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Pour l’oeil qui devient visage ou paysage

POUR L’ŒIL QUI DEVIENT VISAGE OU PAYSAGE

(Paul Éluard)

Il y a entre paysage et poésie le même rapport qu’entre la poire et la soif. Disons mieux : entre une soif immense et tout un verger de poiriers, fleurs et fruits balançant en simultanéité leurs offrandes au même soleil allégorique.

Mais ce n’est pas l’allégorie mon affaire ni non plus l’affaire de la poésie même si celle-ci parfois, et cela depuis toujours et dans toutes les langues, ambitionne, pour des raisons d’universalité, de parler le langage des archétypes. Que de peintures, que de statues, que de poèmes ont choisi de se rallier, parfois somptueusement, par tous les pouvoirs de l’harmonie sollicitée ou du désordre organisé, à ces idéalités rayonnantes, fussent-elles sombres. Que de paysages composés, étudiés, pénétrés de lumière théologique, idéologique, symbolique ! Peint ou chanté, le paysage a été souvent, est souvent encore, un écrin pour l’homme qui se trouve placé là, un faire-valoir pour les hommes et les femmes qui y sont – effet de l’art et questionnement de l’âme – engagés. Il n’y a qu’à penser à tous ces paysages radieux ou orageux qui entourent et enserrent de signes complémentaires, lourds de projections morales, les scènes faisant revivre la Sainte Famille, par exemple, ou les étapes de la passion du Christ. D’autres paysages, d’autres occurrences, d’autres scènes, d’autres fonds et arrière-fonds nourris de mythes et investis d’arbres, d’eaux, de montagnes, de lointains, et magnifiquement éclairés d’une lumière et d’ombres comme abstraites font, en France, au XVIIe siècle, la gloire des tableaux de Nicolas Poussin qui raconte les dieux de la Grèce ou les héros et les héroïnes de la Bible. Cette même rhétorique sublime se retrouve, autrement, chez d’autres peintres (Claude le Lorrain par exemple), dans d’autres pays, à d’autres époques, avec d’autres noms de génies, d’autres sujets, d’autres techniques. La poésie aime aussi cette rhétorique du paysage : rhétorique des paysages des poètes de la Pléiade, par exemple (sauf peut-être Joachim du Bellay), rhétorique des grands poètes de l’ère classique (sauf peut-être Tristan L’Hermite et parfois La Fontaine). Ne parlons pas du XVIIIe siècle qui – Rousseau, le génial Rousseau mis à part – ignore tout du paysage et le néglige. C’est avec le XIXe siècle et la montée du Romantisme que le paysage fait sa grande entrée dans la poésie et la prose françaises. Dans la grande peinture aussi de ce grand siècle, peinture qu’avaient pourtant pressentie et annoncée les merveilleux paysages de Watteau, de Fragonard et aussi les visions antiques si riches de mélancolie de Hubert Robert. Reste que, malgré la rencontre des sensibilités, voire leurs convergence entre peintres et poètes, c’est le paysage sorti de la plume des poètes qui retiendra ici mon attention.

Je repose donc la question : pourquoi le paysage, pourquoi la poésie, pourquoi ce binôme qui aujourd’hui va tellement de soi qu’il ne semble pas faire problème et qu’effectivement il n’en fait pas ? C’est, me semble-t-il, qu’à mesure que l’homme a pris historiquement conscience qu’il n’était pas le centre et la raison d’être de l’univers, ce qui fut longtemps sa position théologique, son environnement, cette puissante nature partout présente et active autour de lui, l’a envahi, a investi sa conscience. Un jour viendra où Rimbaud, dont toute l’œuvre et notamment Les Illuminations est tissée de paysages, d’ailleurs plus infinis que finis, mélangeant imagination et réalité (et quelquefois c’est l’imaginaire qui fonde miraculeusement le paysage réel comme déjà dans “Le Bateau ivre”), un jour viendra, dis-je, où le très jeune poète donnera en quelques mots l’équation de cet amalgame entre l’âme et le monde, entre la vie de la personne et son dialogue avec la globalité cosmique, l’éventail déployé des éléments :  « Enfin, ô bonheur, ô raison, dit-il dans Une Saison en enfer, j’écartais du ciel l’azur qui est du noir, et je vécus, étincelle d’or de la lumière nature ». Mais Rimbaud le voyant, qui sait voir aussi le monde autour de lui et qui d’une manière ininterrompue l’interprète selon la fantaisie explosive de son imagination, a, derrière lui une longue lignée de “voyants”. J’appelle voyant quiconque voit double : ce qu’il a sous les yeux et ce que son âme voit, cette âme qui est peut-être une efflorescence de l’inconscient, lui-même structuré selon les rouages les plus secrets de la nature et ses lois, lois qui sont en état de porosité avec les milliers de présences du monde et leurs jeux multipliés.

