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Saïd Akl in L’Orient Littéraire 12/14

Saïd Akl en route vers la voie lactée

Par Salah Stétié in L’Orient Littéraire décembre 2014
2014 – 12
Saïd AklSaïd Akl n’avait que deux amours dans sa vie : le Liban et la poésie. Du moins, c’est dans ces entités qu’à ses yeux résidait l’objet d’amour, yeux qu’il avait très bleus, amandes de lumineuse Méditerranée cueillies à même le ciel de Méditerranée, peut-être en région de cèdres.
Saïd, que j’aimais, promenait théâtralement dans la vie un aspect mousquetaire – visage léonin, crinière ébouriffée, front haut, nez fort, voix ample et grave sortie de la grotte intérieure – qui, au lieu de le desservir, ajoutait à son aura de poète qui semblait accompagner le plus naturellement du monde sa démarche conquérante comme si c’était là l’espace même dont il avait besoin pour respirer, pour parler, pour réciter emphatiquement son poème qui s’imposait à son auditoire fasciné comme la voix même du djinn qu’il portait en lui. En lui, c’est-à-dire au plus profond de la grotte intérieure que j’ai évoquée. Cette grotte était l’endroit diamantin où résidait le secret de ce rêveur, l’un des plus repliés sur eux-mêmes qui fussent. Énigme de l’homme qu’il était, d’une complexité saisissante, énigme de cette parole transparente et raffinée, claire et noire où se love, chez lui, certes, mais aussi chez les plus subtils parmi les créateurs de toute nature, le serpent de l’ambiguïté.
Je parle de serpent et de dangereux silence. Il y avait un profond silence à l’origine de l’inspiration et de la profération de Saïd. Un mystère, un beau mystère. Celui, toujours le même –  insistons-y –, de l’amour. Et dans le cas de Saïd Akl le symboliste, il y a, en effet, un épanouissement éclatant de la parole d’amour, mais parole comme absentée d’elle-même, portée par un mirage aérien et tout de charme – le charme évanescent des choses demi-mortes et devenues comme lointaines et vaines. On lit ce poète, notamment dans sa meilleure époque, celle de Rindala, recueil majeur, pour boire une eau de source promise par la langue, chacun de ses mots précieusement choisi, chaque regroupement de mots comme tiré par un long étirement d’archet, musique diaphane en decrescendo d’échos et de vocalises.
« Une bouche, rêvée par des fleurs ?/ Couleur : illusion lunaire ?/ Regard, et c’est l’univers glissant dans le crépuscule ! »
Rien qui pèse. Rien qui pose. Mesure extraite d’un vague piano par la dernière phalange des doigts du poète. Que cherche-t-il à exprimer à mi-voix ? Quel secret existentiel ?
AklSaïd Akl est beaucoup moins cristallin quand il s’exprime en prose, une prose drue, qui évoque les problèmes du Liban dans des chroniques politiques pour lesquelles le poète était sollicité par des hebdomadaires grand public et qui faisaient mouche ; prose qui évoque les plus hauts moments de l’histoire de notre pays en d’autres chroniques qui donnaient à leurs lecteurs le droit de respirer largement et de dresser la tête. Parfois aussi, rarement, propos dérivants comme ceux où il lui est arrivé de faire l’éloge d’Israël en sa qualité supposée de parangon des vertus de l’Occident que le polémiste dressait face à l’Orient arabe démissionnaire. Il y avait chez cet inconditionnel d’un Liban pur et tranchant un homme de l’extrême-droite. Tant pis pour nous et paix pour lui qui désormais vole au-dessus de ces chimères.
Le comediente/tragediente qu’était aussi parfois, souvent, le poète si novateur en sa matière (subtile et scintillante matière), cet acteur-là ne détestait pas d’exercer sa forme d’autorité sur des consciences et des imaginations moins machinées et moins complexes que les siennes. Il s’acquit une forte autorité par une certaine forme de prophétisme un peu délirant, mais convaincu et convaincant, qu’il pratiqua dans la presse populaire libanaise des années 60 et 70 et jusqu’au seuil des années noires de la guerre civile où il choisit, frappé sans doute au cœur par ce grand sinistre déballage qui n’avait plus rien d’un jeu gratuit, lors de la mise en scène, chaque jour plus déployée, de l’atroce guerre civile.
Saïd Akl donc se méfiait des Arabes dont il était pourtant l’une des icônes créatrices admises et vénérées, hautement reconnue pour sa forme de modernisme poétique restée contenue dans le cadre d’une évolution nécessaire et le maître de toute sa génération (il était né en 1912), cela face, notamment, à la langue des derniers venus (Adonis, Youssef el-Khal, Badr Chaker as-Sayyab, Ounsi el-Hajje et quelques autres) : des casseurs ! Haïssant de plus en plus les « pays-frères » et les « nations-sœurs » qui, chaque jour davantage, s’apprêtaient à s’impliquer – le plus souvent négativement – dans nos « événements » que leur immobilisme ou leur activisme ont beaucoup contribué à amplifier, il prit sur lui de leur tourner définitivement le dos. Saïd qui déjà avec son beau recueil Yara s’était éloigné de l’arabe classique au bénéfice de l’arabe dialectal libanais, suivant en cela les pas de cet initiateur que fut le merveilleux Michel Trad, écrira son subtil et souriant « Plus belle que toi ? Non ! » et autres fantaisies plus légères et mordorées qu’ailes de papillon des Tropiques. Il nous fit rêver. Il tordit quelquefois notre cœur d’émotion. Il ajouta ainsi de la mélancolie à notre violente dépression, contribuant paradoxalement à l’atténuer. Le voici aujourd’hui qui s’en va, quittant son Liban avec sur les épaules, comme un châle point usé, un siècle de poésie. Je serre contre mon cœur le fantôme que je crois radieux de cet aîné. En regrettant de n’avoir pas réussi à percer le secret de son poème au sein duquel ses mots se sont disposés en traîne de Voie Lactée.
P.S. : Ton secret, cher Saïd ? Rien. La beauté.

Prix Saint-Simon 2015 L’Extravagance, Mémoires

« L’extravagance », Mémoires, vient de paraître aux éditions Robert Laffont Prix Saint-Simon 2015

Poète, essayiste, diplomate, S. Stétié est l’une des figures marquantes de la littérature francophone libanaise. Il dévoile ici l’histoire de sa destinée et le spectacle du monde, revenant sur plus d’un demi-siècle d’histoire littéraire, aux personnages essentiels qu’il a côtoyés dans les domaines artistiques et politiques.

