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Conférence « Méditerranée tragique » BNF 15/10/15

IMG_6744Méditerranée tragique – BNF – jeudi 15 à 18h30

Poète et essayiste parmi les plus marquants de notre temps, d’origine franco-libanaise, Salah Stétié est reconnu et se revendique lui-même comme un penseur méditerranéen (cf. son livre Cultures et violence en Méditerranée, Imprimerie Nationale, 2008). Il a consacré au Mare nostrum une partie de sa réflexion, analysant les tenants et aboutissants de cette région du monde où sont nés – fût-ce parfois sous le couvert du Dieu unique – l’humanisme ainsi que la civilisation issue de celui-ci et ses cultures contrastées. Or, aujourd’hui, la Méditerranée déchirée vit une terrible, une dangereuse tragédie identitaire dont la conséquence est, ici et là, la détérioration de la volonté de dialogue. Pourquoi ? Comment ? Telles sont les questions engageant notre avenir que se pose l’écrivain et auxquelles son propos souhaite répondre.

« J’ai honte », Le Figaro, 6/3/15

J’ai honte

Article paru dans Le Figaro 6/3/15

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Le Coran dit en sourate III, 45 :
Ô Marie
Dieu t’annonce
la bonne nouvelle d’un Verbe émanant de Lui :
Son nom est : le Messie, Jésus, fils de Marie ;
illustre en ce monde et dans la vie future ;
il est au nombre de ceux qui sont proches de Dieu…

Il dit aussi en V, 82 :
Tu constateras
que les hommes les plus proches des croyants
par l’amitié sont ceux qui disent :
« Oui, nous sommes Chrétiens ! »

en 83 : (ce sont les chrétiens qui parlent) :
Notre Seigneur !
Nous croyons !
Inscris-nous parmi les témoins !

En 84 :
Pourquoi ne croirions-nous pas en Dieu
et à la Vérité qui nous est parvenue ?
Pourquoi ne désirerions-nous pas
que notre Seigneur nous introduise
en la compagnie des justes ?

En 85 :
Dieu leur accordera
en récompense de leurs affirmations
des Jardins où coulent des ruisseaux
Ils y demeureront immortels :
telle est la récompense de ceux qui font le bien

Le Coran dit bien d’autres choses. Mais rien ni personne ne peut faire que ces mots tout d’affection et d’espérance à l’égard des chrétiens ne soient inscrits pour l’éternité (puisque la parole divine est, dit-on, éternelle) dans le Livre sacré de l’Islam.
Comment feront ceux qui aujourd’hui, en Orient, persécutent les chrétiens, les égorgent, les jettent vivants dans des puits, parfois les crucifient, oui, comment feront ces lecteurs sans doute assidus du Coran pour justifier leurs actes aussi inhumains qu’illégitimes aux yeux de leur Livre et pour se dédouaner devant leur Dieu d’en avoir ainsi cruellement usé avec ceux qui se sont, cinq siècles avant eux, déclarés les témoins de la Vérité et ont suivi la parole du “Verbe de Dieu” ?
Qu’ils relisent, ces égarés, les ayât que je viens de leur remettre en tête. Qu’ils sachent également, ces Arabes, que si la langue arabe existe aujourd’hui dans la splendeur créatrice qu’on lui connaît, c’est parce que dès la fin du XIXe siècle, des lexicologues, les Boustany, l’ont ressuscitée et l’ont illustrée par des dictionnaires et des encyclopédies, que des érudits, les Yazigi ont montré de cette langue la fertilité intrinsèque, que le premier livre de la modernité arabe, quoique écrit en anglais, s’appelle Le Prophète et que le héros de ce livre, traduit dans une cinquantaine d’idiomes et toujours passionnément lu, se nomme Al-Mustapha, l’autre désignation de “l’Envoyé”. Les Boustany, les Yazigi, Khalil Gibran, l’auteur du Prophète, sont des chrétiens du Liban. Ils appartiennent tous à une magnifique communauté spirituelle et intellectuelle qui habitait, qui habite toujours le monde arabe. Les chrétiens sont chez eux définitivement dans ce monde et je les supplie, à genoux s’il le faut, de ne pas partir, de ne pas céder à la panique. Que ferions-nous, nous, les musulmans, sans eux, sans leur présence, qui fut souvent pour tous les peuples de cette région synonyme de progrès à tous les niveaux ?
J’ai honte d’avoir à écrire tout cela qui devrait aller de soi. J’ai honte avec tous ceux qui, aujourd’hui, ont honte. Honte, terriblement.
Salah Stétié

Dernière publication : L’Extravagance,  mémoires (Robert Laffont)

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Questionnaire de Proust 05/02/15

L’Orient Littéraire 05 février 2015

questionnaire_originalQuestionnaire de Proust à…

Salah Stétié
2015-02-05

Poète et essayiste libanais vivant en France, Salah Stétié est né à Beyrouth en 1929. Diplomate longtemps en poste à Paris, secrétaire général du ministère libanais des affaires étrangères, ancien délégué permanent du Liban auprès de l’Unesco, il a fondé en 1955 L’Orient Littéraire et a collaboré aux principales revues de création littéraire et poétique en France, dont Les Lettres Nouvelles, Le Mercure de France, La Nouvelle Revue Française… Il a obtenu en 1995 le Grand Prix de la Francophonie décerné par l’Académie française. Son autobiographie, L’Extravagance, est sortie en septembre dernier aux éditions Robert Laffont.

Quel est le principal trait de votre caractère ?

L’ouverture à l’autre.

Votre qualité préférée chez une femme ?

La volonté d’être.

Qu’appréciez-vous le plus chez vos amis ?

La discrétion.

Votre principal défaut ?

L’impatience.

Votre occupation préférée ?

Écrire.

Votre rêve de bonheur ?