Avant Rimbaud, cependant, les grands maîtres de paysage poétique (je me limite à la tradition française) sont d’immenses communicants avec les offrandes paisibles ou violentes que leur propose le monde dans sa constante et généreuse auto-dilapidation. Chez Hugo, chez Baudelaire, chez Mallarmé, chez Verlaine qui fut le plus proche compagnon du jeune Arthur et plus énigmatiquement chez Nerval, le paysage est dominant et se déploie en coup d’archet accompagnant le chant du cœur. Les exemples sont innombrables de cette osmose chez tous les poètes que je viens de citer et chez d’autres. Parfois rien qu’une image : la lune : « Cette faucille d’or dans le champ des étoiles » (Hugo), parfois tout un vers : « Entends, ma chère, entends la douce nuit qui marche » (Baudelaire), un autre vers, d’une perfection absolue : « Bergère ô tour Eiffel le troupeau des ponts bêle ce matin » (Apollinaire), ce court poème de Jean-Paul Toulet en deux quatrains :

L’immortelle, et l’œillet de mer
Qui pousse dans le sable,
La pervenche trop périssable,
Ou ce fenouil amer

Qui craquait sous la dent des chèvres
Ne vous en souvient-il,
Ni de la brise au sel subtil
Qui nous brûlait aux lèvres ?

(Les Contrerimes),

Je signale également cette métaphore de Claudel dans “Ballade”, tout un paysage dramatique en un verset : « Ceux que le mouchoir par les ailes de cette mouette encore accompagne quand le bras qui l’agitait a disparu », et Reverdy, dans ce beau faux paysage mental : « Comment vivre ailleurs que près de ce grand arbre blanc de cette lampe », et les autres, tous les autres sublimes inventeurs d’images, images réelles, images irréelles, images surréelles : de Cendrars à Fargue, de Laforgue à Milosz, de Desnos à Breton, d’Aimé Césaire à Saint-John Perse, de Jouve à Segalen et à Supervielle, de Germain Nouveau à Valéry Larbaud, de Max Jacob à Paul Éluard et à René Char, d’Yves Bonnefoy au très pur André Du Bouchet, pour ne citer que quelques-uns parmi ceux qui sont des créateurs, des bergers du paysage. Et je n’aurais garde d’oublier dans cette énumération mon compatriote, le Libanais Georges Schehadé :

Il y a des jardins qui n’ont pas de pays
Et qui sont seuls avec l’eau
Des colombes les traversent bleues et sans nids

Mais la lune est un cristal de bonheur
Et l’enfant se souvient d’un grand désordre clair

Ce sont là, chez tous ces poètes, heureux ou malheureux, des paysages liés au réel ou reliés au possible. Des paysages apprivoisables, habitables. Il existe quelques poètes français, parmi les plus grands, eux aussi maîtres du paysage mais d’un paysage inhabitable. Poètes du paysage improbable, hautement imaginaire. Inhabitable par excès le plus souvent de beauté et rayonnant aux limites d’un impossible : c’est souvent le cas de Rimbaud dans tous ses écrits. Citons :

MYSTIQUE

Sur la pente du talus les anges tournent leurs robes de laine dans les herbages d’acier et d’émeraude.

Des près de flammes bondissent jusqu’au sommet du mamelon. A gauche le terreau de l’arête est piétiné par tous les homicides et toutes les batailles, et sous les bruits désastreux filent leur courbe. Derrière l’arête de droite la ligne d’orient, des progrès.

Et tandis que la bande en haut du tableau est formée de la rumeur tournante et bondissante des conques des mers et des nuits humaines.