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« l’extravagance » est désormais dans toutes les bonnes librairies !
Le mot de l’éditeur : « Poète de premier ordre, esthète, homme d’action et diplomate –  » ambassadeur d’un incendie « , résume-t-il en pensant à sa terre du Liban, qu’il a représentée en France, en Hollande et au Maroc -, Salah Stétié est issu de deux civilisations elles-mêmes matrices de plusieurs cultures. L’une méditerranéenne et orientale ; l’autre française et essentiellement occidentale. Très jeune, Libanais par son milieu familial, il s’est senti Français par la pratique d’une langue apprise dans les meilleures universités de Beyrouth et de Paris. Dès ce moment-là, il s’est lié, sur chacune de ces rives, aux plus grands poètes des années 1950 et 1960 : d’un côté, Georges Schehadé et Adonis ; de l’autre, Édouard Glissant, Pierre-Jean Jouve, Yves Bonnefoy, André du Bouchet, René Char entre autres. Ses Mémoires livrent, sur plus de 800 pages, un témoignage puissant et lumineux relatif à plus d’un demi-siècle d’histoire littéraire, aux personnages essentiels qu’il a côtoyés dans les domaines artistiques et politiques, comme aux pays et aux êtres qui l’ont nourri et accompagné. Mais, au-delà du simple exercice consistant à rassembler ses souvenirs, l’auteur a voulu s’immerger au coeur de son être et de son identité, pour élucider son propre secret – secret  » lié, écrit-il, à la profondeur insondable que chacun est « . L’ouvrage est porté par un style ample, voluptueux, parfois mordant et ironique, à la hauteur de cette épopée intime où se mêlent les peuples et les continents, les plus grands créateurs et les derniers géants de l’histoire, la tragédie des guerres les plus dévastatrices et les rêves de fraternité les plus exaltants, les bonheurs de l’enfance et les épreuves du temps. Publié sous un titre inattendu, L’Extravagance, mais qui reflète bien le sentiment que lui inspirent à la fois l’histoire de sa destinée et le spectacle du monde, l’ouvrage de Salah Stétié est un véritable monument qui devrait enfin apporter à cet auteur majeur, injustement méconnu du grand public, une consécration plus large que celle qu’il a obtenue jusque-là. »
livre ouvert

On Poetry

Poetry is a complex whole in which a man’s entire experience and the entirety of a language simultaneously intervene. One must express at the same time feelings, sensations, ideas if needs be, and, equally, bring out the full brilliance of words, even and especially if such words are amongst the simplest, which often is the case with my own poetry. Personally, you may perhaps have noticed, I most frequently have recourse to words that designate permanencies: sky, earth, love, desire, tree, grass, star, sand, death, etc. Perhaps some two thousand words recur in my writing, rather in the manner of the play of an arabesque. There has, moreover, been a thesis on my work on the theme of my ‘aesthetics of the arabesque’. Remark that such words that, as I have said, express permanencies, I use, within the framework of my own vision of life and death, in function of my own experience, my traversal of appearances, and that they are coloured in my own colours, they formulate my most particular itinerary, and that is probably the function of a poet’s words: the expression of self as a particular being whose words are communicable to others within an experience capable of being shareable and shared. Finally, as far as I am concerned, all poetry that matters is shared language.

Of course, my work has changed, for the experience of writing is that of exploration, a forward movement, and so, necessarily, involves transformation and metamorphosis. On the one hand, there is the elucidation of a certain number of questions which, initially, seem obscure, indecipherable, and which, via writing through them, become somewhat clearer or, at least, acquire a certain inner coherency which is not of the order of logic, but rather that of some echoing resonance, the repercussion of one word upon another, one image upon and within another, one feeling upon another, just as in music, for example. Alongside that, such clarifications via the mediation of harmony, there are, in the evolution of a man, a writer, a poet, other areas of his life or his sensitivity to the world that become more obscure, more opaque, as one advances in life. In my poetry I have often used the image of the lamp. I am like a man moving forward in a cave – not Plato’s, but that long, tenebrous corridor in which we all grope our way –, like a lamp-bearer. The regions my lamp reaches into via its luminous radiation emerge from the night in which they are plunged for the time they are lit up by this radiance; the regions behind me return to the darkness which was theirs and, though integrated into writing, one senses they have returned to the mystery of their origin, while the regions before me light up according to the same process: they take up their place in the light of language, which they illuminate from within, even though these same regions will equally plunge back into the great night that is their subtance. I gave, a moment or two ago, a rough definition of poetry. Poetry is not formulatable the way a mathematical theorem is; it is that which engages with all that is physical et all that is metaphysical in a man, with all visibleness and invisibleness of the things, concrete as well as abstract, that make up our environment, surround us and, in their own way, share our destiny. Let me give you another definition: ‘Mystery in full daylight’, Barrès writes.

I shall add to what I have just said that, alongside my work as a poet, I have greatly reflected, too, upon the nature of poetry. It is the subject of some twenty or so essays in which I attempt to define my poetry directly, or understand the poetry of others.

I am a writer astride two conceptions of the world and sensibilities not foreign to one another, but rather and most often complementary beyond their divergencies: East-West, Europe-Arab world, Islam-non-Islam, Arabic originally, French language ultimately, etc. All that I have had to face up to and manage in my work and, also, in my imagination. I have practised, whenever I could, modulations and interferences, I have thrown down bridges, opened up passageways. I have at times been defined as a ‘ferryman’. Do we have the right to quote ourselves? In my little book L’Interdit, published in 1993, I would write the following: ‘How, yes, how, with words, nothing but words, can we manage to say, furiously, that words are yet substance and what proof can we advance whereby substance may be finally proven, confirmed and proven, by words alone? Furiously, I maintain that poetry need supply, of itself, of its essential truth, of its substantial radiating power, only that improble radiance, only the simple and so ever simple light of its vulnerable nakedness. Whereby, perhaps, it thus appears linked to the most feminine part of our being, which, too, is content with nothing but the radiance of its appeased lamp. Beyond or else on this side of all the whirlwinds of life and love, there are, mysteriously tied together, better, mingled one with the other, the two communicating peaces of woman and lamp, which, at a precise point of themselves, woman and lamp, are conjoined. Just as at that place in Upper Egypt, at Abou-Simbel to be precise, converge – beneath the fecund and enriching confluence of the faces of Ramses II and his wife Nefertari finding themselves notionally at the determined point via the encounter of their eternally fixed gazes – the White Nile and the Blue Nile. A dialogue of the liquid element forever transformable, changing, and a figurative absolute, insistant but refusing to dominate: the most vulnerable and, in a sense, the most imperfect part of human truth has to be grasped: it bears the most naked and the most moving part of what we are. Beneath the terrible shower of light, and thus mysteriously, at a point of their pure reciprocity, the two peaces of lamp and woman are but one. Beyond and on this side of all whirlwinds, so is it that, through language, the depth of peace is borne upon us. The most tormented poetry is, without our understanding of either the how or the why of this impossible conversion, a space enflessly extending into the dimensions of its peacefulness. The feeling of peace that settles and prolongs the poem is probably the most inexplicable thing it has to say to us, and we simply have to accept that we shall never be in a position to know more of what it is’.