Écrire en aimant.

Quel serait votre plus grand malheur ?

Cesser d’aimer.

Ce que vous voudriez être ?

Ce que je suis, en mieux, autrement dit en plus.

Le pays où vous désireriez vivre ?

Le mien, s’il existait.

Votre couleur préférée ?

La huitième.

La fleur que vous aimez ?

Le lis noctiflore.

L’oiseau que vous préférez ?

Le colibri.

Vos auteurs favoris en prose ?

Montaigne, Pascal, Flaubert, Jouve.

Vos poètes préférés ?

Villon, Djelal-Eddine Roumi, Rimbaud, Al-Mutanabbi, Mallarmé, Claudel.

Vos héros dans la fiction ?

Les ambigus.

Vos compositeurs préférés ?

Bach, Vivaldi, Mozart, Mahler.

Vos peintres favoris ?

Tous ceux avec qui j’ai travaillé, plus Vermeer.

Vos héros dans la vie réelle ?

Les ambigus.

Vos prénoms favoris ?

Les moins voyants.

Ce que vous détestez par-dessus tout ?

La goinfrerie.

Les caractères historiques que vous détestez le plus ?

Les politiques de violences.

Le fait militaire que vous admirez le plus ?

Aucun.

La réforme que vous estimez le plus ?

Celle qui donne la sécurité économique aux pauvres.

L’état présent de votre esprit ?

Mélancolique.

Comment aimeriez-vous mourir ?

Par hasard.

Le don de la nature que vous aimeriez avoir ?

La séduction physique (aussi).

Les fautes qui vous inspirent le plus d’indulgence ?

Les fautes d’orthographe chez les enfants (et les gendarmes).

Votre devise ?

« Passer outre ».

Participe au colloque « Poètes en guerre », BNU de Strasbourg 29/01/15

Colloque international

29-31 janvier 2015 – Auditorium de la BNU

Entrée libre dans la limite des places disponibles

organisé par la Bibliothèque nationale et universitaire et la Faculté des lettres de l’Université de Strasbourg, avec le soutien du Consulat général de Russie.

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Programme

29 janvier : Première journée

13.30 – 14.00 : Ouverture du colloque par :

Albert Poirot, administrateur de la BNU
Michel Deneken, 1er vice – président de l’Université  de Strasbourg
Béatrice Guion, directrice de l’Equipe d’Accueil « Configuration Littéraire »

14.00 – 15.00 : Des poètes et la guerre : table ronde
Animée par  Jean-Yves Masson (poète et traducteur, professeur de littérature comparée à l’Université Paris 4)
Avec la participation de : Salah Stétié, poète et diplomate libanais ; Stephen Romer, poète et traducteur anglais ; Michèle Finck, poéte et traductrice française ; Olga Sedakova, poéte et traductrice russe  
 
15.00  – 17.30 : Poésie et guerre : regards croisés  
Présidé par Jean-Noël Grandhomme (Université de Strasbourg)
Nicolas Beaupré (Université de Clermont-Ferrand) : « Au front : littérature et poésie combattante de la Grande Guerre »
Olivier Henri Bonnerot (Université de Strasbourg) : « Ceux qui tiraient dans les étoiles… »
Jean-Pierre Rioux (historien, inspecteur général honoraire de l’Education Nationale) : « Eté 14 : Péguy en pantalon rouge »
Pause
 
18.00 : visite guidée de l’exposition 1914, la mort des poètes à la Bibliothèque nationale et universitaire de Strasbourg, en compagnie de ses commissaires Julien Collonges, Jérôme Schweitzer et Tatiana Victoroff 
 
20.00 : soirée poétique « La bataille de partout : les poètes face à la violence de l’Histoire »  (salle Pasteur, Palais universitaire).
Entrée libre dans la limite des places disponibles. 
 

30 janvier : Deuxième journée 

10.00 – 12.30 : Poètes en dialogue : Péguy, Stadler, Owen
Présidé par Xavier Hanotte (Ecrivain et traducteur)
Maryse Staiber (Université de Strasbourg) : « De Péguy à Stadler : un cas de transfert culturel dans l’Europe d’avant-guerre »
Jennifer Kilgore-Caradec (Université de Caen) : « Blessures profondes dans l’œuvre de Péguy, Stadler et Owen »
Charles Fichter (germaniste, professeur agrégé) : « Stadler, Péguy et la guerre »

14.00 – 18.00 : Dialogue entre les arts et la  guerre
Présidé par frère Remy Vallejo (centre Emmanuel Mounier)
Maurice Godé (professeur émérite de l’Université de Montpellier) : « Les poètes et la Grande Guerre dans les revues expressionnistes allemandes Der Sturm, Die Aktion et Die Weißen Blätter  »
Sophie Aymes-Stokes (Université de Bourgogne) et Brigitte Friant-Kessler (Université de Valenciennes) : « Entre traces et mémoire : illustrer la poésie de la Grande Guerre »
Tatiana Victoroff (Université de Strasbourg) : « Mystère et guerre. Charles Péguy et Richard Brunck de Freundeck »
Gilles Couderc (Université de Caen) : « Wilfred Owen, poète de guerre : la construction du mythe dans les arts »
Franck Knoery (Musée d’art moderne et contemporain de Strasbourg) : « La blessure et la chute. Une iconographie du héros de guerre dans les arts graphiques, autour du premier conflit mondial »

19. 30 : soirée poétique au Consulat de Russie à Strasbourg : lecture par Olga Sedakova de ses poèmes (en russe et en français).
Dans la limite des places disponibles, inscription obligatoire : vanessa.brosius@gmail.com ou tél : 06 61 82 40 48

 

