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Questions sur un très vieux rivage

Texte écrit à l’occasion d’une série de conférences en Inde du 6 au 20 décembre 2011 (New Delhi, Chennai, Pondichery)
La Méditerranée existe-t-elle ?

Sur la carte, la Méditerranée est cette espèce de faux rectangle bleu qui fait semblant de se fermer jalousement sur lui-même mais, si l’on observe attentivement, on la voit qui s’ouvre par trois portes, étroites il est vrai, sur l’immense et multiple univers ; mêlant à Gibraltar ses eaux à celles de l’Ouest atlantique ; accueillant avec précaution par le canal de Suez le monde énigmatique et les dieux du Sud et de l’Est ; tendant, entre les rives du Bosphore, ce qu’on appelle si joliment « un bras de mer » vers les dieux, anciens et nouveaux, du Nord et du Nord-Est. Ainsi, par trois portes seulement, la Méditerranée parvient à regarder vers les quatre points cardinaux. Dans cette démarche improbable du trois qui sait être quatre, je veux voir un symbole du destin singulier de la Méditerranée ; où les mesures les plus précises sont faussées par l’intervention du miracle ; où l’inspiration qui n’est, au demeurant, que la réponse à l’aspiration, vient faire, à chaque instant, voler en éclats le règne des règles.*Or, j’entends bien que ces règles, c’est nous, Méditerranéens, qui les avons inventées. Le goût et le sens des définitions, la loi écrite, le code, sont des créations spécifiquement méditerranéennes. Nous avons imaginé de diviser, puis de choisir ; de séparer, puis de bâtir. Nous n’avons voulu garder dans notre choix – on nous le reprochera, d’ailleurs, souvent – que les éléments susceptibles de rendre l’univers habitable. Pour assurer nos conquêtes sur l’incohérence et le tumulte, nous avons eu le courage de faire violence à la nature : nous avons inventé la ligne droite : la colonne ; la sphère – et la demi-sphère : la coupole. Nous sommes les pères du syllogisme, du nombre d’or, et de ce syllogisme déguisé qu’est l’arabesque : ces signes de notre culture ont ceci de commun qu’ils veulent intégrer l’autre en le ramenant au même afin qu’à travers et au-delà de la diversité illusoire des apparences, ils rejoignent le lieu d’identité. À l’heure où les Maîtres ténébreux de la profonde Asie imposaient à l’homme de s’évanouir et de se fondre dans la respiration obscure du Cosmos, nous avons convoqué et adopté cette assemblée de dieux heureux et légers, dont les temples ruinés continuent de dresser, sur tous les rivages de la mer partagée, leur défi souriant. Ainsi l’anthropomorphisme est-il, lui aussi, une philosophie proprement méditerranéenne. A la frontière du logique et du moins logique, du clair et du moins clair, nous avons capté ces rapports les plus ténus et les plus fluides où l’esprit réfléchit le monde, qui le lui rend, pour d’éternels et d’harmonieux échanges. Vieille image : Orphée chante, et les villes s’édifient.

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Mais voici le drame, voici le déchirement, voici le terrible moment où la Méditerranée, parvenue à l’une des extrémités d’elle-même, s’ouvre et fuse. Orphée, l’architecte, le bâtisseur en plein soleil de villes et d’ordre, souffre d’une infirmité secrète. En lui s’élève, de plus en plus pressant, l’appel d’une noire Eurydice perdue. Et cette voix de la mariée noire et belle, ce chant profond, ce cante jondo comme dit l’Espagne, comment Orphée l’envoûté du chant, saurait-il se soustraire à sa fascination ? I1 lui faut, suivant l’inflexion de sa courbe personnelle orientée par l’aimant d’une vocation, découvrir le seuil des enfers et entreprendre ce périlleux chemin à l’envers des choses qui est, sans nul doute possible – peut-être simplement parce qu’il s’empare d’une nouvelle direction imprévisible de l’être – le chemin vers une vérité.

Cette remise en cause de l’ordre de surface à l’instant même qu’il semble s’élever dans le temps d’une gloire définitive, c’est cela qui est méditerranéen. Cela explique peut-être, en partie, que l’immense et complexe machine de l’Empire romain se soit arrêtée un jour, déconcertée, devant les mots tranquilles que prononçait un pauvre Nazaréen. Et voyez : le christianisme, comme avant lui le judaïsme et comme, après lui, l’islam, toutes religions nées dans cette région du monde qu’il faut bien dire inspirée, ces religions, au lieu de mordre à 1’est de leur berceau, sur l’Asie, – Asie à laquelle appartiennent géographiquement et la Palestine et la presqu’île Arabique –, sont allées d’abord, comme par l’accomplissement inéluctable d’une exigence intérieure, vers la Méditerranée. La Méditerranée dont elles ont, selon divers itinéraires et en de diverses saisons, colonisé spirituellement le pourtour.

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Certes, cela ne s’est pas fait tout seul. Hommes de Méditerranée, nous sommes, ai-je dit, les hommes d’un certain ordre. Et c’est pourquoi nous commençons par récuser violemment Jésus-Christ ; nous dénaturons Al-Hallâj ; nous persécutons Galilée. « Et pourtant… », répétait celui-ci, sous 1’urgence de l’accusation d’impiété. Et nous finissons par admettre qu’il avait raison, et nous lui élevons un tombeau au sein même de l’Eglise de Santa Croce.

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Hommes d’un certain ordre, mais non d’un ordre certain, définitif. Notre vérité, chèrement acquise, est au prix de cette hésitation, de cette réfutation permanente du pour par le contre, du contre par le pour. C’est parce que nous rectifions sans cesse l’un par l’autre que nous avons l’air peut-être, aujourd’hui, d’avancer plus lentement, plus timidement que d’autres races ayant su se satisfaire plus vite que nous, en nous empruntant délibérément l’un ou l’autre terme de notre féconde ambiguïté. Un jour, assure t-on, le peintre espagnol Juan Gris dit à Braque : « J’aime la règle qui corrige l’émotion ». Et Braque – si souvent méditerranéen par le vœu et les affinités de l’œuvre – de répondre : « J’aime l’émotion qui corrige la règle ». Ainsi, entre la règle et l’émotion – qui est, n’est-il pas vrai ? le moindre nom de la passion – se joue constamment notre destin.