With respect to this peacefulness that comes to us from poetry, and the mystery residing in this peacefulness, which is as obvious as it is incomprehensible, I should like to appeal to the testimony of another poet, Jalal-ad-Din Rumi, a twelfth-century mystic, the founder of the Order of the Dancing Dervishes, one of my principal referents, a ‘substantial ally’, as Char called them, if ever there was one. He jots down in his Maktubat, his ‘Writings’, under the title of ‘The Shadow of the unknown tree’, this lovely, simple tale: ‘One day, a man stopped under a tree. He saw leaves, branches, strange fruit. Of everyone he asked what such a tree and such fruit were. No gardener could answer; no one knew their name or their origin. The man said to himself: ‘I do not know this tree, nor do I understand it; and yet I know that from the moment I caught sight of it, my heart and my soul became fresh and green. Let us then go beneath it shade’. We have there, we realise, the language of alliance with the world, indicative of a form of cosmic tenderness.

Yes, the tenderness of poetry’s language. Antonin Artaud, for example, the most absolute of negators, – even he remains, whether he wants to or not, one through whom the poor heart of men formulates, with, as we know, such lost bewilderment, its long, long dirge. Before the universe with its many fangs and hang-ups, Artaud’s terrible cry ends up in a whisper. Artaud weeps half-inaudibly, weeping in his evocation of Van Gogh, ‘society’s suicide’. Listen, yes, listen, beneath the crying out, to the whispering: then only are you dwelling, lodged, in poetry: then only do you justify Hölderlin’s claim that it is poetically that man lives. Then do you render justice to the Arab language where, forever, verse is called bayt: ‘house’, ‘home’. It is poetically, Hölderlin tells us, that man ‘inhabits the earth’, thus giving just weight to the substance of living which, inevitably, is of the here and now, just weight to the poor, glorious things of the here and now issued from such substance – black but solar –, things that, all around us, around our hearts, spin their spider webs, poor things finding refuge in our words and getting caught in the nets of our poem, which, alone, in proving who we are, proves what they are. Beneath the whispering, the cry, beneath the cry, the whispering: another episode of the living ambiguousness that stretches the poem’s bow via the attentiveness and the temptation of the arrow – whereby no one any longer knows, as the arrow leaves the bow, to whom the bow belongs  nor whose is the arrow: ‘If your friend is suffering from an arrow wound – a zen aphorism states – don’t wait to stretch the bow, shoot the arrow’. Ambiguity, then, and paradox, in the striking contraction of time-space, which makes the poem a true ontological datum.

And so, for me, poetry is fundamentally peace, ontological peacefulness, salam. It is ideology that is war. One of my compatriots, the poet Nadia Tueni, has put it admirably, and terribly, when Lebanon was still fire and blood: ‘People shoot at an idea – she writes – and kill a man’. Poetry, contrary to ideology, is what refuses to kill and which, humbly, marvellously, helps life to be, to be better, helps it to be lived in plenitude. ‘Great events – Nietzsche writes – come upon us like doves’. And poetry, colombe aquiline, ‘the eagle dove’, as I have had occasion to call it – poetry is a great event.

I shall have finished once I have told you of my testament. It is short, and merely a post-scriptum to my life. In effect, the equation Life equals Poetry has always been mine. That is, I do not wish to oppose life to poetry, the former seeming to me to offer a nest to the latter, poetry then giving wings to life. Wings, ie a space, that is, a direction (all directions at the same time), that is, a meaning (all possible meanings). But, and it is perhaps the main argument in favour of poetry, it, poetry, manages to gather all directions into one, all meanings deployed to the only worthwhile meaning. It is a matter of going, via the totality of offerings life hands us, some happy, others grievous or unhappy – a matter of going to the place where language lights a lamp and, all about this lamp that pulls us away from universal confusion, a matter of seeing, for the little time we dwell in it, a bending of the power of our violent cosmic chamber. A poet is he or she who sees double: who sees things and, simultaneously, sees their limpid shadow in the darkest of paradoxical mirrors. I have written somewhere (: you will forgive me for once again quoting myself): ‘For lack of obscurity, a good deal of what is written lacks language, much of what is written lacks the darkness of night’. It is at the place where language and such benightedness meet that the poem takes root. And there, probably, in such an isthmus, that life, to manage its passage, becomes the most intense, the most delicate, the strongest and the most vulnerable. ‘A rose in its own fatiguedness’, I have also written.

No, I am not for the reclusive life in poetry. I am for the opening of doors and windows, so that the thousands of presences of the world may attack language. I am even for the burning down of the house, for what remains when fire and flame have not devoured it entirely and reduced it to the state of ashes. ‘Poetry is the conflagration of appearances’, it has been said.

… And now the poet has grown old. Did he speak of lamps? ‘The end of life brings with it its own lamp’, Joubert writes.

L’enfant de soie

Texte publié dans L’Orient-Le Jour, à Beyrouth

Le rêve de la soie palpite depuis toujours comme une immense toile d’araignée sur l’univers des hommes. Pour elle, pour l’acquérir, ils ont voyagé dangereusement, ils sont allés de l’extrême Occident à l’Orient extrême, ils ont recrutés des équipages et affrété des bateaux, ils ont monté des caravanes armées et traversé des déserts absolument stériles et des gorges de très haute montagne farouchement solitaires et totalement désespérées. Ils ont appris des langues et des mimiques. Ils ont rencontré l’autre dans son étrangeté sidérale et ils ont négocié avec lui. Ils se sont déshabitués d’eux-mêmes et ont compris, de ce fait, que le monde était beaucoup plus grand que leur propre destin ou celui même de leur nation. Ils ont voyagé géographiquement, certes, mais surtout mentalement et, à la limite, ontologiquement pourrait-on dire. Ils ont compris, grâce au mince fil de soie, que la vie était la plus folle et la plus forte des aventures et que c’était, nécessairement, une aventure pour les uns et les autres, ceux d’ici et ceux de là-bas, différents et semblables et que c’était, nécessairement, une aventure courue ensemble.Le fil de soie est ce qui recoud, à travers les espaces et les temps, les civilisations et les êtres, les intérêts et les songes.