La douceur fleurie des étoiles et du ciel et du reste descend en face du talus comme un panier, – contre notre face, et fait l’ abîme fleurant et bleu là-dessous

(Les Illuminations)

Non loin de Rimbaud, deux poètes décisifs sont Gérard de Nerval et Isidore Ducasse, le pendant de notre Arthur (dont la dimension tragique se déploie aussi fastueusement que cruellement dans les quelques pages brûlantes d’Une Saison en enfer) : c’est le Comte de Lautréamont, l’auteur redoutable, l’imagier et le paysagiste impeccable et implacable des Chants de Maldoror. À l’inverse de Rimbaud, lui meurt physiquement à vingt ans. Il n’est pas fou, comme l’ont prétendu Rémy de Gourmont ou Léon Bloy, mais ses paysages, puisés dans la nappe phréatique de l’inconscient ont la splendeur effrayante et parfois tendre des anges noirs : « Vieil océan, ô grand célibataire[…], dis-moi donc si tu es la demeure du prince des ténèbres. Dis-le moi… dis-le moi, océan (à moi seul, pour ne pas attrister ceux qui n’ont encore connu que les illusions), et si le souffle de Satan crée les tempêtes qui soulèvent tes eaux salées jusqu’aux nuages. Il faut que tu me le dises, parce que je me réjouirais de savoir l’enfer si près de l’homme. Je veux que celle-ci soit la dernière strophe de mon invocation. Par conséquent, une seule fois encore, je veux te saluer et te faire mes adieux ! Vieil océan, aux vagues de cristal… » (Chant IX). Un grand poète, Henri Michaux, qui se trouve être aussi un peintre des profondeurs de l’homme et du monde, est l’un des descendants en droite ligne de Lautréamont.

Plus effrayant mais plus directement ému que Maldoror et aussi puissamment armé pour opérer la transformation du paysage et même sa transfiguration est Gérard, notre Gérard, Nerval. Sylvie, Aurélia, Les Chimères, quelles vues et quelles visions pour reprendre la distinction célèbre de Mallarmé ! Que ce soit le paysage aimé et regardé en terre de Valois, que ce soit le paysage étrange, apprivoisé, aimé et regardé en terre d’Orient, que ce soit, une fois ouvertes les “portes d’ivoire et de corne” d’Aurélia, les plongées du “nageur d’un seul amour”[1] dans les rêves et les anamorphoses de la quête de la seule aimée éclairée par la lumière des rêves, les vues et les visions que Nerval rapportent de “là-bas” sont tout à la fois magnifiques et angoissantes. « L’épanchement du rêve dans la vie réelle » suscite cela, que Nerval retient avec une maîtrise absolue dans le cristal de sa langue, le déroulement d’un panorama infini qui entraîne le lecteur vers des enchantements et des sortilèges où il lui semble s’égarer lui-même, sur les pas de Gérard, dans tous les lieux insaisissables et pourtant mystérieusement cohérents du labyrinthe de la dualité. Les paysages du pays de Nerval sont aussi inoubliables que ceux de Dante dans La Divine Comédie.

Et les sonnets des Chimères, ces diamants qu’on dirait de la mine déjà taillés ? Citons, pour l’éclat du paysage antique, en terre de Méditerranée, l’un d’entre eux :

La connais-tu, Dafné, cette ancienne romance,
Au pied du sycomore, ou sous les lauriers blancs,
Sous l’olivier, le myrte, ou les saules tremblants,
Cette chanson d’amour qui toujours recommence ?…

Reconnais-tu le temple au péristyle immense,
Et les citrons amers où s’imprimaient tes dents,
Et la grotte, fatale aux hôtes imprudents,
Où du dragon vaincu dort l’antique semence ?…

Ils reviendront, ces Dieux que tu pleures toujours !
Le temps va ramener l’ordre des anciens jours ;
La terre a tressailli d’un souffle prophétique…

Cependant la sibylle au visage latin
Est endormie encor sous l’arc de Constantin :
— Et rien n’a dérangé le sévère portique.