31 janvier : Troisième journée 

9.00 – 13.00   Mort(s) symbolique(s) : postérités des poètes
Présidé par  Jérôme Roger (Université de Bordeaux)
Anne Mounic (Université Paris 3) : « Poètes de la Grande Guerre : le germe d’une pensée du singulier »
Yann Tholoniat (Université de Lorraine) : « Du corps poétique au corps politique dans les poèmes anglais de la Grande Guerre (Brooke, Sassoon, Owen) « 
Claire Daudin (Association L’Amitié Charles Péguy) : « La mise en récit de la mort de Péguy (Barrès, Bernanos, Geoffrey Hill) »
Géraldi Leroy (professeur émérite de l’Université d’Orléans) : « Péguy, « définition exacte » du patriotisme »
Tatiana Taimanova (Université de Saint-Pétersbourg) :  » Péguy sur la toile russe en 2014″
 
14.00-16.00 : Postérités et traductions : table ronde
Animée par Maryse Staiber (Université de Strasbourg) et Anne Mounic (Université Paris 3)
Avec la participation de : Xavier Hanotte (écrivain et traducteur d’Owen en français), Philippe Abry (traducteur de Stadler), Maurice Godé (professeur émérite de l’Université de Montpellier),  Elizaveta Legenkova et Liudmila Chvedova (traductrices de Péguy en russe), Daniel Aranjo (Université de Toulon).

Prix Saint-Simon 2015 L’Extravagance, Mémoires

« L’extravagance », Mémoires, vient de paraître aux éditions Robert Laffont Prix Saint-Simon 2015

Poète, essayiste, diplomate, S. Stétié est l’une des figures marquantes de la littérature francophone libanaise. Il dévoile ici l’histoire de sa destinée et le spectacle du monde, revenant sur plus d’un demi-siècle d’histoire littéraire, aux personnages essentiels qu’il a côtoyés dans les domaines artistiques et politiques.

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« l’extravagance » est désormais dans toutes les bonnes librairies !
Le mot de l’éditeur : « Poète de premier ordre, esthète, homme d’action et diplomate –  » ambassadeur d’un incendie « , résume-t-il en pensant à sa terre du Liban, qu’il a représentée en France, en Hollande et au Maroc -, Salah Stétié est issu de deux civilisations elles-mêmes matrices de plusieurs cultures. L’une méditerranéenne et orientale ; l’autre française et essentiellement occidentale. Très jeune, Libanais par son milieu familial, il s’est senti Français par la pratique d’une langue apprise dans les meilleures universités de Beyrouth et de Paris. Dès ce moment-là, il s’est lié, sur chacune de ces rives, aux plus grands poètes des années 1950 et 1960 : d’un côté, Georges Schehadé et Adonis ; de l’autre, Édouard Glissant, Pierre-Jean Jouve, Yves Bonnefoy, André du Bouchet, René Char entre autres. Ses Mémoires livrent, sur plus de 800 pages, un témoignage puissant et lumineux relatif à plus d’un demi-siècle d’histoire littéraire, aux personnages essentiels qu’il a côtoyés dans les domaines artistiques et politiques, comme aux pays et aux êtres qui l’ont nourri et accompagné. Mais, au-delà du simple exercice consistant à rassembler ses souvenirs, l’auteur a voulu s’immerger au coeur de son être et de son identité, pour élucider son propre secret – secret  » lié, écrit-il, à la profondeur insondable que chacun est « . L’ouvrage est porté par un style ample, voluptueux, parfois mordant et ironique, à la hauteur de cette épopée intime où se mêlent les peuples et les continents, les plus grands créateurs et les derniers géants de l’histoire, la tragédie des guerres les plus dévastatrices et les rêves de fraternité les plus exaltants, les bonheurs de l’enfance et les épreuves du temps. Publié sous un titre inattendu, L’Extravagance, mais qui reflète bien le sentiment que lui inspirent à la fois l’histoire de sa destinée et le spectacle du monde, l’ouvrage de Salah Stétié est un véritable monument qui devrait enfin apporter à cet auteur majeur, injustement méconnu du grand public, une consécration plus large que celle qu’il a obtenue jusque-là. »
livre ouvert

The Mediterranean and Poetry

THE MEDITERRANEAN AND POETRY

Today, through all the problems it poses, the Mediterranean finds itself at the centre of the planet’s preoccupations. For a long time people had believed it was dead, having become in the eyes of the more active and dynamic civilisations of the North a Mediterranean-Museum, a monumental space devoted to the great refinements of the most beautiful aesthetic creations of the past, a vast warehouse of the most ingenious inventions, indeed civilisations henceforth collapsed beneath their own prestigious weight: Egypt, Greece, the Roman Empire, Byzantium, Andalusia, the Turkish Empire, Venice, the great Western empires – Spanish, French, English, especially – established via the force of arms, through the power of technique and technology, on the southern and eastern banks of the most fertile of seas. A sea in which were born all the myths that govern us, a sea of the three Abrahamic credos, a sea in which great epic and lyrical poetry came into being, a sea of philosophers, thinkers of the One and the multiple, who have not ceased to nourish, and today still, our thinking in all of its forms.

No, the Mediterranean is not dead and the weight of its distinctive and complementary cultures has not killed it. With the end of colonial authority after the end of the second world war, the Mediterranean wakes up, as do at times its volcanoes, with violence, demanding its place in the new concert of nations, wanting independence, recognition of its multiple identities, justice, equality with Europe, a proud continent laying forth its claim (with all the difficulties we see today) to the reestablishment of its supremacy in a unitedness reconquered. The claims from the other bank often touch on the irrational, in the midst of disorder and blood, everything for a long time being stirred up by the blindness and incompetence of the most powerful (the United States foremost) and by the ineptness of others, the European states in particular. That is what is at the root of the present ‘Arab revolutions’.