La route de la soie passe par mon pays : le Liban. Elle y passe, comme le ferait une navette allant et venant – à deux reprises. La soie de la Chine et de la Perse, à moins que ce ne soit celle de l’Inde du Nord y arrivait par Alep, grande métropole de la soie où séjourna Marco Polo, et par Damas qui est, on le sait, l’une des capitales du brocart et de ce brocart dont on dira justement, depuis le temps des Croisades, qu’il est « damassé ». Tyr se trouvait être, depuis la plus haute antiquité, la cité du murex et de la pourpre. D’Alep et de Damas qui sont, on le sait, villes de Syrie, des pièces précieuses de soie parvenaient au Liban pour y être traitées et somptueusement colorées: cette soie-là, importée d’Arabie sans doute, avait débarqué, provenue de l’autre côté de l’Océan Indien, dans un port du Yémen avant d’être prise en charge par les caravaniers du désert qui montaient vers le Nord. Le Coran lui-même évoque la spendeur de la soie et du brocart, tissus paradisiaques. Des Elus, il dit : Il [Allah] les récompensera pour leur patience en leur donnant un jardin et des hahiîs de soie. (LXXVI, verset 12)
et dans la même sourate, L’Homme, un peu plus loin : Ils porteront des vêtements verts, de satin et de brocart. (verset 21)

Dans une deuxième occurrence, il advient au Liban d’être mêlé à la soie, ainsi que je l’ai dit précédemment. C’est à partir de ses ports que les ballots de soie sont acheminés vers Venise, Gênes ou Marseille par voie maritime. Et plus tard, au XIXème siècle, les Libanais se mettront à la plantation du mûrier et à la culture du vers à soie, commerce rentable, pour produire les merveilleux cocons qui seront vendus tels quels aux réputés soyeux lyonnais, à moins que certains d’entre ceux-ci ne viennent eux-mêmes s’installer au Liban, y fondant des magnaneries.qui existent encore, desaffectées mais somptueusement construites, pour y traiter surr place la très subtile denrée. Cette présence des soyeux français au Levante aura pour résultat inespéré la création, à Beyrouth même, il y a cent vingt-cinq ans, de la célèbre Université Saint-Joseph, filiale à l’origine de l’Université de Lyon.

La soie aura donc donné naissance à l’Université française de chez moi, elle aura introduit de la sorte et avec quelle force ! la langue française au Liban et voici que je suis moi-même un produit – faut-il dire soyeux ? – de l’Université Saint-Joseph. Quand la chrysalide dort dans son cocon, on ne peut jamais être sûr de la nature du papillon à qui elle donnera le jour. Espérons que le papillon que je suis n’a pas trop démérité de cet étrange rêve que j’ai évoqué en introduction à ce texte, rêve plusieurs fois millénaire, et dont je suis accidentellement le fils.

De ce grand rêve de légèreté, j’aurai peut-être hérité la poésie.

Pour l’oeil qui devient visage ou paysage

POUR L’ŒIL QUI DEVIENT VISAGE OU PAYSAGE

(Paul Éluard)

Il y a entre paysage et poésie le même rapport qu’entre la poire et la soif. Disons mieux : entre une soif immense et tout un verger de poiriers, fleurs et fruits balançant en simultanéité leurs offrandes au même soleil allégorique.

Mais ce n’est pas l’allégorie mon affaire ni non plus l’affaire de la poésie même si celle-ci parfois, et cela depuis toujours et dans toutes les langues, ambitionne, pour des raisons d’universalité, de parler le langage des archétypes. Que de peintures, que de statues, que de poèmes ont choisi de se rallier, parfois somptueusement, par tous les pouvoirs de l’harmonie sollicitée ou du désordre organisé, à ces idéalités rayonnantes, fussent-elles sombres. Que de paysages composés, étudiés, pénétrés de lumière théologique, idéologique, symbolique ! Peint ou chanté, le paysage a été souvent, est souvent encore, un écrin pour l’homme qui se trouve placé là, un faire-valoir pour les hommes et les femmes qui y sont – effet de l’art et questionnement de l’âme – engagés. Il n’y a qu’à penser à tous ces paysages radieux ou orageux qui entourent et enserrent de signes complémentaires, lourds de projections morales, les scènes faisant revivre la Sainte Famille, par exemple, ou les étapes de la passion du Christ. D’autres paysages, d’autres occurrences, d’autres scènes, d’autres fonds et arrière-fonds nourris de mythes et investis d’arbres, d’eaux, de montagnes, de lointains, et magnifiquement éclairés d’une lumière et d’ombres comme abstraites font, en France, au XVIIe siècle, la gloire des tableaux de Nicolas Poussin qui raconte les dieux de la Grèce ou les héros et les héroïnes de la Bible. Cette même rhétorique sublime se retrouve, autrement, chez d’autres peintres (Claude le Lorrain par exemple), dans d’autres pays, à d’autres époques, avec d’autres noms de génies, d’autres sujets, d’autres techniques. La poésie aime aussi cette rhétorique du paysage : rhétorique des paysages des poètes de la Pléiade, par exemple (sauf peut-être Joachim du Bellay), rhétorique des grands poètes de l’ère classique (sauf peut-être Tristan L’Hermite et parfois La Fontaine). Ne parlons pas du XVIIIe siècle qui – Rousseau, le génial Rousseau mis à part – ignore tout du paysage et le néglige. C’est avec le XIXe siècle et la montée du Romantisme que le paysage fait sa grande entrée dans la poésie et la prose françaises. Dans la grande peinture aussi de ce grand siècle, peinture qu’avaient pourtant pressentie et annoncée les merveilleux paysages de Watteau, de Fragonard et aussi les visions antiques si riches de mélancolie de Hubert Robert. Reste que, malgré la rencontre des sensibilités, voire leurs convergence entre peintres et poètes, c’est le paysage sorti de la plume des poètes qui retiendra ici mon attention.

Je repose donc la question : pourquoi le paysage, pourquoi la poésie, pourquoi ce binôme qui aujourd’hui va tellement de soi qu’il ne semble pas faire problème et qu’effectivement il n’en fait pas ? C’est, me semble-t-il, qu’à mesure que l’homme a pris historiquement conscience qu’il n’était pas le centre et la raison d’être de l’univers, ce qui fut longtemps sa position théologique, son environnement, cette puissante nature partout présente et active autour de lui, l’a envahi, a investi sa conscience. Un jour viendra où Rimbaud, dont toute l’œuvre et notamment Les Illuminations est tissée de paysages, d’ailleurs plus infinis que finis, mélangeant imagination et réalité (et quelquefois c’est l’imaginaire qui fonde miraculeusement le paysage réel comme déjà dans “Le Bateau ivre”), un jour viendra, dis-je, où le très jeune poète donnera en quelques mots l’équation de cet amalgame entre l’âme et le monde, entre la vie de la personne et son dialogue avec la globalité cosmique, l’éventail déployé des éléments :  « Enfin, ô bonheur, ô raison, dit-il dans Une Saison en enfer, j’écartais du ciel l’azur qui est du noir, et je vécus, étincelle d’or de la lumière nature ». Mais Rimbaud le voyant, qui sait voir aussi le monde autour de lui et qui d’une manière ininterrompue l’interprète selon la fantaisie explosive de son imagination, a, derrière lui une longue lignée de “voyants”. J’appelle voyant quiconque voit double : ce qu’il a sous les yeux et ce que son âme voit, cette âme qui est peut-être une efflorescence de l’inconscient, lui-même structuré selon les rouages les plus secrets de la nature et ses lois, lois qui sont en état de porosité avec les milliers de présences du monde et leurs jeux multipliés.