Paysage admirable et qui contient tous les signes du Sud abandonnés en attente de quelque déchiffrement à venir dans la lumière du Sud. Ce déchiffrement, par bonheur, n’est pas encore venu et sans doute tardera-t-il à venir. Poème au sens propre du mot sibyllin quoique, en chacun des éléments, resté concret. Nous connaissons ce paysage, nous l’avons traversé, nous y avons vécu. Au-delà de l’immédiateté de ces lignes heureuses qui s’inscrivent dans notre conscience, un infini se dessine au loin, en marge de tous les détails identifiés qui installent en nous cet infini et cependant se laissent dévorer par lui comme par un feu. L’immobilité, la fixité des choses introduit une éternité. Et voici, étonnamment, qu’à travers le rayonnement des symboles obscurs indéchiffrés se lève à nouveau, comme dans le sommeil de l’énigmatique sibylle, le crépuscule ambigu de l’allégorie renaissante.

Plus que toute autre chose, le paysage se prête à la projection allégorique. Dira-t-on que je me contredis au regard de ce que j’affirmais au début de ce propos ? Soit, je me contredis. Le poème, qui est le lieu de la plus courte distance qui va du cœur au monde et vice-versa, est, se doit d’être le lieu de fusion de ses éléments disparates et souvent contradictoires. Il dit spontanément ce qu’il a à dire en première lecture et garde en réserve l’espace de sa lecture seconde, une fois que, dissipés ses déchirements, il se résout harmoniquement en lui-même, devenant ce point inaltérable où tout s’efface et disparaît au profit de la transparence de l’unité rejointe.

L’allégorique et le symbolique font partie très souvent de l’ombre portée du poème, dans le secret d’une éventuelle lecture seconde. Il y a une dizaine d’années, j’écrivais innocemment un texte sur un site de rochers monumentaux que j’ai toujours aimés et qui dominent de leur massive présence la montagne d’alentour et la Méditerranée libanaise à ses pieds. Je croyais naïvement que c’étaient seulement ces rochers de Kesrouan, province centrale d’un Liban encore occupé, qui me dictaient mes mots. C’est plus tard que je découvrirai qu’à travers ces masses opaques résistant à l’érosion depuis des milliers d’années, c’était ma nostalgie d’un Liban délivré qui s’exprimait.

ROCHERS DU LIBAN

Visages sans visage, rochers, fable dure. Ils disent, ils affirment catégoriquement : nous sommes le monde. Face à l’éternité parfaite et patiente d’un ciel et d’une mer amoureusement appareillés, ils font la lente démonstration de leur propre éternité sans amour. Ici, c’est le jardin sans jardin, de la Preuve, l’Eden minéral illuminé. Plus bas, ce sont les blancs villages prisonniers d’une odeur de menthe et la vigne grosse d’un vin perdu de sucre, plus bas encore, c’est la mer – qui déchire et dévore ses dentelles. Ici, c’est le vent seulement, et cette draperie compacte qui l’habille, – c’est une rose qui perd, au fil de l’air brusque, ses pétales de feu.

Sous le vol frémissant des roches pâles et pures, Adonis va mourir. Conscience plus que terre friable, ô vulnérable; évanouie dans ta propre fumée ! Mais où courait-il, ce fils du désir, à travers les tables saintes de cette vallée, taillée à vif dans la mélancolie du monde, où l’attendait pour le meurtrir, à toute allure, une pierre déguisée en sanglier ? Une femme se déploiera pour le pleurer et le peuple, tigre naïf des anémones. Certains, à l’heure où le sang coula, crurent-ils à l’émotion des planètes, aux minuits de la rosée au-dessus des laitues du songe ? Qu’ils se rappellent la fermeté du très beau mois, ce ciel bâti ! Simplement, parce que la saison tournait, les constellations penchèrent un peu, grappes alourdies. Elles scintillèrent sèchement puis, le froid venu, grelottèrent.

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[1]       L’expression est de Georges Schehadé, dont elle constitue le titre d’un recueil.

Homme fini, paysage infini

Entretien sur la poésie réalisé par Audrey Hadorn, au sujet de la thématique de cette édition du Printemps des poètes :

« D’infinis paysages… »

« Exprimer les liens profonds qui unissent l’homme à la nature, les célébrer ou les interroger est un des traits les plus constants de la poésie universelle. Mers et montagnes, îles et rivages, forêts et rivières, ciels, vents, soleils, déserts et collines, la plupart des poèmes porte comme un arrière-pays la mémoire des paysages vécus et traversés. Se reconnaître ainsi tributaire des infinis visages du monde, c’est sans doute, comme le voulait Hölderlin, habiter en poète sur la terre. »
Jean-Pierre Siméon,
Directeur artistique de l’association Printemps des poètes

Question 1 : Tel est l’édito de Jean-Pierre Siméon sur cette édition 2011 ayant pour thème d’ « Infinis Paysages ». Qu’est-ce que cette thématique vous inspire ?