How in these conditions are we to resolve the new and often terrible questions that are posed and which have not been finding, for a half-century or decades depending on various factors, any solution. The interminable Israeli-Arab conflict, the rise of fundamentalisms, the break-up of Lebanon, the effects of terrorism in Northern Africa, the instability and impasses of ex-Yugoslavia, Turkey’s desire to become an integral part of Europe… and, close to all of this, the Iraq and Afghanistan wars, still not really over, and emerging from a globalisation ill thought out and poorly implemented.

Political analysis is at loggerheads with a poetry thousands of years old from a world to which we owe an essential part of our being-in-the-world, beyond the inimitable history of this human sea, where culture and violence converge, the mother of prophets, poets, philosphers and a few other prodigious visionaries. Such a world positioned at the very source of myths and immemorial principles, henceforth is dreaming and designing the project of a new equilibrium between the northern and southern shores of a sea sharing geography, history, culture and poetry.

*

Between the Mediterranean and poetry there has always been a kind of pact. Perhaps because the sea, and precisely that sea, sufficiently engaging and familiar for the man of the dawn of time to dare to venture upon it, was the first to open up the space of travel to human reverie. And poetry, above all, is journeying. Perhaps because through the risks journeying entails, and the inevitable disillusionment, that sea also opens up, like a ship’s wake forming, the nostalgic space of a return. And poetry, then, is return.

This, it seems to me, is one of the possible meanings of the dual and contradictory postulation enclosed within humanity’s very first poetical monuments – a humanity that was, firstly and determinedly, Mediterranean -, a joined monument with its two spread wings, one the Iliad, the other the Odyssey.

The placeless place of poetry thus finds itself dangerously defined. At the intersection of forces, it is the confused one, the disconcerted one, that par excellence which is torn asunder, the fevered one, the one knowing no appeasement. And that does not mean that its path does not exist, but that any path it traces out is traversed by a contrary path. So does it move and its intoxication is not a pretence.

*

But the Mediterranean precisely, the Mediterranean of vines and wine, refuses intoxication. Other regions of the world, with their peoples, will make poetry the occasion for great agitated fervours. Since there is disconcertedness, they will seem to be saying, let it be complete! Mediterranean man, in his confusion, continues to attempt to master his going forth. A navigator, yes, cast, by his own dizziness and that thirst sharpened by salt air, into the uncertainties of the universe, he has very quickly learned, needing salvation, to map out in the teeming enigmaticalness the few firm points on which may be hung all that is visible, and all that is invisible, all that escapes and flees his grasp. And so, out of defiance to the formless anguish of the sea, is born the calm geography of the sky. And so poetry, the poetry, I mean, of Mediterreans, teaches us to contain our doubts to the point of reflecting them via some inversion that, without denaturing them, absorbs and consumes them in the fire of figuration. Such figures, though stable, are nonetheless distant and, hanging over the destiny they inflect and guide, ruggedly maintain, between man and his unalterable star, all of the nocturnal depth, the perillous agitation and the ever changeable substance of such destiny.

*

From the confrontation I have just defined arises the idea, in its high poeticalness, of death. The idea of death, like that of salvation, perhaps owes its most rigorous contours to the Mediterranean. All things considered, statuary, whether Egyptian or Greek, is one of the most intrinsically Mediterranean inventions, and a statue always speaks the language of death[1]. A Mediterranean invention, the column is equally a statue. What do raised marbles and basalts tell us? That there is no salvation for man, made of perishable matter, except in stone, which is the flesh of the gods. And so, by dint of the invisible, Mediterraneans discovered the weight and price of the visible, but only immediately to recharge the particles of the concrete, of matter, with all the powers of the invisible. After place in proximity to the sea, stone in turn is transmuted into a place of ambiguousness. Mediterranean poetry I see as a stone raised upon a shore, a forgotten column. Between the column and the wave, an elemental dialogue is instituted. The one that is form and definedness seems to deny the reign of the other, which is merely the formless infinitude of breathing things in time. But, looking more closely upon all of this, via the ambiguity I have stated and which runs through stone and sea, via the simultaneous and reciprocal action of forward and backward movement, by intuiting the god that gives life to the statue which, in turn, rules the god, the column and the wave open in deep ways one upon the other, and both, over and above their apparent conflict, fashion the same spiritual sign. Mediterranean poetry, which, more than any other, loves the world’s surface, loves playing with the brilliance of contrast, is in its silent slow ways of being, upon the banks of some mental Styx, inhabited by some unique ghost. The fertileness of appearances, their happy variety, and the song that makes them quiver and shimmer like the leaves of the tree covered in olives, have as their counterpart a burnt soil. Poetry, I mean the greatest poetry, delights in the benefits of intensity: let appearance reach its maximal point, fully vibrant and a miracle of prestige, but, too, well drawn, powerfully struck in the world’s metal, let it be finally denounced as ash and dust, and poured back into nothingness! There lies, it seems to me, the moral, in the poetical sense of the word, of Valéry’s most beautiful poem – one of the most beautiful poems in French –, Le Cimetière marin, a closed space wherein we discover that at once tangled and clear exchange of sea and stone, under the aegis of death, an exchange wherein I think I may detect that mysteriously traversed and contradictory movement which, from the contemplation of things in their calm and serene figuration, leads man to the awful enigma of his silence. And when man has exhausted the powers of his melancholia, at the very moment such melancholia may have thought to have won the game played against human livingness-absence, the latter suddenly will invoke the reign of wind, and will shake himself, admirably feeling the cold, in the foam of a new beginning… Le Cimetière marin appears to my mind to trace out a path essentially contrary to the journey of Euridice: Orpheus, in a special place of reflection, in the moment of surrendering visibleness to the funereal sun – dispossessed stanza upon stanza of the many things he had thought to accumulate – suddenly is struck with illumination and, spinning about, gazing intently upon the present and the immediate future, frees himself, chains and charms, and, with his foot, kicks away the past (its long and meditative logic) into some vain philosophic tomb.