Avant Rimbaud, cependant, les grands maîtres de paysage poétique (je me limite à la tradition française) sont d’immenses communicants avec les offrandes paisibles ou violentes que leur propose le monde dans sa constante et généreuse auto-dilapidation. Chez Hugo, chez Baudelaire, chez Mallarmé, chez Verlaine qui fut le plus proche compagnon du jeune Arthur et plus énigmatiquement chez Nerval, le paysage est dominant et se déploie en coup d’archet accompagnant le chant du cœur. Les exemples sont innombrables de cette osmose chez tous les poètes que je viens de citer et chez d’autres. Parfois rien qu’une image : la lune : « Cette faucille d’or dans le champ des étoiles » (Hugo), parfois tout un vers : « Entends, ma chère, entends la douce nuit qui marche » (Baudelaire), un autre vers, d’une perfection absolue : « Bergère ô tour Eiffel le troupeau des ponts bêle ce matin » (Apollinaire), ce court poème de Jean-Paul Toulet en deux quatrains :

L’immortelle, et l’œillet de mer
Qui pousse dans le sable,
La pervenche trop périssable,
Ou ce fenouil amer

Qui craquait sous la dent des chèvres
Ne vous en souvient-il,
Ni de la brise au sel subtil
Qui nous brûlait aux lèvres ?

(Les Contrerimes),

Je signale également cette métaphore de Claudel dans “Ballade”, tout un paysage dramatique en un verset : « Ceux que le mouchoir par les ailes de cette mouette encore accompagne quand le bras qui l’agitait a disparu », et Reverdy, dans ce beau faux paysage mental : « Comment vivre ailleurs que près de ce grand arbre blanc de cette lampe », et les autres, tous les autres sublimes inventeurs d’images, images réelles, images irréelles, images surréelles : de Cendrars à Fargue, de Laforgue à Milosz, de Desnos à Breton, d’Aimé Césaire à Saint-John Perse, de Jouve à Segalen et à Supervielle, de Germain Nouveau à Valéry Larbaud, de Max Jacob à Paul Éluard et à René Char, d’Yves Bonnefoy au très pur André Du Bouchet, pour ne citer que quelques-uns parmi ceux qui sont des créateurs, des bergers du paysage. Et je n’aurais garde d’oublier dans cette énumération mon compatriote, le Libanais Georges Schehadé :

Il y a des jardins qui n’ont pas de pays
Et qui sont seuls avec l’eau
Des colombes les traversent bleues et sans nids

Mais la lune est un cristal de bonheur
Et l’enfant se souvient d’un grand désordre clair

Ce sont là, chez tous ces poètes, heureux ou malheureux, des paysages liés au réel ou reliés au possible. Des paysages apprivoisables, habitables. Il existe quelques poètes français, parmi les plus grands, eux aussi maîtres du paysage mais d’un paysage inhabitable. Poètes du paysage improbable, hautement imaginaire. Inhabitable par excès le plus souvent de beauté et rayonnant aux limites d’un impossible : c’est souvent le cas de Rimbaud dans tous ses écrits. Citons :

MYSTIQUE

Sur la pente du talus les anges tournent leurs robes de laine dans les herbages d’acier et d’émeraude.

Des près de flammes bondissent jusqu’au sommet du mamelon. A gauche le terreau de l’arête est piétiné par tous les homicides et toutes les batailles, et sous les bruits désastreux filent leur courbe. Derrière l’arête de droite la ligne d’orient, des progrès.

Et tandis que la bande en haut du tableau est formée de la rumeur tournante et bondissante des conques des mers et des nuits humaines.

La douceur fleurie des étoiles et du ciel et du reste descend en face du talus comme un panier, – contre notre face, et fait l’ abîme fleurant et bleu là-dessous

(Les Illuminations)

Non loin de Rimbaud, deux poètes décisifs sont Gérard de Nerval et Isidore Ducasse, le pendant de notre Arthur (dont la dimension tragique se déploie aussi fastueusement que cruellement dans les quelques pages brûlantes d’Une Saison en enfer) : c’est le Comte de Lautréamont, l’auteur redoutable, l’imagier et le paysagiste impeccable et implacable des Chants de Maldoror. À l’inverse de Rimbaud, lui meurt physiquement à vingt ans. Il n’est pas fou, comme l’ont prétendu Rémy de Gourmont ou Léon Bloy, mais ses paysages, puisés dans la nappe phréatique de l’inconscient ont la splendeur effrayante et parfois tendre des anges noirs : « Vieil océan, ô grand célibataire[…], dis-moi donc si tu es la demeure du prince des ténèbres. Dis-le moi… dis-le moi, océan (à moi seul, pour ne pas attrister ceux qui n’ont encore connu que les illusions), et si le souffle de Satan crée les tempêtes qui soulèvent tes eaux salées jusqu’aux nuages. Il faut que tu me le dises, parce que je me réjouirais de savoir l’enfer si près de l’homme. Je veux que celle-ci soit la dernière strophe de mon invocation. Par conséquent, une seule fois encore, je veux te saluer et te faire mes adieux ! Vieil océan, aux vagues de cristal… » (Chant IX). Un grand poète, Henri Michaux, qui se trouve être aussi un peintre des profondeurs de l’homme et du monde, est l’un des descendants en droite ligne de Lautréamont.

Plus effrayant mais plus directement ému que Maldoror et aussi puissamment armé pour opérer la transformation du paysage et même sa transfiguration est Gérard, notre Gérard, Nerval. Sylvie, Aurélia, Les Chimères, quelles vues et quelles visions pour reprendre la distinction célèbre de Mallarmé ! Que ce soit le paysage aimé et regardé en terre de Valois, que ce soit le paysage étrange, apprivoisé, aimé et regardé en terre d’Orient, que ce soit, une fois ouvertes les “portes d’ivoire et de corne” d’Aurélia, les plongées du “nageur d’un seul amour”[1] dans les rêves et les anamorphoses de la quête de la seule aimée éclairée par la lumière des rêves, les vues et les visions que Nerval rapportent de “là-bas” sont tout à la fois magnifiques et angoissantes. « L’épanchement du rêve dans la vie réelle » suscite cela, que Nerval retient avec une maîtrise absolue dans le cristal de sa langue, le déroulement d’un panorama infini qui entraîne le lecteur vers des enchantements et des sortilèges où il lui semble s’égarer lui-même, sur les pas de Gérard, dans tous les lieux insaisissables et pourtant mystérieusement cohérents du labyrinthe de la dualité. Les paysages du pays de Nerval sont aussi inoubliables que ceux de Dante dans La Divine Comédie.