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C’est ici que je voulais en venir. Je me demandais, au début de cette rêverie, si la Méditerranée existait. Elle ne saurait, dis-je, être et se poursuivre que comme une conjonction finale de nos apports et de nos signes les plus contradictoires, elle ne saurait s’établir réellement, face aux immenses empires élémentaires qui se sont édifiés en portant à leur terme ultime, et jusqu’à la caricature, un profil ou l’autre de notre définition de la liberté et de la justice, que par une nouvelle synthèse plus vivante, plus englobante, de la justice et de la liberté. La gestation en Méditerranée de cette nouvelle liberté, de cette neuve justice, c’est peut-être ce à quoi nous assistons aujourd’hui : et cet enfantement, nous le voyons, est sanglant et tragique. Mais l’essentiel pour nous, vieux peuples méditerranéens, c’est qu’à l’heure où un défi aveugle et stupide risque de désarticuler et de réduire le rythme primordial de nos histoires nationales, de notre histoire commune, à l’heure où tant de noires querelles – tout au long du dernier demi-siècle – ont si souvent semblé tourner monstrueusement au mépris, l’essentiel, c’est que ceux pour qui, dans l’univers, la Méditerranée est feu de ralliement, que ceux-là, contre toutes les formules imposées et toutes les politiques “de fait”, veuillent bien mettre en doute le mauvais ordre des choses et partir, solitairement s’il le faut, à la poursuite de l’Eurydice perdue. « Le monde, affirmait Gide, sera sauvé par quelques-uns ». Notre Méditerranée aussi.

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Et me voici toujours à m’interroger anxieusement, et triste de n’avoir trouvé aucune réponse à cette question qui est peut-être la seule que je désire poser au bout de toutes les autres : aujourd’hui, par temps de guerre et d’injustice, la Méditerranée existe-t-elle vraiment encore ? Oui, je crois qu’elle existe et qu’elle n’est, tout compte fait, que notre interrogation tremblante à son sujet.

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Photos de Stéphane Barbery, Kyoto, 2011

Méditerranée et poésie

Méditerranée et Poésie

Texte écrit à l’occasion d’une série de conférences en Inde, du 6 au 20 décembre 2011 (New Delhi, Chennai, Pondichery)

Aujourd’hui par tous les problèmes qu’elle pose, la Méditerranée se trouve au centre des préoccupations de la planète. Longtemps on l’avait crue morte, devenue aux yeux des civilisations plus actives et plus dynamiques du Nord, une Méditerranée-musée, un espace monumental voué aux grands raffinements des plus belles créations esthétiques du passé, vaste dépôt des plus ingénieuses inventions de cultures, voire de civilisations désormais effondrées sous leur propre poids prestigieux : l’Égypte, la Grèce, l’Empire romain, Byzance, l’Andalousie, l’Empire turc, Venise, les grands Empires occidentaux – espagnol, français et anglais, notamment –, établis par la force des armes, par le pouvoir de la technique et de la technologie, sur les rives sud et orientale de la plus féconde des mers. Mer où sont nés tous les mythes qui nous gouvernent, mer des trois credos abrahamiques, mer où la grande poésie épique et lyrique a vu le jour, mer des philosophes, penseurs de l’un et du multiple, qui n’ont cessé de nourrir, et aujourd’hui encore, notre pensée sous toutes ses formes.

Non, la Méditerranée n’est pas morte et le poids de ses cultures contrastées et complémentaires ne l’a pas tuée. Finie l’emprise coloniale après la fin de la seconde guerre mondiale, voici qu’elle se réveille, comme parfois ses volcans, avec violence, qu’elle réclame sa place dans le nouveau concert des nations, qu’elle veut l’indépendance, la reconnaissance de ses identités multiples, la justice, l’égalité avec l’Europe, continent orgueilleux prétendant, non sans difficulté, rétablir sa suprématie sur le monde malgré son unité toujours point reconquise. Les revendications de l’autre rive se font dans l’irrationalité souvent, dans le désordre et dans le sang, le tout, longtemps attisé par l’aveuglement et l’incompétence des plus puissants (au premier rang desquels les États-Unis) et par l’impéritie des autres, les États européens en particulier. C’est cela que traduisent à leur façon les actuelles “révolutions arabes”.

Comment dans ces conditions, résoudre les questions nouvelles et souvent terribles qui se posent et ne trouvent pas, depuis un demi-siècle ou des dizaines d’années selon le cas leur solution ? L’interminable conflit israélo-arabe, la montée des intégrismes, l’éclatement du Liban, les effets du terrorisme en Afrique du Nord, l’instabilité et les impasses de l’ex-Yougoslavie, la volonté de la Turquie de faire partie intégrante de l’Europe… et, dans la proximité de tout cela, les guerres d’Irak et d’Afghanistan, point encore vraiment dépassées, issues d’une mondialisation mal pensée et mal faite.

L’analyse politique le dispute à la poésie multimillénaire d’un monde à qui nous devons une part essentielle de notre être-au-monde, au-delà de l’histoire inimitable de cette mer humaine, où culture et violence convergent, mère des prophètes, des poètes, des philosophes et de quelques autres prodigieux visionnaires. Un tel monde placé à la source des mythes et des principes immémoriaux rêve désormais et dessine le projet d’un nouvel équilibre entre les rives nord et sud d’une mer partagée géographiquement, historiquement, culturellement, poétiquement.

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Entre Méditerranée et poésie, il y a depuis toujours, une sorte de pacte. Peut-être parce que la mer, et justement cette mer-là, suffisamment engageante et familière pour que 1’homme de 1’aube des temps osât s’y risquer, fut la première à ouvrir devant la rêverie 1’espace du voyage. Et la poésie, d’abord, est voyage. Peut-être parce qu’à travers les risques du voyage, et 1’inévitable désenchantement, cette mer ouvre aussi, comme se forme un sillage, 1’espace nostalgique d’un retour. Et la poésie, ensuite, est retour.

Tel est, me semble-t-il, l’un des sens possibles de cette double postulation contradictoire, enfermée dans ces tout premiers monuments poétiques de l’humanité – de l’humanité qui fut, d’abord et avec détermination, méditerranéenne –, monument aux deux ailes déployées, dont l’une est l’Iliade, l’autre l’Odyssée.

Le lieu sans lieu de la poésie se trouve ainsi dangereusement défini. Au point d’intersection des forces, elle est la déroutée, la déconcertée, la déchirée par excellence, la fiévreuse, la non-apaisée. Et cela ne veut pas dire que son chemin n’existe pas, mais que tout chemin qu’elle trace est traversé par un chemin contraire. Ainsi va-t-elle et son ivresse n’est point jouée.