*

The wind that gets up in concluding Le Cimetière marin is perhaps the same wind, that other wind, that opposing wind that Agamemnon’s sailors watched for in exasperation at the time of hurling themselves, all banners flying, into the first great Mediterranean poem, beneath the action of their same and triple obsession or mirage: of the sea, of death and – because Helen is definitively the survivor, the triumphant one with her ambiguous smile – of that which subsists and is maintained above ashes after the warring of man, and which, perhaps, is love.

A Question upon a very old Shore

Does the Mediterranean exist?

On the map, the Mediterranean is that kind of false blue rectangle which pretends to jealously close in upon itself, but, if one looks closely, is seen to open up via three gates, narrow ones, it is true, onto the vast and multiple universe; mingling its waters at Gibraltar with those of the western Atlantic; cautiously greeting via the Suez Canal the enigmatic world and the gods of the South and the East; holding out, between the shores of the Bosphorus, what we so nicely call, in French, ‘an arm of the sea’, towards the gods, ancient and modern, of the North and the North-East. And so, via three gates only, the Mediterranean manages to look towards the four cardinal points. In this improbable process of three becoming four, I like to see a symbol of the Mediterranean’s singular destiny; whereby the most precise measurements are bent through the intervention of the miraculous; whereby inspiration, which is, moreover, but the response to aspiration, comes along to shatter the reign of rules.

*

Now, what I mean is that these rules have been invented by we Mediterraneans. The liking for and the meaning of definitions, written law, codification, are specifically Mediterranean creations. We have imagined division, and then choice; separation, and then construction. We have endeavoured to retain in our choices – it will often be held against us, moreover – just those elements capable of making the universe a livable place. In order to guarantee our victories over incoherence and tumultuousness, we have had the courage to do violence to nature: we have invented the straight line: the column, the sphere – and the hemi-sphere: the cupola. We are the fathers of syllogism, of the golden section, and of the syllogism disguised as arabesque: such signs of our culture have in common a desire to integrate the other by bringing it back to the same so that, through and beyond the illusory diversity of appearances, they might reach a place of identity. At the time when tenebrous Masters of deep Asia required man to vanish and melt into the obscure breathing of the Cosmos, we conjured and adopted that assembly of happy and light gods whose ruined temples continue to raise, upon the shores of a shared sea, their smiling challenge. And so, anthropomorphism is, too, a particularly Mediterranean philosophy. At the frontier of the logical and the less logical, the clear and the less clear, we have harnessed the most tenuous and fluid relationships whereby mind reflects world, a world returning the favour, enabling eternal and harmonious exchanges. An old image: Orpheus singing, and cities rising up.

*

But here is the drama, here the heart-wrenching, terrible moment when the Mediterranean, having reached one of the extremities of itself, opens up and bursts forth. Orpheus, the architect, the builder in the full sun of cities and order, falls prey to a secret infirmity. Within him there rises up, more and more urgently, the call of a lost black Euridice. And this voice of the beautiful black bride, this deep song, this cante jondo as Spain says,  how could Orpheus, bewitched by song as he is, escape its fascination? He must, following the inflection of his personal curve oriented by the magnet of a vocation, discover the threshold of hell and undertake the perillous journey on the other side of things which offers, without any possible doubt – perhaps simply because he seizes upon a new unforeseeble direction of being – the road leading to a truth.

This reevaluation of the surface order of things at the very moment it seems to be rising up in the time of some definitive glory – this is what is Mediterranean. It explains perhaps, in part, that the immense and complex machine of the Roman Empire came to a full stop one day, disconcerted before the quiet words of a poor Nazarean. And look: Christianity, like Judaism before it and Islam later, all religions born in this region of the world one must deem inspired, all, instead of biting into Asia, east of their place of birth – Asia to which belong, geographically, both Palestinia and the Arab peninsula – all such religions initially went, as if via some ineluctable accomplishment of an inner requirement – towards the Mediterranean. The Mediterranean whose surrounding region, via diverse itineraries and in differing seasons, such religions spiritually colonised.

*

Certainly, this did not happen so simply. Men of the Mediterranean, we are, as I have said, men of a certain order. And that is why we begin by violently rejecting Jesus Christ; we denature Al-Hallâj; we persecute Galileo. ‘And yet…’, the latter insisted, in the urgency of being accused of impiety. And we end up admitting he was right, and we raise a tomb in the very bosom of the Church of Santa Croce.

*

Men of a certain order, but an order without certainty, sureness. Our truth, acquired at some expense, was paid for by such hesitation, the permanent refuting of the pros by the cons, the cons by the pros. It is because we endlessly rectify one thing by another that we appear, perhaps, today, to be advancing slowly, more timidly than other peoples having been able to reach satisfaction more rapidly than we ourselves, deliberately borrowing from us one or the other term of our rich ambiguousness. One day, we are told, the Spanish painter Juan Gris said to Braque: ‘I love the rule that corrects emotion’. And Braque – so often Mediterranean by the desire and affinities of his work – answered: ‘I love the emotion that corrects the rule’. And so, between rule and emotion – which is, is it not, the lesser name of passion – our destiny acts itself out.