Et les sonnets des Chimères, ces diamants qu’on dirait de la mine déjà taillés ? Citons, pour l’éclat du paysage antique, en terre de Méditerranée, l’un d’entre eux :

La connais-tu, Dafné, cette ancienne romance,
Au pied du sycomore, ou sous les lauriers blancs,
Sous l’olivier, le myrte, ou les saules tremblants,
Cette chanson d’amour qui toujours recommence ?…

Reconnais-tu le temple au péristyle immense,
Et les citrons amers où s’imprimaient tes dents,
Et la grotte, fatale aux hôtes imprudents,
Où du dragon vaincu dort l’antique semence ?…

Ils reviendront, ces Dieux que tu pleures toujours !
Le temps va ramener l’ordre des anciens jours ;
La terre a tressailli d’un souffle prophétique…

Cependant la sibylle au visage latin
Est endormie encor sous l’arc de Constantin :
— Et rien n’a dérangé le sévère portique.

Paysage admirable et qui contient tous les signes du Sud abandonnés en attente de quelque déchiffrement à venir dans la lumière du Sud. Ce déchiffrement, par bonheur, n’est pas encore venu et sans doute tardera-t-il à venir. Poème au sens propre du mot sibyllin quoique, en chacun des éléments, resté concret. Nous connaissons ce paysage, nous l’avons traversé, nous y avons vécu. Au-delà de l’immédiateté de ces lignes heureuses qui s’inscrivent dans notre conscience, un infini se dessine au loin, en marge de tous les détails identifiés qui installent en nous cet infini et cependant se laissent dévorer par lui comme par un feu. L’immobilité, la fixité des choses introduit une éternité. Et voici, étonnamment, qu’à travers le rayonnement des symboles obscurs indéchiffrés se lève à nouveau, comme dans le sommeil de l’énigmatique sibylle, le crépuscule ambigu de l’allégorie renaissante.

Plus que toute autre chose, le paysage se prête à la projection allégorique. Dira-t-on que je me contredis au regard de ce que j’affirmais au début de ce propos ? Soit, je me contredis. Le poème, qui est le lieu de la plus courte distance qui va du cœur au monde et vice-versa, est, se doit d’être le lieu de fusion de ses éléments disparates et souvent contradictoires. Il dit spontanément ce qu’il a à dire en première lecture et garde en réserve l’espace de sa lecture seconde, une fois que, dissipés ses déchirements, il se résout harmoniquement en lui-même, devenant ce point inaltérable où tout s’efface et disparaît au profit de la transparence de l’unité rejointe.

L’allégorique et le symbolique font partie très souvent de l’ombre portée du poème, dans le secret d’une éventuelle lecture seconde. Il y a une dizaine d’années, j’écrivais innocemment un texte sur un site de rochers monumentaux que j’ai toujours aimés et qui dominent de leur massive présence la montagne d’alentour et la Méditerranée libanaise à ses pieds. Je croyais naïvement que c’étaient seulement ces rochers de Kesrouan, province centrale d’un Liban encore occupé, qui me dictaient mes mots. C’est plus tard que je découvrirai qu’à travers ces masses opaques résistant à l’érosion depuis des milliers d’années, c’était ma nostalgie d’un Liban délivré qui s’exprimait.

ROCHERS DU LIBAN

Visages sans visage, rochers, fable dure. Ils disent, ils affirment catégoriquement : nous sommes le monde. Face à l’éternité parfaite et patiente d’un ciel et d’une mer amoureusement appareillés, ils font la lente démonstration de leur propre éternité sans amour. Ici, c’est le jardin sans jardin, de la Preuve, l’Eden minéral illuminé. Plus bas, ce sont les blancs villages prisonniers d’une odeur de menthe et la vigne grosse d’un vin perdu de sucre, plus bas encore, c’est la mer – qui déchire et dévore ses dentelles. Ici, c’est le vent seulement, et cette draperie compacte qui l’habille, – c’est une rose qui perd, au fil de l’air brusque, ses pétales de feu.

Sous le vol frémissant des roches pâles et pures, Adonis va mourir. Conscience plus que terre friable, ô vulnérable; évanouie dans ta propre fumée ! Mais où courait-il, ce fils du désir, à travers les tables saintes de cette vallée, taillée à vif dans la mélancolie du monde, où l’attendait pour le meurtrir, à toute allure, une pierre déguisée en sanglier ? Une femme se déploiera pour le pleurer et le peuple, tigre naïf des anémones. Certains, à l’heure où le sang coula, crurent-ils à l’émotion des planètes, aux minuits de la rosée au-dessus des laitues du songe ? Qu’ils se rappellent la fermeté du très beau mois, ce ciel bâti ! Simplement, parce que la saison tournait, les constellations penchèrent un peu, grappes alourdies. Elles scintillèrent sèchement puis, le froid venu, grelottèrent.

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[1]       L’expression est de Georges Schehadé, dont elle constitue le titre d’un recueil.

Homme fini, paysage infini

Entretien sur la poésie réalisé par Audrey Hadorn, au sujet de la thématique de cette édition du Printemps des poètes :

« D’infinis paysages… »

« Exprimer les liens profonds qui unissent l’homme à la nature, les célébrer ou les interroger est un des traits les plus constants de la poésie universelle. Mers et montagnes, îles et rivages, forêts et rivières, ciels, vents, soleils, déserts et collines, la plupart des poèmes porte comme un arrière-pays la mémoire des paysages vécus et traversés. Se reconnaître ainsi tributaire des infinis visages du monde, c’est sans doute, comme le voulait Hölderlin, habiter en poète sur la terre. »
Jean-Pierre Siméon,
Directeur artistique de l’association Printemps des poètes

Question 1 : Tel est l’édito de Jean-Pierre Siméon sur cette édition 2011 ayant pour thème d’ « Infinis Paysages ». Qu’est-ce que cette thématique vous inspire ?

Cette thématique ne m’inspire rien de particulier, tant elle me paraît aller de soi. Depuis toujours, il existe un lien très étroit et très fort entre l’homme et son environnement naturel, surtout si cet homme est poète. Le poète appelle à lui les images, les signes et les figures de son jardin qui est le monde pour en nourrir son inspiration et, dans certains cas, à travers l’émotion immédiate reçue du paysage, serein fût-il, ou grandiose et sauvage, pour enrichir le trésor de ses projections symboliques. Rappelons-nous Baudelaire :

La Nature est un temple où de vivants piliers
Laissent parfois sortir de confuses paroles
L’homme y passe à travers des forêts de symboles
Qui l’observent avec des regards familiers

