitimité humaniste du Liban et, pourquoi ne pas le dire? Sa projection symbolique dans l’avenir.

 Ces communautés libanaises, toutes minoritaires au départ, serreront leurs rangs face à de grands environnements souvent hostiles et qui travailleront à les diviser. Il y aura des frictions, des dissensions et même des guerres entre ces groupes sociaux que tout invitait à s’entendre. Ils finiront pourtant par répondre à l’appel de leurs histoires parallèles et toutefois convergentes à la manière des parallèles de la géométrie post-einsteinienne. Ils inventeront, sur le plan de la communauté nationale unifiée, le vouloir-vivre ensemble en usant de toutes les précautions des vieilles sociétés humaines. « Le pays des longues prudences », c’est ainsi qu’il m’est arrivé de définir une fois le Liban. J’ai dit qu’il fallait qu’il s’y tienne, que c’était là sa formule d’exister, son art d’équilibrer sa part du sol et sa part du ciel. Ainsi, par nécessité, les Libanais s’inventeront une laïcité et une démocratie à leur mesure et selon leur style propre, laïcité et démocratie paradoxalement claniques et pourtant tout en raffinements et en nuances. Décidément, oui, le Liban est un petit pays qui ne produit pas seulement des paysages de lumière, mais qui produit aussi, parce qu’il en a besoin pour vivre et pour survivre, des Libanais.

L’autre sel

Texte extrait du numéro 13 de la revue Aporie, « Salah Stétié et la Méditerranée noire », été-automne 1990

Quand le navire s’engloutit, sa voilure se sauve à l’intérieur de nous. Elle mate sur notre sang. Sa neuve impatience se concentre par d’autres obstinés voyages. N’est-ce pas vous qui êtes aveugle sur la mer ? Vous qui vacillez dans tout ce bleu, ô tristement dressée aux vagues les plus loin ? René Char (Les Matinaux)

 Contrairement à ce que plusieurs en dirent, la Méditerranée n’est pas une mer heureuse. Elle est bleue, et c’est là, selon ses médecins, symptôme avant-coureur de sa mort. Les jeunes mers sont vertes. Elle n’est plus jeune, et cela commence à se savoir, l’antique maîtresse ruisselante de tant de ruffians et de rois. Le premier qui la découvrit dans toutes ses ruses et tous ses pièges et qu’elle mena en bateau pendant vingt ans était un roi, justement, et quel roi !  L’un des plus sages et de meilleur conseil qui fussent, dont le grand Homère lui-même prît sur lui de consigner les éphémérides et de conter les mille péripéties et hasards, Ulysse, et précisément le sage Ulysse, comme s’il fallait à la mer habile en mensonges et en songes ; ah! que cependant jeune elle était encore ! ah ; le plus équilibré des hommes pour exercer sur lui toute l’étendue de sa feinte. Circé, Calypso, les sirènes, ce n’est rien d’autre que Méditerranée dans certains de ses états : noire charmeuse. Car, de préférence, elle a l’oeil liquide des femmes afin de réussir à surprendre, à suspendre et à tenter de paralyser durablement la fébrilité voyageuse et conquérante de ceux sur qui elle a jeté son dévolu.  Cléopâtre, Zénobie, la Kahena, Méditerranée encore que celles-là qui sont les héritières d’Hélène de Troie et de Didon de Tyr, superbes et sanglantes. Poppée, Messaline… ah! que de vierges folles et, d’ailleurs, ces filles de chez nous, ont-elles jamais été vierges ? Isis, peut-être… Car la Méditerranée, dès toujours et si loin que remonte notre mémoire, est ce profond labour des hommes qui fit d’elle, radieuse et échevelée, celle qui se tourne et se retourne dans sa couche pour de puissantes sueurs partagées. Non point avec Ulysse partagées seulement, mais aussi avec Alexandre et César, et avec ceux qui eurent nom Ramsès, et ceux qui eurent nom Hannibal, et ceux qui eurent nom Tarek, et ceux qui eurent nom Napoléon. Et où donc leurs conquêtes et où leurs empires ? Mieux que quiconque la femme du plus vaste accueil sait que le matin des nocturnes sueurs est le plus triste : comment la Méditerranée ignorerait-elle que ses villes sont de celles que les marins quittent à l’aube à la façon des voleurs ? Elle n’aura donc été que lit et que draps de passage pour tous ceux qu’elle crut qu’ils l’aimaient, qui crurent qu’elle les aimait, qu’elle crut qu’elle aimait. Ô folie de la plus sage des mers!