*

This is what I was seeking to get to. I was wondering, at the outset of this reverie, whether the Mediterranean existed. It could, I maintain, be and continue to develop only as a final conjunction of what we bring to it and our most contradictory signs; it could establish itself really, before the vast elementary empires that were built up by bearing to their ultime end, and to the point of caricature, one or the other profile of our definition of freedom and justice, only via a new, more vibrant, more inclusive sythesis of justice and freedom. The gestation, in the Mediterranean, of this new freedom, this new justice, is perhaps what we are witnessing today: and this birthing, as we can see, is bloody and tragical. But for we ancient Mediterranean peoples, the main thing is that in the hour in which a blind and stupid challenge  may well disarticulate and reduce the primordial rhythm of our national histories, of our common history, in the hour in which so many dark quarrels – throughout the last fifty years – have so often seemed monstrously to turn to scorn – the main thing is that those for whom, in the universe, the Mediterranean is a burning call to unite, strongly desire, contrary to all imposed formulas and all ‘given’ policies, to question the undesirable order of things and set off, alone if necessary, in search of lost Euridice. ‘The world, Gide argued, will be saved by a few’. Our Mediterranean will, too.

*

And here I stand still, anxiously questioning myself, and sad not to have found an answer to the question that is perhaps the only one I want to ask at the end of all others I have asked: today, in a time of war and injustice, does the Mediterranean truly yet exist? Yes, I believe it exists and that it is, all considered, merely our trembling questioning as to its reality.

Pour l’oeil qui devient visage ou paysage

POUR L’ŒIL QUI DEVIENT VISAGE OU PAYSAGE

(Paul Éluard)

Il y a entre paysage et poésie le même rapport qu’entre la poire et la soif. Disons mieux : entre une soif immense et tout un verger de poiriers, fleurs et fruits balançant en simultanéité leurs offrandes au même soleil allégorique.

Mais ce n’est pas l’allégorie mon affaire ni non plus l’affaire de la poésie même si celle-ci parfois, et cela depuis toujours et dans toutes les langues, ambitionne, pour des raisons d’universalité, de parler le langage des archétypes. Que de peintures, que de statues, que de poèmes ont choisi de se rallier, parfois somptueusement, par tous les pouvoirs de l’harmonie sollicitée ou du désordre organisé, à ces idéalités rayonnantes, fussent-elles sombres. Que de paysages composés, étudiés, pénétrés de lumière théologique, idéologique, symbolique ! Peint ou chanté, le paysage a été souvent, est souvent encore, un écrin pour l’homme qui se trouve placé là, un faire-valoir pour les hommes et les femmes qui y sont – effet de l’art et questionnement de l’âme – engagés. Il n’y a qu’à penser à tous ces paysages radieux ou orageux qui entourent et enserrent de signes complémentaires, lourds de projections morales, les scènes faisant revivre la Sainte Famille, par exemple, ou les étapes de la passion du Christ. D’autres paysages, d’autres occurrences, d’autres scènes, d’autres fonds et arrière-fonds nourris de mythes et investis d’arbres, d’eaux, de montagnes, de lointains, et magnifiquement éclairés d’une lumière et d’ombres comme abstraites font, en France, au XVIIe siècle, la gloire des tableaux de Nicolas Poussin qui raconte les dieux de la Grèce ou les héros et les héroïnes de la Bible. Cette même rhétorique sublime se retrouve, autrement, chez d’autres peintres (Claude le Lorrain par exemple), dans d’autres pays, à d’autres époques, avec d’autres noms de génies, d’autres sujets, d’autres techniques. La poésie aime aussi cette rhétorique du paysage : rhétorique des paysages des poètes de la Pléiade, par exemple (sauf peut-être Joachim du Bellay), rhétorique des grands poètes de l’ère classique (sauf peut-être Tristan L’Hermite et parfois La Fontaine). Ne parlons pas du XVIIIe siècle qui – Rousseau, le génial Rousseau mis à part – ignore tout du paysage et le néglige. C’est avec le XIXe siècle et la montée du Romantisme que le paysage fait sa grande entrée dans la poésie et la prose françaises. Dans la grande peinture aussi de ce grand siècle, peinture qu’avaient pourtant pressentie et annoncée les merveilleux paysages de Watteau, de Fragonard et aussi les visions antiques si riches de mélancolie de Hubert Robert. Reste que, malgré la rencontre des sensibilités, voire leurs convergence entre peintres et poètes, c’est le paysage sorti de la plume des poètes qui retiendra ici mon attention.

Je repose donc la question : pourquoi le paysage, pourquoi la poésie, pourquoi ce binôme qui aujourd’hui va tellement de soi qu’il ne semble pas faire problème et qu’effectivement il n’en fait pas ? C’est, me semble-t-il, qu’à mesure que l’homme a pris historiquement conscience qu’il n’était pas le centre et la raison d’être de l’univers, ce qui fut longtemps sa position théologique, son environnement, cette puissante nature partout présente et active autour de lui, l’a envahi, a investi sa conscience. Un jour viendra où Rimbaud, dont toute l’œuvre et notamment Les Illuminations est tissée de paysages, d’ailleurs plus infinis que finis, mélangeant imagination et réalité (et quelquefois c’est l’imaginaire qui fonde miraculeusement le paysage réel comme déjà dans “Le Bateau ivre”), un jour viendra, dis-je, où le très jeune poète donnera en quelques mots l’équation de cet amalgame entre l’âme et le monde, entre la vie de la personne et son dialogue avec la globalité cosmique, l’éventail déployé des éléments :  « Enfin, ô bonheur, ô raison, dit-il dans Une Saison en enfer, j’écartais du ciel l’azur qui est du noir, et je vécus, étincelle d’or de la lumière nature ». Mais Rimbaud le voyant, qui sait voir aussi le monde autour de lui et qui d’une manière ininterrompue l’interprète selon la fantaisie explosive de son imagination, a, derrière lui une longue lignée de “voyants”. J’appelle voyant quiconque voit double : ce qu’il a sous les yeux et ce que son âme voit, cette âme qui est peut-être une efflorescence de l’inconscient, lui-même structuré selon les rouages les plus secrets de la nature et ses lois, lois qui sont en état de porosité avec les milliers de présences du monde et leurs jeux multipliés.