Le “Jardin de nature” a irrigué la sensibilité poétique en Orient et en Occident, au Nord et au Sud de la planète, tout ce fourmillement d’étoiles au-dessus de nos têtes, et cela, je l’ai dit, de tout temps, certaines langues et certaines époques se révélant plus sensibles que d’autres à cet envahissement, disons mieux à cette osmose puissante et créatrice entre l’homme et le monde. Il arrive d’ailleurs, souvent, que le paysage observé se charge d’imaginaire qui en multiplie le pouvoir affectif par l’entrée en scène de l’inconscient. Les poètes, du type Hugo, ou Nerval, ou Baudelaire, ou Rimbaud, ou Lautréamont, et plus tard la poésie de notre modernité – les surréalistes notamment, mais aussi Apollinaire, René Char, Saint-John Perse, Pierre Jean Jouve, Rilke en Allemagne, Segalen en Chine, etc. – ont étendu les pouvoirs du paysage à l’infini en y introduisant des éléments neufs issus d’explorations et d’expériences personnelles qui font exploser le cadre strict du panorama observable et spontanément identifié. Les grands peintres de notre modernité (Ernst, Masson, Balthus, Dali, Klee) n’ont pas procédé autrement et, du coup, poètes et peintres se sont appuyés les uns sur les autres et multiplié leur capacité d’invention. En somme, le paysage visible donne accès au paysage invisible, autrement dit à l’infini. On peut donner congé au vent des apparences faciles. La Tour Eiffel est désormais bergère des ponts, ce qui, grâce à la vue-vision d’Apollinaire, nous devient évidence.

Question 2 : Comment la thématique « d’infinis paysages » résonne-t-elle par rapport à vos écrits ?

Je pense avoir déjà répondu à cette question. Ma poésie, la totalité de ma prose, puisent leur meilleur dans la fluidité de ces passages que je viens d’explorer brièvement.

Question 3 : La programmation décline la thématique au sens large, y compris en incluant une dimension sociétale et politique avec les thèmes de frontières et des sans-papiers. Le poète doit-il jouer un rôle politique ? La poésie est-elle un contre-pouvoir ?

Certes le poème est lié par ses racines les plus secrètes au milieu dans lequel il a vu le jour, ses mots, ses intonations sont colorés par la lumière de ce milieu, c’est ce qu’on peut constater chez les poètes apparemment les moins engagés. Cela dit, je ne vois pas en quoi le thème de l’infini paysage peut inclure les graves problèmes que vous rappelez : celui des sans-papiers, celui du libre passage des frontières. C’est là un tout autre registre et ce sont là des questions qui méritent réflexion pleine et entière, et non plus par le biais d’un raccord esthétique. La poésie est-elle un contre-pouvoir ? Bah ! Elle n’intéresse, hélas, presque personne aujourd’hui. Elle eut pourtant dans l’histoire un important impact politique : dans la société arabe pré-islamique, dans des périodes révolutionnaires (les poètes de la Révolution russe, par exemple : Maïakovski ou bien Alexandre Blokh) ou les poètes de la résistance, de toutes les résistances (en France, sous l’occupation allemande, en Palestine, sous l’occupation israélienne des territoires). Cela dit, chaque fois qu’il y a oppression et tyrannie, il appartient au poète de parler hautement, durement : Césaire l’a fait, Mahmoud Darwîch l’a fait, d’autres, beaucoup d’autres seraient à citer, et avant tout cela, à l’avant-garde de la parole revendicatrice et libératrice, le Victor Hugo des Châtiments.

Au sujet de l’art poétique et de la place du poète dans notre société

Question 4 : Quelle place occupe d’après vous la poésie dans la société d’aujourd’hui (notamment par rapport à la place qu’elle avait dans la société des années 20 avec le surréalisme ou dans les années 40 avec la poésie de la Résistance qui ont donc contribué à modifier en profondeur le monde)? Et pour quelles raisons?

La poésie n’occupe aucune place dans la société d’aujourd’hui, du moins dans les sociétés occidentales dont le dieu honoré et adoré est l’efficacité économique. Il n’y a plus de grands et vrais poètes en Allemagne, le pays de Goethe, de Hölderlin, de Novalis, de Rilke. Il n’y a plus de poète important aux États-Unis, le pays de Walt Whitman. Il n’y en a pas non plus en Angleterre, le pays de Keats. Et quant à la France, les grands poètes de la deuxième moitié du XXe siècle sont en train de disparaître l’un après l’autre : Du Bouchet avant-hier, hier Césaire, aujourd’hui Glissant… Pourquoi plus de poètes ? je n’en sais rien. Par épuisement de l’émotion au profit de l’inquiétude vitale, par moins d’attachement à la parole et moins de goût pour le partage… On dirait d’une dynamique cassée, d’un ressort irréparablement brisé, d’un vocabulaire oublié, d’une dimension majeure de l’être soudain horriblement défigurée et démantibulée.

Question 5 : Quel est votre rapport au monde en tant que poète ?

C’est un rapport continu, interrompu, simple et à la fois multiple. Tout chez moi devient allégorie, comme dit en substance Baudelaire, pardon du rapprochement, mais c’est chez moi, dans le grand âge qui est désormais le mien, le constat de l’expérience. Je reçois toute chose, tout être, tout événement en plein visage et, aussitôt, le grand jeu de l’interprétation et de l’anamorphose se déclenche et tout de ce qui m’arrive est lu par moi simultanément en lecture première immédiate, et en lecture seconde : qu’est-ce que cela veut dire ? s’interrogeait Mallarmé ; oui, qu’est-ce que ça veut dire ? Tout s’écrit pour moi, à un moment donné, sur fond d’absolu. Un absolu paradoxal, puisque je ne comprends pas le sens de ce mot en dehors d’une référence à un dieu et qu’en ce qui me concerne cette référence n’existe plus. Je vis dans les relativités du monde entre lesquelles les mots, mes mots entre autres, essaient de créer une “corrélation signifiante” aussi fragile, hélas, et aussi signifiante que la toile de l’araignée. Cette toile d’araignée comme le monde, les aspects innombrables du monde, pour les réunir au centre, en un lieu où par le seul fait de leur centration, les choses dispersées prennent sens : un sens de beauté, notre seule approche de l’absolu étant dans la révélation, si évasive soit-elle, de ce sens lui-même porteur d’une fulgurance, ligne d’horizon en feu à la crête des mots. C’est peut-être philosopher un peu trop. Pardonnez-moi.

Question 6 : L’absence d’un grand courant esthétique clairement identifiable dans l’art poétique aujourd’hui vous semble-t-elle à l’origine d’un manque de visibilité des poètes auprès du grand public ? Ou pensez-vous au contraire que la poésie dans sa multitude de mouvements incarne une liberté absolue, presque révolutionnaire dans sa dynamique sans limite, dans un monde régi par des codes ?