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Mais la Méditerranée précisément, la Méditerranée de la vigne et du vin, refuse 1’ivresse. D’autres régions du monde, avec leurs peuples, feront de la poésie 1’occasion de grandes ferveurs paniques. Puisque déroute il y a, sembleront-elles dire, qu’elle soit du moins complète ! L’homme de la Méditerranée, dans son trouble, continue de tenter de maîtriser son pas. Navigateur, oui, jeté par son propre vertige et cette soif aiguisée par l’air salé dans les incertitudes de 1’univers, il a appris très vite, par besoin de salut, à repérer dans 1’énigmatique foisonnement les quelques points fixes à quoi accrocher tout le visible, et tout l’invisible, et le fugace, et le fuyant. Ainsi, par défi à l’angoisse informe de la mer, est née la géographie calme du ciel. Ainsi la poésie, j’entends celle des Méditerranéens, nous enseigne à contenir nos doutes jusqu’à les réfléchir dans quelque interversion qui, sans les dénaturer, les consomme et les consume dans le feu des figures. Celles-ci, pour être stables, n’en sont pas moins lointaines et, surplombant le destin qu’elles orientent et guident, elles maintiennent âprement, entre 1’homme et son inaltérable étoile, toute la profondeur nocturne, 1’agitation périlleuse et la substance combien altérable de ce destin.

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De la confrontation que je viens de définir surgit l’idée, hautement poétique, de la mort. L’idée de la mort, comme l’idée du salut, peut-être est-ce à la Méditerranée qu’elles doivent leur contour le plus rigoureux. Tout compte fait, la statuaire, qu’elle fût égyptienne ou grecque, est l’une des inventions le plus proprement méditerranéennes, et la statue parle toujours le langage de la mort. Invention méditerranéenne, la colonne est également statue. Que disent les basaltes et les marbres dressés? Qu’il n’y a de salut pour 1’homme, matière périssable, que dans la pierre, qui est la chair des dieux. Ainsi, par le détour de l’invisible, les Méditerranéens ont redécouvert le poids et le prix du visible, mais c’est pour aussitôt recharger la parcelle concrète, ce matériau, de tous les pouvoirs de 1’invisible. Après le lieu marin, voici la pierre transmuée à son tour en lieu d’ambiguïté. La poésie méditerranéenne, je la vois comme une pierre levée sur un rivage, une colonne oubliée. Entre la colonne et la vague s’institue un dialogue d’éléments. L’une qui est forme et définition, semble nier le règne de l’autre, qui n’est que 1’informe infinitude de la chose respirante dans le temps. Mais, à y mieux regarder, par 1’ambiguïté que j’énonce et dont la pierre, au même titre que la mer, est traversée, par cette action simultanée de 1’aller dans le retour et du retour dans 1’aller, par l’intuition du dieu qui enfante la statue qui, à son tour, règle le dieu, la colonne et la vague ouvrent profondément l’une sur l’autre, et toutes deux, par-delà leur conflit apparent, façonnent le même signe spirituel. La poésie méditerranéenne, qui, plus qu’une autre, aime la surface du monde et jouer avec 1’éclat des contrastes, est dans sa secondarité muette, sur les rives de quelque Styx mental, habitée de l’unique fantôme. La fertilité des apparences, leur variété heureuse, et ce chant qui les fait palpiter et miroiter comme les feuilles de l’arbre couvert d’olives, ont pour contrepartie un sol calciné. La poésie, je veux dire la plus grande, se complaît dans les bienfaits de l’intensité : que l’apparence soit au maximum d’elle-même, toute vibrante et miraculeuse de prestiges, mais aussi que, bien dessinée, fortement frappée dans le métal du monde, elle soit en fin de compte dénoncée comme cendre et poussière, et reversée au néant ! C’est bien là, me semble-t-il, la morale, au sens poétique du mot, de ce plus beau poème de Valéry – l’un des plus  beaux  de  la  langue  française – qu’est “Le Cimetière marin”, enclos où se retrouve cet échange, à la fois confus et précis, de la mer et de la pierre, sous l’égide de la mort, en quoi je crois déceler ce mouvement  mystérieusement traversé et contredit qui, de la contemplation des choses dans leur figuration calme et sereine, conduit l’homme à la mauvaise énigme de son silence. Et quand l’homme aura épuisé les pouvoirs de sa mélancolie, à 1’instant même où celle-ci croira gagnée la partie jouée contre le vivant-absent, celui-ci dans un sursaut, invoquera le règne du  vent, et s’ébrouera, admirablement frileux, dans l’écume d’un nouveau commencement… “Le Cimetière marin” me paraît dessiner un chemin d’essence contraire à l’itinéraire d’Euridyce : Orphée, en un lieu de réflexion privilégié, à l’instant de rendre tout le visible au soleil des funérailles – dépossédé de strophe en strophe des biens nombreux qu’il avait pensé  accumuler  –,  le  voici  soudain frappé d’illumination et, par une brusque volte-face, le voici, regard vif sur le présent et 1’immédiat avenir, qui se délivre, chaînes et charmes et qui, du pied, rejette le passé (longueur et logique méditative) à quelque vaine tombe philosophique.

Le vent qui se lève en conclusion du “Cimetière marin”, c’est peut-être le même vent, cet autre vent, vent inverse que guettaient avec exaspération les marins d’Agamemnon à l’heure de se lancer, tous étendards déployés, dans le premier grand poème méditerranéen, sous l’action de leur même et triple obsession ou mirage : de la mer, de la mort et – parce que Hélène est définitivement la survivante, la triomphatrice au sourire ambigu –  de  cela  qui  subsiste  et  se maintient sur cendres après la guerre de l’homme, et qui est peut-être l’amour.

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Jean Daniel

Texte écrit à l’occasion d’une conférence collective consacrée à Jean Daniel, pour son 90ème anniversaire.
I
ntervention du 11 février 2011 à l’Institut du Monde Arabe, salle du Grand Conseil, à Paris