Cette thématique ne m’inspire rien de particulier, tant elle me paraît aller de soi. Depuis toujours, il existe un lien très étroit et très fort entre l’homme et son environnement naturel, surtout si cet homme est poète. Le poète appelle à lui les images, les signes et les figures de son jardin qui est le monde pour en nourrir son inspiration et, dans certains cas, à travers l’émotion immédiate reçue du paysage, serein fût-il, ou grandiose et sauvage, pour enrichir le trésor de ses projections symboliques. Rappelons-nous Baudelaire :

La Nature est un temple où de vivants piliers
Laissent parfois sortir de confuses paroles
L’homme y passe à travers des forêts de symboles
Qui l’observent avec des regards familiers

Le “Jardin de nature” a irrigué la sensibilité poétique en Orient et en Occident, au Nord et au Sud de la planète, tout ce fourmillement d’étoiles au-dessus de nos têtes, et cela, je l’ai dit, de tout temps, certaines langues et certaines époques se révélant plus sensibles que d’autres à cet envahissement, disons mieux à cette osmose puissante et créatrice entre l’homme et le monde. Il arrive d’ailleurs, souvent, que le paysage observé se charge d’imaginaire qui en multiplie le pouvoir affectif par l’entrée en scène de l’inconscient. Les poètes, du type Hugo, ou Nerval, ou Baudelaire, ou Rimbaud, ou Lautréamont, et plus tard la poésie de notre modernité – les surréalistes notamment, mais aussi Apollinaire, René Char, Saint-John Perse, Pierre Jean Jouve, Rilke en Allemagne, Segalen en Chine, etc. – ont étendu les pouvoirs du paysage à l’infini en y introduisant des éléments neufs issus d’explorations et d’expériences personnelles qui font exploser le cadre strict du panorama observable et spontanément identifié. Les grands peintres de notre modernité (Ernst, Masson, Balthus, Dali, Klee) n’ont pas procédé autrement et, du coup, poètes et peintres se sont appuyés les uns sur les autres et multiplié leur capacité d’invention. En somme, le paysage visible donne accès au paysage invisible, autrement dit à l’infini. On peut donner congé au vent des apparences faciles. La Tour Eiffel est désormais bergère des ponts, ce qui, grâce à la vue-vision d’Apollinaire, nous devient évidence.

Question 2 : Comment la thématique « d’infinis paysages » résonne-t-elle par rapport à vos écrits ?

Je pense avoir déjà répondu à cette question. Ma poésie, la totalité de ma prose, puisent leur meilleur dans la fluidité de ces passages que je viens d’explorer brièvement.

Question 3 : La programmation décline la thématique au sens large, y compris en incluant une dimension sociétale et politique avec les thèmes de frontières et des sans-papiers. Le poète doit-il jouer un rôle politique ? La poésie est-elle un contre-pouvoir ?

Certes le poème est lié par ses racines les plus secrètes au milieu dans lequel il a vu le jour, ses mots, ses intonations sont colorés par la lumière de ce milieu, c’est ce qu’on peut constater chez les poètes apparemment les moins engagés. Cela dit, je ne vois pas en quoi le thème de l’infini paysage peut inclure les graves problèmes que vous rappelez : celui des sans-papiers, celui du libre passage des frontières. C’est là un tout autre registre et ce sont là des questions qui méritent réflexion pleine et entière, et non plus par le biais d’un raccord esthétique. La poésie est-elle un contre-pouvoir ? Bah ! Elle n’intéresse, hélas, presque personne aujourd’hui. Elle eut pourtant dans l’histoire un important impact politique : dans la société arabe pré-islamique, dans des périodes révolutionnaires (les poètes de la Révolution russe, par exemple : Maïakovski ou bien Alexandre Blokh) ou les poètes de la résistance, de toutes les résistances (en France, sous l’occupation allemande, en Palestine, sous l’occupation israélienne des territoires). Cela dit, chaque fois qu’il y a oppression et tyrannie, il appartient au poète de parler hautement, durement : Césaire l’a fait, Mahmoud Darwîch l’a fait, d’autres, beaucoup d’autres seraient à citer, et avant tout cela, à l’avant-garde de la parole revendicatrice et libératrice, le Victor Hugo des Châtiments.