Avant Rimbaud, cependant, les grands maîtres de paysage poétique (je me limite à la tradition française) sont d’immenses communicants avec les offrandes paisibles ou violentes que leur propose le monde dans sa constante et généreuse auto-dilapidation. Chez Hugo, chez Baudelaire, chez Mallarmé, chez Verlaine qui fut le plus proche compagnon du jeune Arthur et plus énigmatiquement chez Nerval, le paysage est dominant et se déploie en coup d’archet accompagnant le chant du cœur. Les exemples sont innombrables de cette osmose chez tous les poètes que je viens de citer et chez d’autres. Parfois rien qu’une image : la lune : « Cette faucille d’or dans le champ des étoiles » (Hugo), parfois tout un vers : « Entends, ma chère, entends la douce nuit qui marche » (Baudelaire), un autre vers, d’une perfection absolue : « Bergère ô tour Eiffel le troupeau des ponts bêle ce matin » (Apollinaire), ce court poème de Jean-Paul Toulet en deux quatrains :

L’immortelle, et l’œillet de mer
Qui pousse dans le sable,
La pervenche trop périssable,
Ou ce fenouil amer

Qui craquait sous la dent des chèvres
Ne vous en souvient-il,
Ni de la brise au sel subtil
Qui nous brûlait aux lèvres ?

(Les Contrerimes),

Je signale également cette métaphore de Claudel dans “Ballade”, tout un paysage dramatique en un verset : « Ceux que le mouchoir par les ailes de cette mouette encore accompagne quand le bras qui l’agitait a disparu », et Reverdy, dans ce beau faux paysage mental : « Comment vivre ailleurs que près de ce grand arbre blanc de cette lampe », et les autres, tous les autres sublimes inventeurs d’images, images réelles, images irréelles, images surréelles : de Cendrars à Fargue, de Laforgue à Milosz, de Desnos à Breton, d’Aimé Césaire à Saint-John Perse, de Jouve à Segalen et à Supervielle, de Germain Nouveau à Valéry Larbaud, de Max Jacob à Paul Éluard et à René Char, d’Yves Bonnefoy au très pur André Du Bouchet, pour ne citer que quelques-uns parmi ceux qui sont des créateurs, des bergers du paysage. Et je n’aurais garde d’oublier dans cette énumération mon compatriote, le Libanais Georges Schehadé :

Il y a des jardins qui n’ont pas de pays
Et qui sont seuls avec l’eau
Des colombes les traversent bleues et sans nids

Mais la lune est un cristal de bonheur
Et l’enfant se souvient d’un grand désordre clair

Ce sont là, chez tous ces poètes, heureux ou malheureux, des paysages liés au réel ou reliés au possible. Des paysages apprivoisables, habitables. Il existe quelques poètes français, parmi les plus grands, eux aussi maîtres du paysage mais d’un paysage inhabitable. Poètes du paysage improbable, hautement imaginaire. Inhabitable par excès le plus souvent de beauté et rayonnant aux limites d’un impossible : c’est souvent le cas de Rimbaud dans tous ses écrits. Citons :

MYSTIQUE

Sur la pente du talus les anges tournent leurs robes de laine dans les herbages d’acier et d’émeraude.

Des près de flammes bondissent jusqu’au sommet du mamelon. A gauche le terreau de l’arête est piétiné par tous les homicides et toutes les batailles, et sous les bruits désastreux filent leur courbe. Derrière l’arête de droite la ligne d’orient, des progrès.

Et tandis que la bande en haut du tableau est formée de la rumeur tournante et bondissante des conques des mers et des nuits humaines.

La douceur fleurie des étoiles et du ciel et du reste descend en face du talus comme un panier, – contre notre face, et fait l’ abîme fleurant et bleu là-dessous

(Les Illuminations)

Non loin de Rimbaud, deux poètes décisifs sont Gérard de Nerval et Isidore Ducasse, le pendant de notre Arthur (dont la dimension tragique se déploie aussi fastueusement que cruellement dans les quelques pages brûlantes d’Une Saison en enfer) : c’est le Comte de Lautréamont, l’auteur redoutable, l’imagier et le paysagiste impeccable et implacable des Chants de Maldoror. À l’inverse de Rimbaud, lui meurt physiquement à vingt ans. Il n’est pas fou, comme l’ont prétendu Rémy de Gourmont ou Léon Bloy, mais ses paysages, puisés dans la nappe phréatique de l’inconscient ont la splendeur effrayante et parfois tendre des anges noirs : « Vieil océan, ô grand célibataire[…], dis-moi donc si tu es la demeure du prince des ténèbres. Dis-le moi… dis-le moi, océan (à moi seul, pour ne pas attrister ceux qui n’ont encore connu que les illusions), et si le souffle de Satan crée les tempêtes qui soulèvent tes eaux salées jusqu’aux nuages. Il faut que tu me le dises, parce que je me réjouirais de savoir l’enfer si près de l’homme. Je veux que celle-ci soit la dernière strophe de mon invocation. Par conséquent, une seule fois encore, je veux te saluer et te faire mes adieux ! Vieil océan, aux vagues de cristal… » (Chant IX). Un grand poète, Henri Michaux, qui se trouve être aussi un peintre des profondeurs de l’homme et du monde, est l’un des descendants en droite ligne de Lautréamont.