Jean Daniel a donné une fois de lui-même la définition la plus simple et la plus claire qui soit : « Je suis un Méditerranéen et un écrivain français ». Définition simple et claire en apparence seulement. Car quoi de plus complexe que la Méditerranée, quoi de moins clair que la mer des pérégrinations d’Ulysse, celle de tous les naufrages aux jours et mois de l’identité perdue et recherchée, cette Ithaque introuvable où l’on est peut-être encore attendu ? Comme il y a une Méditerranée bleue, il existe une Méditerranée noire et les hommes du XXe siècle, Jean Daniel parmi eux, et ceux d’aujourd’hui comme on le voit en Tunisie et en Égypte, ont eu droit (ont droit) jusqu’à plus soif à cette Méditerranée-là : tous les conflits dans tous les pays riverains, toutes les formes de violence et presque tous les conflits armés dont le plus exemplaire qui soit dans le mal, à savoir l’interminable conflit israélo-arabe devenu le conflit israélo-palestinien.
Jean Daniel, natif d’Algérie, et qui vécut comme une partie de lui-même et de sa conscience la terrible guerre d’Algérie : c’est ce terrain miné à mort et sur plusieurs niveaux qui fit de notre grand hôte d’aujourd’hui l’irremplaçable journaliste qu’il est très vite devenu. Témoin et témoin engagé, défricheur et déchiffreur d’événements, inimitable dans sa densité d’analyse et son sens de la formule. Et le Méditerranéen que donc il est et qu’il veut être, dans la définition qu’il donne de lui-même et que j’ai citée en coup d’archet initial à ce portrait, ajoute qu’il est aussi un « écrivain français ». Qu’est-ce qu’un écrivain français ?
C’est, quand on est Jean Daniel, une équation compliquée et complexe, aussi difficile à résoudre que la référence à l’identité méditerranéenne qui surplombe et retient en elle toutes les autres couches de l’identité constituée.
Être un écrivain français suppose, certes, l’intégration de soi à une nationalité reconnue, voire revendiquée si elle est l’objet d’une mise en cause ou d’une menace : Jean Daniel, cette conscience du socialisme à la française (ce mot de conscience, s’agissant de lui, ne peut que revenir souvent sous ma plume), du socialisme tout court quand c’est aussi d’humanisme qu’il s’agit, (c’est-à-dire quand l’effort politique et social d’une communauté nationale donnée fait que l’homme et la femme se sentent chez eux dans une société et se reconnaissent volontiers dans les valeurs de cette dite société), Jean Daniel, homme de liberté, et qui fit partie aux temps les plus noirs de l’histoire de l’Europe contemporaine de la légendaire Division Leclerc, n’a pas été gaulliste pour rien, gaullisme qui pourrait paraître de prime abord paradoxal s’agissant d’un ami très proche de Pierre Mendès-France, d’un disciple en quelque façon, – gaullisme pourtant auquel il n’a jamais failli.
“Écrivain français” selon ce qu’il s’estime être, il sait que quelque chose qui appartient au meilleur de la France, et qui fait que cet esprit tenté par quelque supranationalisme – qui saurait se situer en deçà de l’utopie – est dans sa langue, qu’il y a en quelque sorte un honneur de la langue et que cet honneur-là, qui est loin, bien loin, de tout académisme, consiste pour ceux qui en usent à servir cette langue, la française, Français fussent-ils ou francophones, avec rigueur, avec innovation, avec finesse, avec éclat. Récemment, il y a quelques mois, un éditorial de Jean Daniel, écrit à partir d’un colloque tenu à Casablanca, rendait hommage à l’installation décisive d’écrivains d’origine arabe en plein cœur de la langue française.
Ces écrivains, disait l’éditorialiste, ajoutent aux mots français l’apport précieux de leur identité la plus personnelle. Et c’est ainsi, par exemple, que j’ai eu une fois la joie de déjeuner à la table de Jean avec François Cheng le Chinois et Boualem Sansal l’Algérien. J’admirais en lui, tous trois nous admirions en lui, le journaliste impeccable et implacable, l’homme d’idées et d’intuition, l’analyste souvent prophétique, le moraliste jamais pris en défaut, l’homme curieux de tout et qui souvent écrit son éditorial d’une manière éclatée, en paragraphes séparés par des astérisques, pour éclairer tel ou tel aspect d’une actualité – politique, littéraire, scientifique, etc. – ouverte sur le mystérieux avenir. Mais ce qui nous éblouissait le plus, nous, lecteurs, dans les écrits d’un journaliste connu dans le monde entier, c’était tout simplement son écriture. Écriture d’un écrivain, d’un grand écrivain, et qui restera. Les éditoriaux ? Les reportages ? Les interviews ?
Sans doute resteront-ils comme documents et reflets des problèmes d’une époque et des personnalités qui l’auront faite. Les écrits immémoriaux – récits intimes d’un réel vécu et rêvé, les carnets, les souvenirs d’enfance, la traversée de la souffrance et presque de la mort sur un lit d’hôpital, les notes de voyage, les réveils dans les chambres de l’amour, les portraits de contemporains éminents ou fortement significatifs, les rencontres arrangées ou spontanées, les amitiés, les réflexions sur les hommes ou les livres, les méditations, – oui, c’est là l’œuvre qu’on lit avec passion, et avec laquelle de longs tête-à-tête s’imposent.
Il faut avoir lu Le Refuge et la source, Le Temps qui reste, La Blessure, Avec le temps, Les Miens, tous ouvrages parus chez Grasset, deux mille pages environ, pour se convaincre facilement de ce que j’avance. Deux mille pages qui racontent la courbe de vie d’un homme porteur en lui de plusieurs personnages contradictoires dont il tente, non sans diplomatie, de faire ou de refaire l’unité. Deux mille pages qui constituent un itinéraire accidenté, traversé d’ouragans historiques, de tourbillons intercontinentaux et aussi de mélodies intimes où chaque fois Jean Daniel est partie prenante, soit parce qu’il est l’un des agents postés sur le balcon de l’événement, soit parce qu’il est pris dedans. Très vite, dès 1970, il formule dans son journal personnel qui deviendra son livre Avec le temps[1] ce qu’il baptise « l’intensité de son itinéraire ».
À la date du 22 juillet, il note : « Je suis heureux de l’intensité de mon itinéraire jusque-là. Je n’en conçois aucune fierté particulière. Car je me suis senti toujours déterminé ou programmé. Je ne pouvais rien faire que ce que j’ai fait. Ensuite j’ai eu l’impression de chevaucher des hasards avec l’idée que j’avais plus avantage à suivre un destin qu’à exercer une liberté. Mais comme je veux conjurer le sort et regarder en face ce qui m’attend, je dresse le plus sévère état de mes lieux ».
Et plus loin : « […] Ayant toujours assumé mon rôle en termes de responsabilité plutôt qu’en termes de pouvoir, je ne pouvais m’accorder à moi-même l’importance dont me dotaient, pour en souligner l’injustice, les envieux, écrivains-journalistes ou universitaires qui s’indignaient tantôt que je prétendisse à diriger, tantôt que je fusse à la tête d’un véritable “club”. Je n’ai rien compris à leur procès parce que j’étais dans le tourment et le doute bien plus que dans l’autorité et l’arbitraire ».
Il y a là, me semble-t-il, exprimée à propos notamment de sa longue querelle avec les communistes, une prise de position qui définit chez lui une attitude constante face aux problèmes du monde : comme Montaigne, l’un de ses maîtres proclamés, il y a chez cet homme de conviction plus d’interrogations et de questionnements que de réponses catégoriques.
Jean Daniel, ami des grands penseurs de son temps – Camus, bien sûr, Foucault, Edgar Morin, Raymond Aron et Sartre, Berque et d’autres, tant d’autres… – a compris très vite, à voir leurs sévères contradictions, la nécessité du relativisme, cette plus haute leçon de l’histoire, surtout quand elle s’adresse à un homme que les idéaux et les principes ne laissent pas indifférents.