Au sujet de l’art poétique et de la place du poète dans notre société

Question 4 : Quelle place occupe d’après vous la poésie dans la société d’aujourd’hui (notamment par rapport à la place qu’elle avait dans la société des années 20 avec le surréalisme ou dans les années 40 avec la poésie de la Résistance qui ont donc contribué à modifier en profondeur le monde)? Et pour quelles raisons?

La poésie n’occupe aucune place dans la société d’aujourd’hui, du moins dans les sociétés occidentales dont le dieu honoré et adoré est l’efficacité économique. Il n’y a plus de grands et vrais poètes en Allemagne, le pays de Goethe, de Hölderlin, de Novalis, de Rilke. Il n’y a plus de poète important aux États-Unis, le pays de Walt Whitman. Il n’y en a pas non plus en Angleterre, le pays de Keats. Et quant à la France, les grands poètes de la deuxième moitié du XXe siècle sont en train de disparaître l’un après l’autre : Du Bouchet avant-hier, hier Césaire, aujourd’hui Glissant… Pourquoi plus de poètes ? je n’en sais rien. Par épuisement de l’émotion au profit de l’inquiétude vitale, par moins d’attachement à la parole et moins de goût pour le partage… On dirait d’une dynamique cassée, d’un ressort irréparablement brisé, d’un vocabulaire oublié, d’une dimension majeure de l’être soudain horriblement défigurée et démantibulée.

Question 5 : Quel est votre rapport au monde en tant que poète ?

C’est un rapport continu, interrompu, simple et à la fois multiple. Tout chez moi devient allégorie, comme dit en substance Baudelaire, pardon du rapprochement, mais c’est chez moi, dans le grand âge qui est désormais le mien, le constat de l’expérience. Je reçois toute chose, tout être, tout événement en plein visage et, aussitôt, le grand jeu de l’interprétation et de l’anamorphose se déclenche et tout de ce qui m’arrive est lu par moi simultanément en lecture première immédiate, et en lecture seconde : qu’est-ce que cela veut dire ? s’interrogeait Mallarmé ; oui, qu’est-ce que ça veut dire ? Tout s’écrit pour moi, à un moment donné, sur fond d’absolu. Un absolu paradoxal, puisque je ne comprends pas le sens de ce mot en dehors d’une référence à un dieu et qu’en ce qui me concerne cette référence n’existe plus. Je vis dans les relativités du monde entre lesquelles les mots, mes mots entre autres, essaient de créer une “corrélation signifiante” aussi fragile, hélas, et aussi signifiante que la toile de l’araignée. Cette toile d’araignée comme le monde, les aspects innombrables du monde, pour les réunir au centre, en un lieu où par le seul fait de leur centration, les choses dispersées prennent sens : un sens de beauté, notre seule approche de l’absolu étant dans la révélation, si évasive soit-elle, de ce sens lui-même porteur d’une fulgurance, ligne d’horizon en feu à la crête des mots. C’est peut-être philosopher un peu trop. Pardonnez-moi.

Question 6 : L’absence d’un grand courant esthétique clairement identifiable dans l’art poétique aujourd’hui vous semble-t-elle à l’origine d’un manque de visibilité des poètes auprès du grand public ? Ou pensez-vous au contraire que la poésie dans sa multitude de mouvements incarne une liberté absolue, presque révolutionnaire dans sa dynamique sans limite, dans un monde régi par des codes ?