Dans le temps, en effet, l’appartenance d’un poète à un groupe identifié ou un courant, à un mouvement, fût-il politique, parfois à une revue importante, lui assurait une visibilité plus grande d’abord parce que le mouvement ou la revue auxquels appartenait ce poète lui servait de garant auprès de l’opinion de tel ou tel public acquis d’avance, ensuite parce qu’un mouvement ou une revue avait plus de moyens et donc plus d’impact qu’un individu isolé, enfin parce que la poésie de ce poète profitait de l’effet multiplicateur provoqué par d’autres œuvres à côté de son œuvre, d’autres poètes à côté de sa personne et qui, à l’occasion, lui servaient de boucliers, et d’autres motifs que littéraires ou seulement poétiques. Il est évident que les poètes communistes – Aragon et Paul Éluard en premier lieu – ont tiré profit, grand profit, quelle que fût par ailleurs la qualité de leur talent, de leur affiliation au puissant parti communiste de leur époque. Les surréalistes, par la violence de leur action publique et leur extraordinaire propension à l’insolence et à la perturbation sous toutes les formes que celle-ci peut prendre, ont beaucoup aidé les membres du groupe (poètes ou peintres) à se faire connaître et même à s’imposer. La première NRF, revue qui, par sa qualité et son exigence, a permis à ses auteurs d’être repérés et reconnus comme les plus significatifs et même les meilleurs de leur temps et contribué à leur classement privilégié dans la mémoire de leur époque. Il en fut de même au milieu du XIXe siècle pour les Romantiques en leur mouvement ; peut-être même, au XVIe siècle, pour les poètes de la Pléiade formant groupe. Les choses ont bien changé pour nous. Heureusement. Nous ne croyons plus aux mouvements ni aux groupes. Le poète, au demeurant peu entendu et peu sollicité désormais, est lu par quelques-uns d’une lecture intime, secrète, complice, identifiante. Si donc il est beaucoup plus vulnérable dans son rapport avec le public, il est bien plus libre dans son propre rapport avec sa création et celle-ci, par la force des choses, se concentre sur elle-même, s’approfondit, se noue sur le noyau mystérieux du silence interne qui lui a donné naissance, tend la main – par-delà le public actuel préoccupé de problèmes du jour le jour – à quelque public de l’avenir, même étroit, attaché à la reconquête de sources de la langue et du mystère de l’être.

Question 7 : Pour des lecteurs qui ne connaîtraient pas votre œuvre, quel(s) ouvrage(s) leur conseilleriez-vous pour découvrir votre univers ? Pour quelles raisons ?

Il faut toujours lire, d’un poète qu’on ne connaît pas, le premier livre et le plus récent. Pour réunir en une seule prise la fleur naissante et le fruit advenu, et de la sorte obtenir un trajet. En ce qui me concerne, je conseillerai à un lecteur intéressé par mon œuvre de commencer par la lecture de mon recueil augural L’Eau froide gardée (Gallimard, 1972) et de poursuivre, dans le même mouvement, par la lecture de mon recueil Oiseau ailé de lacs (Fata Morgana, 2010). Puis, par la suite, de lire ce qui lui plaît, poésie ou prose, entre ces deux bornes. La collection Bouquins (Robert Laffont) a publié en 2009 une partie de mon œuvre, un fort volume de 1200 pages intitulé En un lieu de brûlure : on peut aussi m’aborder par là si l’on veut.

Question 8 : Quelles œuvres poétiques vous ont influencé ou vous ont accompagné dans votre vie ? 

J’ai lu beaucoup d’œuvres, issues de beaucoup de cultures (l’arabe et la française, bien sûr, mais aussi combien d’autres !) qui m’ont profondément touché, impressionné, sans doute partiellement modelé. Dans ma jeunesse, j’ai beaucoup fréquenté, étudiant à Paris, Pierre Jean Jouve et Henri Michaux (mais je connaissais par cœur Baudelaire, Mallarmé et Rimbaud). Plus tard, diplomate à Paris, j’aurai comme collègue à l’Unesco Pablo Neruda, je recevrai Ungaretti, et chez moi, ambassadeur en Hollande, tous les poètes de ma génération : d’Adonis à Michel Deguy, d’Yves Bonnefoy à André Pieyre de Mandiargues. Arrêtons cette vaine énumération, si même émouvante. Je rappelle que je suis d’origine libanaise : à Beyrouth, au sortir de l’adolescence, j’ai eu l’immense privilège de côtoyer un poète parmi les plus purs qui soient : Georges Schehadé, et un maître qui fut pour moi (comme il le fut pour Schehadé et pour Jabès) LE maître : Gabriel Bounoure, alors directeur de l’École Supérieure de Beyrouth et, homme de très haute culture, critique de poésie très écouté et très admiré de la NRF. Par lui, l’École Supérieure des Lettres de Beyrouth était devenue Saïs et nous les disciples à Saïs. La poésie nous était tout. Elle l’est restée pour moi, enfant du premier jour.

La beauté est peut-être le sens de l’univers

« La beauté est peut-être le sens de l’univers »

Peu avant l’hommage que lui rend la Bibliothèque Nationale de France qui se terminera par un colloque le 4 avril, le poète Salah Stétié accorde un entretien exclusif avec le futur site http://www.LeNouveauCombat.fr . Dernière partie : « La beauté est peut-être le sens de l’univers ».


Salah Stétié – « La beauté est peut-être le sens… par lenouveaucombatfr

Oedipe et le mirliton

Comment m’est venue la poésie ?

Par osmose, par hypnose.
Mon père et ma mère étaient poètes. Mon père écrivait, ma mère écoutait, approuvait, refusait. L’enfant que j’étais était stupéfait, fasciné.
De quoi parlaient-ils, ces deux-là ?
Pourquoi ces mots, ce langage incompréhensible, cette sorte de cadence qui semblait chantonner, peut-être même chanter distraitement avec – nous sommes en langue arabe et dans un registre classique, voire académique – des retours de sonorités dont j’apprendrai plus tard, beaucoup plus tard, que c’étaient des rimes. L’enfant, qui adorait sa mère, va vouloir imiter son père (première manifestation visible et identifiable du complexe d’Œdipe) : avec le vocabulaire français dont il dispose, peut-être une centaine de mots en tout, il va rimer, lui aussi, il va à tout le moins assonancer.
Pour dire quoi ?
Qu’il est heureux, que maman est la plus jolie, que l’enfant l’aime à la folie, merci mon Dieu. L’enfant de sept ans est si fier de ses vers qu’il les montre à sa maîtresse d’école qui, elle-même, les montre à Madame la directrice : il ajoutera ce jour-là à son vocabulaire un mot difficile à retenir pour un amoureux des vers, de ce qu’il appellera un jour la poésie : le mot mirliton. J’avais fait, comme Monsieur Jourdain de la prose, des vers de mirliton, dixit Madame la directrice.
Fallait-il en être fier ?
Je mettrai des années à apprendre que non. A treize ans, j’ai abordé Lamartine, Hugo et Vigny. Un an plus tard, c’était les premiers poèmes de Verlaine et de Rimbaud :
« Je m’en allais les poings dans mes poches crevées / Mon paletot aussi devenait idéal… »
J’étais sauvé.

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