Le secret de cette force, chez Jean Daniel, de cet équilibre dans la force ? C’est, sans doute, l’amour. L’amour de la vie, absolu amour de ce Méditerranéen né dans la violence bleue de l’espace azuréen, et lui-même entouré par l’amour des siens, père, mère, frères, sœurs, comme dans les contes archétypaux de l’enfance et qui apprendra très vite dans un pays, l’Algérie, en train de basculer dans un grand vertige, que la vie est le plus grand des biens et que ce bien, de toute façon, a un prix, un prix à la mesure de ce qu’elle est. Il écrit, sur un lit d’hôpital, d’une écriture étrangement mystique chez un non-croyant éclairé cependant par un sens aigu du sacré : « Qu’est-ce qu’une vie que l’on n’est pas prêt à donner à chaque instant ? »
Ainsi a-t-il été aimé par les siens, ceux qu’il revendique comme tels, ainsi aimera-t-il les femmes de lui aimées, aimera-t-il les paysages et leurs pays, les œuvres d’art et leurs villes, la mer et ses vagues, – mer d’Homère, mer de Cézanne, mer de Paul Valéry, mer de Camus, Méditerranée, la sienne mer ?
Il s’y est plongé chaque fois qu’elle l’appelait, qu’elle l’attirait à elle, sirène primordiale, et que, restauré par son sel et son iode, il était de nouveau un peu plus lui-même pour mener – le délice quitté – ses durs, ses subtils combats. Je dis subtils parce qu’à toute autre forme d’argumentation, le grand journaliste  pétri par les amitiés lumineuses et veilleuses qui l’ont formé, ayant ajouté à son propre pouvoir d’empathie ou à son instructive (quoique raisonnée) capacité de refus la considérable moisson d’idées recueillies dans les livres qu’il a lus, qu’il lit, avec qui il discute et débat, que le grand journaliste, dis-je, a choisi de se jeter dans la bataille non pas bardé d’idéologie et de thèses, mais de sa seule volonté, d’ailleurs têtue, de persuasion.
Persuader l’ami hésitant ou l’adversaire obtus avec l’arsenal d’idées jamais désincarnées, mais habillées de cette belle phrase courte et nerveuse qui est la sienne, parfois frappée en formule, voici le grand art. Jean Daniel – de “L’Express” au “Nouvel Obs” en passant par “Le Monde” (le journal alors de Beuve-Méry) – restera dans l’histoire du journalisme français (et sans doute du journalisme européen) comme l’un des plus brillants artistes de la plume. Cet art fera de lui l’un des plus avisés et des plus forts polémistes qui soient chaque fois qu’il le faut (et Dieu sait qu’il l’a fallu !), champion plein de sève et l’épée à la main de causes dures et douloureuses, souvent même terriblement dangereuses. A-t-on le droit de se citer soi-même ?
Jean Daniel éditorialiste m’a souvent ramené à cette règle de conduite que je m’étais, diplomate, fixée à moi-même : « Il faut sauver dans son ennemi son adversaire et, dans son adversaire, l’interlocuteur à venir. Il faut sauver dans son interlocuteur le moment du miroir ».

Très tôt, et presque dès le début de sa carrière, Jean Daniel se donne quelques règles sur lesquelles il ne reviendra jamais. Il rappelle et fait sienne la maxime de Platon : « Il faut aller à la vérité de toute son âme ». Plus loin, dans Le Temps qui reste, il déclare : « Si engagé que je fusse, j’avais besoin d’abord d’être témoin » et, dans le même livre, à propos du reportage dont il fut l’un des as, à des époques de violence (il en paiera fortement le prix à Bizerte) : « Le reportage fut pour moi l’occasion d’assouvir enfin, et spontanément, toutes ces velléités de “romancier du réel” que j’avais réprimées en renonçant à la littérature ».
« Romancier du réel », dit-il. Cependant de sa part, pourquoi ce renoncement à l’écriture purement littéraire ? L’échec relatif de son seul roman, L’Erreur, paru en 1953 chez Gallimard dans la prestigieuse collection “L’Espoir” de Camus n’explique rien ou pas assez. Lui qui a connu certains des plus grands, voire des plus illustres créateurs de son temps, qui les a interviewés parfois et dont certains ont même été ses collaborateurs, ayant été aussi ses amis, de Camus justement à Sartre, de Guilloux à Char, de Gide seulement entrevu à Mauriac et à Malraux, d’Umberto Eco à Milan Kundera, de Barthes à Foucault, de Claude Levi-Strauss à Soljenitsyne et à Gabriel Garcia Marquès, il croit tenir la réponse, imputant à sa préférence pour la vie immédiate à l’autre vie “patiente”, comme il la qualifie, ce feu qui lui fixe un mode d’interdit. Et dans les cinq ou six livres de lui que j’ai cités, il semble, tout en se racontant, faire lui-même sur ce point sa propre psychanalyse.

Jean Daniel, autour de ce sujet, rédige assez tôt dans le déroulement de sa vie une sorte de constat testimonial fait de positions simples et qui, je l’avoue, m’émeut : « Je me réclame de Jérusalem, de Fès et de Florence. Je crois à l’âge d’or de l’Andalousie, à l’époque des trois religions. Je pense surtout qu’il est passé des événements essentiels dans l’histoire des hommes. Lorsque Dieu a réclamé à Abraham de sacrifier un mouton plutôt que son fils : c’était si horrible de la part d’Abraham d’accepter l’idée de sacrifier son fils, mais ce fut une date historique que d’en finir avec les sacrifices humains jusque-là en usage.
Lorsque Jésus a empêché la lapidation de la femme adultère en déclarant : “Que celui qui n’a jamais péché lui jette la première pierre !”, il n’a pas seulement irradié la tolérance et la clémence : il a fondé le droit, en abolissant les procédés de la justice populaire. Lorsqu’en 1679, la révolution anglaise a décrété l’habeus corpus et promulgué les premières protections de l’individu à l’égard de l’État.
Lorsqu’enfin, les Américains, puis les Français, ont posé toutes les bases de l’État de droit, décidant ainsi pour le monde et pour les temps à venir ce que pouvait être la fameuse universalité des valeurs.
À tous ces moments, si on les relie entre elles, sont apparues les lumières. Ce ne sont pas celles de la science ni des théologies. Mais elles continuent de briller dans le cœur de chaque homme qui voudrait bien n’avoir d’autre malheur que celui d’être mortel »[2]. Humanisme européocentriste, diront certaines moralistes du Tiers-Monde. Le seul en tout cas jusqu’ici qui ait, bien ou mal, fait ses preuves.