Reste qu’on lui doit, cette folle, quelques-unes des figures les mieux achevées de notre art intellectuel. Au-dessus du berceau de cette fée délirante, de cette magicienne aboyeuse aux orages, luisent nos plus parfaites constellations mentales, filles de la mathématique vivante en qui cette chair hasardeuse qui est la nôtre sait reconnaître, projection de la nécessité qui l’anime, l’une de ses fins dernières et l’un de ses gués vers l’éternel. Car les fils de la Méditerranée sont les premiers à l’avoir démontré : à travers symétrie et syllogisme, nombre et règle, abstractions et codifications, c’est bien de permanence que l’homme rêve, c’est d’invariants qu’il a besoin parmi tant de variables qui l’entraînent, c’est de manque d’absolu qu’il souffre. La Méditerranée est pierre d’angle en ce vœu d’éternel. Comme d’autres construisent sur le sable, les Méditerranéens, d’un rivage à l’autre de la mer commune, c’est sur l’élément que, chaque fois, ils jouent et Jouèrent leur va-tout. L’éternité, depuis l’Égypte rose et noire, basalte et granit, c’est ici, au point géométrique de tout cela, passions et songes, qu’elle a été trouvée une première fois, avant que d’être retrouvée.  » La mer allée avec le soleil « , un homme du Nord, qui a tout vu et tout dit, choisira, l’ayant à son tour parcourue en vue d’y découvrir, lui aussi, sa part de vérité, choisira, dis-je, au bout de sa course essoufflée sur une seule jambe, de revenir mourir sur son bord – car où mourir ailleurs quand on est Arthur Rimbaud ? Mer de mensonge, mer de vérité, elle est la totalité du mensonge quand elle ment et la totalité de la vérité quand elle dit vrai. Ulysse lui-même s’y perdit qui se boucha les oreilles pour ne pas risquer de s’y perdre. Il y a parfois sur la Méditerranée, là où l’eau ne se confond plus qu’avec l’eau, loin des rivages et loin des îles, comme le passage d’un reflet terrible réverbéré par l’acier de l’air et qui est de nature froide et bleue comme le fer de la guillotine. J’ai vu ce reflet-là, métallique, en pleine mer, dans le tremblement distraitement Joyeux de la lumière. J’ai compris que, quelque part, cette mer fertile en dieux et féconde en hommes, toute réalité et tout faux-semblant enfin écartés d’un geste dur comme on fait d’un rideau de théâtre, savait ne réserver nul pardon aux hommes ni aux dieux. Ils y passèrent tous, qu’elle fêta et cajola, bâtisseurs d’empires ici et au-delà, jouets choyés puis brisés rageusement contre les mille âpres rochers, milliers de Charybde et de Scylla, car cette mer, sur le rivage de qui tant de philosophes et tant de prophètes et tant de poètes et tant de mathématiciens et tant d’architectes brillèrent et scintillèrent, pourquoi voudrait-on qu’elle choisît telle scintillation plutôt que telle autre, telle doctrine, telle pensée, telle créance, tel énoncé, tel mode ou tel style ?  » II faut toujours avoir deux idées, l’une pour tuer l’autre « , un philosophe l’a dit qui n’est pas Héraclite. Héraclite a raison contre tous les Méditerranéens réunis. Et la Méditerranée, mer et marâtre, aura raison contre ce même Héraclite.

Alors, mer de tous les naufrages ? Oui, de tous. Le fouet de la colère de la vieille catin fit voler en poussière les pierres et les marbres. Les idées se fanèrent lorsqu’une après l’autre et, assure Paul Valéry, qui est l’une des dernières incarnations d’Ulysse, les civilisations surent enfin qu’elles étaient mortelles, elles aussi. Telle est l’amère leçon dictée au voyageur par toute colonne encore debout, de Louxor à Corinthe, de Volubilis à Baalbeck. Et pourtant… Pourtant sur toutes ces colonnes d’amertume le soleil de la Méditerranée, qui est rusé comme Ulysse, met son miel et voici que des chapiteaux condamnés s’échappe une ultime colombe. Rien jamais ne meurt complètement où le sel veille. Les jarres des grands naufrages remontées au jour respirent encore l’esprit du vin. Les doctrines servent encore pour peu que les hommes s’y prêtent. Les grands linceuls de pourpre où dorment les dieux morts, déroulés, on y taille encore fanions et bannières pour de nouvelles causes déjà resplendissantes. Elles finiront, ces causes, en tragédie ? Soit : elles auront resplendi. Telle est la sagesse ou la ruse de l’esprit qu’il fait litière de son propre doute, qu’il fait de son malheur de demain le surplus d’éclat de son aujourd’hui.  Truismes que tout cela ? La Méditerranée, au fil de ses vagues, n’a fait que rabattre l’une sur l’autre les évidences. Evidemment cruelle, puisqu’elle nie tout et que de chaque chose, si belle et substantielle soit-elle, elle extrait avec une Jalouse minutie la rigueur du néant, elle est tout aussi évidemment balsamique puisqu’elle n’a de cesse d’affirmer que la mort est un tour de passe-passe parmi d’autres, que la sirène d’Ulysse est aussi poisson et donc l’enfant naturel de la mer, que là où ne peut la sagesse la malice y pourvoie, que Circé est châtiée par là même où elle a péché, que le Cyclope est vaincu et ridiculisé pour ne savoir pas lutter d’intelligence avec la plus intelligente de ses prises, qu’Ulysse enfin, réussissant par force habiletés et caresses et patiences et impatiences a dit la Méditerranée me dominer moi-même, mère et marâtre, qu’Ulysse, se glissant entre les mailles de mes filets, trouve enfin la porte de sortie du délicieux labyrinthe que je lui aurai été pour aller rejoindre dans Ithaque la paisible et l’ennuyeuse Pénélope. Tant pis, dit-elle, tant pis pour ceux que je n’aurai pas assez charmé pour qu’ils devinent que mon azur est du noir. Mystère des couleurs : sait-on qu’en langue arabe, langue paradoxale, la Méditerranée n’est ni bleue ni noire, qu’elle est  » blanche « ?

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