Dans le temps, en effet, l’appartenance d’un poète à un groupe identifié ou un courant, à un mouvement, fût-il politique, parfois à une revue importante, lui assurait une visibilité plus grande d’abord parce que le mouvement ou la revue auxquels appartenait ce poète lui servait de garant auprès de l’opinion de tel ou tel public acquis d’avance, ensuite parce qu’un mouvement ou une revue avait plus de moyens et donc plus d’impact qu’un individu isolé, enfin parce que la poésie de ce poète profitait de l’effet multiplicateur provoqué par d’autres œuvres à côté de son œuvre, d’autres poètes à côté de sa personne et qui, à l’occasion, lui servaient de boucliers, et d’autres motifs que littéraires ou seulement poétiques. Il est évident que les poètes communistes – Aragon et Paul Éluard en premier lieu – ont tiré profit, grand profit, quelle que fût par ailleurs la qualité de leur talent, de leur affiliation au puissant parti communiste de leur époque. Les surréalistes, par la violence de leur action publique et leur extraordinaire propension à l’insolence et à la perturbation sous toutes les formes que celle-ci peut prendre, ont beaucoup aidé les membres du groupe (poètes ou peintres) à se faire connaître et même à s’imposer. La première NRF, revue qui, par sa qualité et son exigence, a permis à ses auteurs d’être repérés et reconnus comme les plus significatifs et même les meilleurs de leur temps et contribué à leur classement privilégié dans la mémoire de leur époque. Il en fut de même au milieu du XIXe siècle pour les Romantiques en leur mouvement ; peut-être même, au XVIe siècle, pour les poètes de la Pléiade formant groupe. Les choses ont bien changé pour nous. Heureusement. Nous ne croyons plus aux mouvements ni aux groupes. Le poète, au demeurant peu entendu et peu sollicité désormais, est lu par quelques-uns d’une lecture intime, secrète, complice, identifiante. Si donc il est beaucoup plus vulnérable dans son rapport avec le public, il est bien plus libre dans son propre rapport avec sa création et celle-ci, par la force des choses, se concentre sur elle-même, s’approfondit, se noue sur le noyau mystérieux du silence interne qui lui a donné naissance, tend la main – par-delà le public actuel préoccupé de problèmes du jour le jour – à quelque public de l’avenir, même étroit, attaché à la reconquête de sources de la langue et du mystère de l’être.

Question 7 : Pour des lecteurs qui ne connaîtraient pas votre œuvre, quel(s) ouvrage(s) leur conseilleriez-vous pour découvrir votre univers ? Pour quelles raisons ?

Il faut toujours lire, d’un poète qu’on ne connaît pas, le premier livre et le plus récent. Pour réunir en une seule prise la fleur naissante et le fruit advenu, et de la sorte obtenir un trajet. En ce qui me concerne, je conseillerai à un lecteur intéressé par mon œuvre de commencer par la lecture de mon recueil augural L’Eau froide gardée (Gallimard, 1972) et de poursuivre, dans le même mouvement, par la lecture de mon recueil Oiseau ailé de lacs (Fata Morgana, 2010). Puis, par la suite, de lire ce qui lui plaît, poésie ou prose, entre ces deux bornes. La collection Bouquins (Robert Laffont) a publié en 2009 une partie de mon œuvre, un fort volume de 1200 pages intitulé En un lieu de brûlure : on peut aussi m’aborder par là si l’on veut.

Question 8 : Quelles œuvres poétiques vous ont influencé ou vous ont accompagné dans votre vie ? 

J’ai lu beaucoup d’œuvres, issues de beaucoup de cultures (l’arabe et la française, bien sûr, mais aussi combien d’autres !) qui m’ont profondément touché, impressionné, sans doute partiellement modelé. Dans ma jeunesse, j’ai beaucoup fréquenté, étudiant à Paris, Pierre Jean Jouve et Henri Michaux (mais je connaissais par cœur Baudelaire, Mallarmé et Rimbaud). Plus tard, diplomate à Paris, j’aurai comme collègue à l’Unesco Pablo Neruda, je recevrai Ungaretti, et chez moi, ambassadeur en Hollande, tous les poètes de ma génération : d’Adonis à Michel Deguy, d’Yves Bonnefoy à André Pieyre de Mandiargues. Arrêtons cette vaine énumération, si même émouvante. Je rappelle que je suis d’origine libanaise : à Beyrouth, au sortir de l’adolescence, j’ai eu l’immense privilège de côtoyer un poète parmi les plus purs qui soient : Georges Schehadé, et un maître qui fut pour moi (comme il le fut pour Schehadé et pour Jabès) LE maître : Gabriel Bounoure, alors directeur de l’École Supérieure de Beyrouth et, homme de très haute culture, critique de poésie très écouté et très admiré de la NRF. Par lui, l’École Supérieure des Lettres de Beyrouth était devenue Saïs et nous les disciples à Saïs. La poésie nous était tout. Elle l’est restée pour moi, enfant du premier jour.

© 2020 SALAH STETIE

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