*

C’est avec cette complexion faite de toute cette culture, de cette sensibilité toujours à vif que ce soit devant la nature et ses miraculeuses inspirations, que ce soit devant les œuvres d’art (l’architecture en particulier) et ses stupéfiantes incarnations qu’on aurait dites improbables que Jean Daniel, avec son délicat balancier intellectuel et cette sensibilité qu’il définit lui-même d’esthétique, aborde les vastes nuages qui dévastent – qui nécessairement dévastent – l’horizon politique, les nombreux horizons politiques de la planète et les barrent d’éclairs et d’orages plus ou moins attendus mais souvent imprévisibles jusqu’à l’heure toujours fragile et tout compte fait tissée de mille énigmes qui se donne parfois pour un temps d’éclaircie.
Il n’est personne, je l’ai dit, qu’il n’ait rencontré parmi les principaux décideurs, ceux dont on dit qu’ils “font l’histoire”, de Kennedy à Castro, de Mitterrand (qui finira par lui devenir l’objet d’un culte de pure admiration politique et, aussi bien, culturelle) à, disons, Sadate, martyr d’une volonté de paix que Jean Daniel a toujours placée au-dessus et au-delà de tout, de Deng le Chinois à Bourguiba, le président d’un pays particulièrement cher au cœur de l’amoureux des paysages et des maisons où se distille le rêve, à Nasser, à Senghor, à Hassan II.
Et pourtant, face à ces “grands” jamais assez repus d’eux-mêmes, et dont Jean Daniel trace souvent des portraits à l’acide que n’aurait pas reniés Saint-Simon, le journaliste ne s’est jamais départi de son exigence de liberté, de “liberté libre” comme dit Rimbaud. Il le dit dans une circonstance qui n’a rien à voir puisqu’il s’agit de sa rencontre avec Soljenitsyne, représentant d’une autre dimension de la grandeur, devant lequel il ne s’est pas assez effacé durant l’entretien télévisé ainsi que le lui reproche Raymond Aron : « La dévotion me fait horreur. J’aime, j’admire, je ne supporte pas de me courber. Je ne l’ai pas fait, je crois, devant aucun de ceux que j’ai le plus admirés dans ma vie. Personne. »

Ces hommes qui font l’histoire – et dont le “Nouvel Obs” chaque semaine nous décrit le comportement et analyse les positions – croient-ils vraiment à l’histoire et ont-ils encore l’intelligence de celle-ci ? D’ailleurs l’histoire a-t-elle désormais un sens, autrement dit une direction ?
Jean Daniel, à l’instar de beaucoup d’historiens de pointe, ne le croit pas. Il écrit, dans la préface de son livre Le Temps qui reste  « Ce concept si passionnément discuté, le sens de l’histoire, nous l’avions sans doute déjà abandonné comme instrument de précision, philosophie des valeurs ou projet politique. Mais comme logique du déchiffrement du passé, et de descriptions des cycles et des courants, comme justification aussi, ce qui est plus grave, de certaines violences, nous le gardions à notre portée et nous avons fondé sur ses bases bien des échafaudages théoriques ».
Dans la même préface, il arrive à notre philosophe circonstanciel de resserrer, et pour un impact plus grand, l’angle de sa réflexion : « Ce ne sont pas les idéologies qui sont mortes, c’est leur prétention à annoncer le royaume des fins dernières qui a disparu. Il n’y a plus de paradis, ni au ciel, ni sur terre. Il n’y a plus que le présent. Un mot qui ne veut rien dire comme chacun sait : amputé de projets, le présent n’a que le visage du souvenir et de la menace ».

Dernière observation puisée dans le texte et qui éclaire, sous la plume de l’auteur, les circonstances de l’engagement irrésistible de Jean Daniel dans son corps-à-corps avec les problèmes de la planète, engagement sans retour : « La situation en 1953, écrit-il dans la préface si riche que j’ai déjà citée, ne paraissait grosse d’aucune promesse, lorsque l’aggravation douteuse de la guerre d’Indochine et l’éclatement de la crise marocaine ouvrirent le combat anticolonialiste. Combat précis, urgent, concret : il me concernait.
On se mit, au moins dans quelques milieux, à prendre la mesure d’un problème qui, pendant les années suivantes, devait dominer le monde – et d’abord la France. C’était ce que j’attendais. J’avais besoin de l’épaisseur de l’événement pour réagir d’abord en romancier (encore ce mot), en traduire la saveur, les contours, la chair. Je souhaitais aussi qu’il réclamât un engagement dans lequel l’accord avec soi-même fût enfin total – comme pendant la guerre contre le nazisme ».

*

Nous sommes ici, chers amis, à l’Institut du Monde Arabe. Il aurait fallu avoir du temps pour raconter l’histoire trépidante de ce monde avec ses aventures, ses quelques réussites, ses rêves et ses cauchemars, ses combats, ses nombreux échecs. Il aurait fallu pour mieux faire, dans le cadre de cet hommage, évoquer le rapport spécifique et si intense que Jean Daniel, juif natif d’Algérie et répondant de son nom originel arabe au patronyme de Bensaïd, qui signifie le Fils de l’heureux ou du bienheureux, oui, il aurait fallu pour une analyse poussée de ce rapport, de ces rapports, beaucoup d’heures et la matière de plusieurs thèses.
Allons à l’essentiel : Jean Daniel qui a, protégés par le bonheur du cœur, plusieurs pays arabes (l’Algérie, la Tunisie et le Maroc) mais qui est fasciné par presque tous les autres où, également, de vastes événements se produisent qui ne peuvent qu’alerter son attention et, Méditerranée et monothéisme obligent, déclencher ses analyses, mettre en activité fiévreuse sa salle d’opérations mentales et cela en raison de l’impact majeur que ces événements peuvent avoir sur la région considérée ou même, au vu du conflit israélo-arabe, sur l’ensemble du monde.
Ce conflit en particulier le requiert, comme il le fait pour chacun de nous, conflit devenu, au fil des décennies et du rétrécissement de la cause palestinienne sous les coups de boutoir que lui assène Israël d’une part et, d’autre part, par le lent mais continu désengagement de l’Europe (dont la France) et, plus hypocritement encore, les États-Unis, ce conflit est devenu le conflit israélo-palestinien : j’y reviendrai dans un instant.
Si j’ai évoqué à un moment donné de mon intervention le monothéisme abrahamique et la trilogie qu’il constitue, c’est que Jean Daniel est – il l’écrit : « un juif de solidarité et non de vocation » – obsédé cependant par les puissants mythes qui gouvernent l’imaginaire de l’humanité dont les trois abrahamismes : « la curiosité passionnée que j’ai des religions, note-t-il, m’a toujours détourné d’une choisir une ».
C’est sur fond religieux entre les musulmans natifs et les Européens chrétiens qu’il finit par conclure à l’impossibilité d’une paix de compromis en Algérie. Résumons l’affaire telle qu’elle se présente désormais : les Arabes et les musulmans en général ne sont pas aimés, et déjà sous Mitterrand, par personne, par presque personne : ni en France ni dans le reste de l’Europe. Jean Daniel lui-même, ébloui pourtant par l’audace du voyage effectué par Sadate à Jérusalem, parfois semble s’interroger.
Et il est vrai que les Arabes du XXe siècle et de ce siècle posent à la conscience des intellectuels arabes eux-mêmes, à travers certains de leurs dirigeants, un grand nombre de questions. Les juifs, d’ailleurs, ont aussi leurs problèmes et les Israéliens notamment et, par ces problèmes qui ne manquent pas, chaque jour c’est la conscience du monde entier qui est interrogée dans sa lucidité, et bloquée.
La plume de Jean Daniel traque les uns et les autres, Arabes et Israéliens, et, d’un éditorial l’autre, elle essaie de capter comme “un bel éclair qui durerait”, selon le vers d’Apollinaire, la moindre étincelle d’espérance. Le journaliste va jusqu’à écrire à propos des Israéliens, mais aussi à l’intention des juifs de France, ceci, – propos qui ne peut que le discréditer aux yeux des “siens” au sens le plus large et le moins adapté du mot :
« La Shoah n’autorise plus personne à s’abriter derrière la mémoire pour se conduire autrement que les autres : c’est ce que nous rappellent sans cesse, les grands, les admirables témoignages des survivants, de Primo Levi à Vassili Grossman. La puissance de l’entité israélo-américaine, au moment où les États-Unis en ont le monopole, protège sans doute les juifs d’un nouveau génocide mais leur donne en même temps une mission morale mille fois plus impérative. Eux plus que les autres, et s’ils tiennent encore à être des élus, ont l’obligation absolue d’être des “témoins et des prêtres” en souvenir de leur passé de souffrance »[3].