Plus effrayant mais plus directement ému que Maldoror et aussi puissamment armé pour opérer la transformation du paysage et même sa transfiguration est Gérard, notre Gérard, Nerval. Sylvie, Aurélia, Les Chimères, quelles vues et quelles visions pour reprendre la distinction célèbre de Mallarmé ! Que ce soit le paysage aimé et regardé en terre de Valois, que ce soit le paysage étrange, apprivoisé, aimé et regardé en terre d’Orient, que ce soit, une fois ouvertes les “portes d’ivoire et de corne” d’Aurélia, les plongées du “nageur d’un seul amour”[1] dans les rêves et les anamorphoses de la quête de la seule aimée éclairée par la lumière des rêves, les vues et les visions que Nerval rapportent de “là-bas” sont tout à la fois magnifiques et angoissantes. « L’épanchement du rêve dans la vie réelle » suscite cela, que Nerval retient avec une maîtrise absolue dans le cristal de sa langue, le déroulement d’un panorama infini qui entraîne le lecteur vers des enchantements et des sortilèges où il lui semble s’égarer lui-même, sur les pas de Gérard, dans tous les lieux insaisissables et pourtant mystérieusement cohérents du labyrinthe de la dualité. Les paysages du pays de Nerval sont aussi inoubliables que ceux de Dante dans La Divine Comédie.

Et les sonnets des Chimères, ces diamants qu’on dirait de la mine déjà taillés ? Citons, pour l’éclat du paysage antique, en terre de Méditerranée, l’un d’entre eux :

La connais-tu, Dafné, cette ancienne romance,
Au pied du sycomore, ou sous les lauriers blancs,
Sous l’olivier, le myrte, ou les saules tremblants,
Cette chanson d’amour qui toujours recommence ?…

Reconnais-tu le temple au péristyle immense,
Et les citrons amers où s’imprimaient tes dents,
Et la grotte, fatale aux hôtes imprudents,
Où du dragon vaincu dort l’antique semence ?…

Ils reviendront, ces Dieux que tu pleures toujours !
Le temps va ramener l’ordre des anciens jours ;
La terre a tressailli d’un souffle prophétique…

Cependant la sibylle au visage latin
Est endormie encor sous l’arc de Constantin :
— Et rien n’a dérangé le sévère portique.

Paysage admirable et qui contient tous les signes du Sud abandonnés en attente de quelque déchiffrement à venir dans la lumière du Sud. Ce déchiffrement, par bonheur, n’est pas encore venu et sans doute tardera-t-il à venir. Poème au sens propre du mot sibyllin quoique, en chacun des éléments, resté concret. Nous connaissons ce paysage, nous l’avons traversé, nous y avons vécu. Au-delà de l’immédiateté de ces lignes heureuses qui s’inscrivent dans notre conscience, un infini se dessine au loin, en marge de tous les détails identifiés qui installent en nous cet infini et cependant se laissent dévorer par lui comme par un feu. L’immobilité, la fixité des choses introduit une éternité. Et voici, étonnamment, qu’à travers le rayonnement des symboles obscurs indéchiffrés se lève à nouveau, comme dans le sommeil de l’énigmatique sibylle, le crépuscule ambigu de l’allégorie renaissante.

Plus que toute autre chose, le paysage se prête à la projection allégorique. Dira-t-on que je me contredis au regard de ce que j’affirmais au début de ce propos ? Soit, je me contredis. Le poème, qui est le lieu de la plus courte distance qui va du cœur au monde et vice-versa, est, se doit d’être le lieu de fusion de ses éléments disparates et souvent contradictoires. Il dit spontanément ce qu’il a à dire en première lecture et garde en réserve l’espace de sa lecture seconde, une fois que, dissipés ses déchirements, il se résout harmoniquement en lui-même, devenant ce point inaltérable où tout s’efface et disparaît au profit de la transparence de l’unité rejointe.

L’allégorique et le symbolique font partie très souvent de l’ombre portée du poème, dans le secret d’une éventuelle lecture seconde. Il y a une dizaine d’années, j’écrivais innocemment un texte sur un site de rochers monumentaux que j’ai toujours aimés et qui dominent de leur massive présence la montagne d’alentour et la Méditerranée libanaise à ses pieds. Je croyais naïvement que c’étaient seulement ces rochers de Kesrouan, province centrale d’un Liban encore occupé, qui me dictaient mes mots. C’est plus tard que je découvrirai qu’à travers ces masses opaques résistant à l’érosion depuis des milliers d’années, c’était ma nostalgie d’un Liban délivré qui s’exprimait.

ROCHERS DU LIBAN

Visages sans visage, rochers, fable dure. Ils disent, ils affirment catégoriquement : nous sommes le monde. Face à l’éternité parfaite et patiente d’un ciel et d’une mer amoureusement appareillés, ils font la lente démonstration de leur propre éternité sans amour. Ici, c’est le jardin sans jardin, de la Preuve, l’Eden minéral illuminé. Plus bas, ce sont les blancs villages prisonniers d’une odeur de menthe et la vigne grosse d’un vin perdu de sucre, plus bas encore, c’est la mer – qui déchire et dévore ses dentelles. Ici, c’est le vent seulement, et cette draperie compacte qui l’habille, – c’est une rose qui perd, au fil de l’air brusque, ses pétales de feu.

Sous le vol frémissant des roches pâles et pures, Adonis va mourir. Conscience plus que terre friable, ô vulnérable; évanouie dans ta propre fumée ! Mais où courait-il, ce fils du désir, à travers les tables saintes de cette vallée, taillée à vif dans la mélancolie du monde, où l’attendait pour le meurtrir, à toute allure, une pierre déguisée en sanglier ? Une femme se déploiera pour le pleurer et le peuple, tigre naïf des anémones. Certains, à l’heure où le sang coula, crurent-ils à l’émotion des planètes, aux minuits de la rosée au-dessus des laitues du songe ? Qu’ils se rappellent la fermeté du très beau mois, ce ciel bâti ! Simplement, parce que la saison tournait, les constellations penchèrent un peu, grappes alourdies. Elles scintillèrent sèchement puis, le froid venu, grelottèrent.

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[1]       L’expression est de Georges Schehadé, dont elle constitue le titre d’un recueil.

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