Nous voici en 2011 et rien, ni la guerre, ni la pression des États ou celle des Nations-Unies, ni la sagesse de Jean Daniel et de quelques autres dans le monde n’ont réussi à faire avancer d’un pouce la cause de la paix. Celle-ci recule avec la puissance d’un tsunami qui recule : à mon âge, quand à chaque heure le temps qui reste s’étrécit, on sent physiquement le sable se retirer brutalement sous ses pas.
Peut-être l’ultime position du témoin intègre et intégral qu’est l’homme dont nous parlons se trouve-t-elle exprimée dans l’un de ses derniers recueils de carnets où il s’essaie à décrypter le mystérieux geste de Jean-Paul II, “seul et courbé dans sa blanche soutane”, en train de glisser une lettre entre deux pierres du Mur des Lamentations à Jérusalem, al-Qods : « … Si je trouve un surplus de symboles à ce geste, écrit Jean Daniel dans Soleils d’hiver, c’est qu’il a lieu dans une terre habitée aussi et surtout par des musulmans, aussi et même surtout par des Palestiniens. Pourquoi ?
Parce qu’il était essentiel que le pape fût à même de démontrer que l’on pouvait partager la souffrance des Palestiniens et, dans le même élan, se repentir de ce que l’on avait laissé faire lors de la Shoah. Parce qu’il était, et qu’il est toujours d’une importance décisive d’établir que la réparation d’un calvaire ne saurait en justifier un autre.
Les Arabes, d’autre part, pour innocents qu’ils soient – et Dieu sait qu’ils le sont – des persécutions infligées aux juifs pendant la Seconde Guerre mondiale, doivent tout de même comprendre pourquoi le monde est si souvent solidaire du destin du peuple hébreu. “Si un Palestinien ne fait pas un effort pour comprendre la Shoah, comment un Israélien pourrait-il comprendre le martyre du peuple palestinien ?” Qui a dit cela ? Le poète et essayiste palestinien Edward Saïd ».
Fin de citation.

Jean Daniel pourrait poser la question – comme tel héros royal semi-légendaire de cette terre martyrisée d’Iraq, Gilgamesh s’adressant au ciel au bout de ses longues et difficiles pérégrinations :
« Je suis venu sur cette terre pour changer quelque chose, mais si vraiment cela n’est pas possible, pourquoi, mon Dieu, m’en avez-vous insufflé le désir inquiet ? » Trois millénaires après, chacun attend toujours la réponse.

Salah Stétié

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[1]       Avec le temps, carnets 1970-1998, Grasset, 1998.
[2]       Préface de l’ouvrage : Le Temps qui reste, nouvelle édition revue et corrigée, 1983.
[3]       Jean Daniel : Soleils d’hiver, carnets 1998-2000, Grasset, 2000.

Sur la poésie

Conférence donnée à l’occasion d’une série de conférences en Inde du 6 au 20 décembre 2011 (New Delhi, Chennai, Pondichery)

La poésie est un ensemble complexe où interviennent simultanément le tout de l’expérience d’un homme et le tout de l’expérience d’une langue. Il faut à la fois exprimer les sentiments, les sensations, les idées s’il y a lieu et, par la même occasion, faire briller les mots de tout leur éclat, même et surtout si ces mots sont parmi les plus simples, ce qui est souvent le cas dans ma poésie. Personnellement, vous l’avez sans doute remarqué, j’ai le plus souvent recours aux mots qui désignent les permanences : ciel, terre, amour, désir, arbre, herbe, étoile, sable, mort, etc. Peut-être deux mille mots reviennent chez moi d’une façon récurrente, un peu à la manière des jeux de l’arabesque. Il y a eu d’ailleurs une thèse soutenue sur moi sur le thème : « Salah Stétié, une esthétique de l’arabesque ». Il faut noter que ces mots, qui, comme je l’ai dit, expriment les permanences sont utilisés par moi, dans le cadre de ma propre vision de la vie et de la mort, en fonction de mon expérience propre, de ma traversée des apparences, et qu’ils se colorent à mes propres couleurs, qu’ils formulent mon itinéraire le plus singulier et que c’est là, sans doute la fonction des mots d’un poète : l’exprimer comme un être singulier dont les mots sont communicables aux autres au sein d’une expérience susceptible d’être partageable et partagée. Finalement, en ce qui me concerne, toute poésie qui compte est une parole partagée.

Bien évidemment, mon œuvre a changé car l’expérience de l’écriture est celle d’une exploration, d’une avancée et donc, nécessairement, d’une transformation et d’une métamorphose. Il y a, d’une part, l’élucidation d’un certain nombre de questions qui, au début, apparaissaient obscures, indéchiffrables et qui, par leur mise en écriture, s’éclairent partiellement ou, du moins, acquièrent une certaine cohérence interne qui n’est pas de l’ordre de la logique, mais de celui de la résonance en écho, de la réverbération d’un mot dans l’autre, d’une image dans l’autre et d’un sentiment dans l’autre comme cela se produit en musique, par exemple. À côté de cela, de ces éclaircissements par la médiation de l’harmonie, il y a, dans l’évolution d’un homme, d’un écrivain, d’un poète d’autres zones de sa vie ou de sa sensibilité au monde qui s’obscurcissent, qui s’opacifient au fur et à mesure de son avancée dans la vie. J’ai souvent dans ma poésie utilisé l’image de 1a lampe. Je suis comme un homme qui avance dans la caverne – non pas celle de Platon, mais ce long couloir ténébreux où nous tâtonnons tous – comme un porteur de lampe. Les régions que ma lampe atteint par son rayonnement lumineux se dégagent de la nuit ou elles sont plongées pour le temps où elles sont illuminées par ce rayonnement, les régions derrière moi retournent à l’obscurité qui fut la leur et, bien qu’intégrées à l’écriture, on les devine qui retournent au mystère de leur origine, les régions qui sont devant moi s’éclairent à leur tour selon le même processus : elles prennent leur place dans la lumière de la langue, qu’elles illuminent de l’intérieur, mais ces régions-là, elles aussi, replongeront dans la grande nuit qui leur est substance. J’ai donné tout à l’heure une définition approximative de la poésie. Celle-ci n’est pas formulable à la manière d’un théorème mathématique, elle qui embraye sur tout le physique et tout le métaphysique d’un homme, sur le visible et l’invisible des choses aussi bien concrètes qu’abstraites qui font notre environnement, nous entourent et partagent a leur manière notre destin. Laissez-moi vous donner une autre définition : « Le mystère en pleine lumière », écrit Barrès.

J’ajoute à tout ce que je viens de dire qu’à côté de mon travail de poète, j’ai beaucoup réfléchi aussi sur la nature de la poésie. C’est là le sujet d’une vingtaine d’essais où je tente de définir ma poésie directement ou de comprendre la poésie des autres.

photo-8Je suis un écrivain à cheval sur deux conceptions du monde et sur des sensibilités, non pas étrangères l’une à l’autre, mais plutôt et le plus souvent complémentaires au-delà de leurs divergences : Orient-Occident, Europe-monde arabe, lslam-non-lslam, langue arabe des origines, langue française du point d’arrivée, etc. C’est tout cela que j’ai dû aborder et gérer dans mon œuvre et, aussi, dans mon imaginaire, J’ai pratiqué, chaque fois que je l’ai pu, des modulations et des interférences, j’ai lancé des passerelles et ouvert des passages. Il est d’ailleurs arrivé qu’on me définisse comme un « passeur ». A-t-on le droit de se citer soi-même ? Dans mon petit livre L’Interdit, publié en 1993, j’écrivais ce qui suit : « Comment, oui, comment avec des mots, rien que des mots, arriver à dire, rageusement, que les mots sont cependant substance et quelle preuve avancer par quoi la substance se trouve à la fin prouvée, confirmée et prouvée, par les seuls mots ? Rageusement je dis que la poésie n’a pas à fournir d’elle-même, de sa vérité essentielle, de son rayonnement substantiel que, seulement, ce rayonnement improbable, que, seulement la simple et simple lumière de sa nudité vulnérable. En quoi peut-être elle apparaît ainsi liée au plus féminin de notre être qui, lui aussi, ne se satisfait de rien que de son rayonnement de lampe apaisée. Au-delà ou bien en deçà de tous les tourbillons de la vie et de l’amour, il y a, mystérieusement liées, mieux : mélangées l’une à l’autre, les deux paix communicantes de la femme et de la lampe qui, en un point précis d’elles-mêmes, femme et lampe, se conjoignent. Comme à cet endroit en Haute-Égypte, à Abou-Simbel précisément, se rejoignent, – sous la convergence féconde et fécondante des profils de Ramsès Il et de son épouse Néfertari se retrouvant idéellement au point déterminé par la rencontre de leurs regards d’éternité fixe – le Nil Blanc et le Nil bleu. Dialogue de l’élément liquide à jamais transformable et changeant et d’un absolu figuré, qui insiste mais qui se refuse à dominer : il faut que le plus vulnérable et, en un sens, le plus imparfait de la vérité humaine soit saisi : c’est lui qui porte le plus nu de nous et le plus émouvant. Sous la terrible douche de la lumière, mystérieusement donc, en un point réciproque d’elles-mêmes, les deux paix de la lampe et de la femme n’en font qu’une. Au-delà et en deçà de tous les tourbillons, ainsi nous est, par la parole, portée la profondeur de la paix. La plus tourmentée poésie est, sans que l’on sache très bien ni le comment ni le pourquoi de l’impossible conversion, une plaine étendue interminablement dans la dimension de sa paix. Ce sentiment de paix qui tombe et qui prolonge le poème, c’est probablement ce que celui-ci a de plus inexplicable à nous dire et il nous faut bien admettre que, de lui, nous ne pourrons jamais en savoir plus ».

Au sujet de cette paix qui nous vient de la poésie, et du mystère résidant en cette paix, paix aussi évidente qu’elle est incompréhensible, je voudrais faire appel au témoignage d’un autre poète, de ce Djelâl-Eddine Roûmi, mystique du XIIe siècle, fondateur de l’ordre des Derviches Tourneurs, l’un de mes principaux référents, allié substantiel s’il en est. Il note dans ses Maktûbât, ses “Écrits”, sous le titre : « L’ombre de l’arbre inconnu », ce beau simple récit : « Un jour, un homme s’arrêta devant un arbre. Il vit des feuilles, des branches, des fruits étranges. À chacun il demanda ce qu’étaient cet arbre et ces fruits. Aucun jardinier ne put répondre ; personne n’en savait ni le nom ni l’origine. L’homme se dit : “Je ne connais pas cet arbre, ni ne le comprends ; pourtant je sais que depuis que je l’ai aperçu, mon cœur et mon âme sont devenus frais et verts. Allons donc nous mettre sous son ombre » ». Ce sont là, on s’en rend compte, paroles d’alliance avec le monde, indicatrices d’une forme de tendresse cosmique.

Oui tendresse de la parole de poésie. Le plus absolu des négateurs, Antonin Artaud par exemple, – même lui –, reste, qu’il le veuille ou non, celui par qui le pauvre cœur des hommes formule, avec l’on sait quel égarement perdu, sa longue et longue plainte. Face à l’univers plein de crocs et d’accrocs, le cri terrible d’Artaud s’achève en un murmure. Artaud pleure à mi-voix, il pleure à évoquer Van Gogh, « le suicidé de la société ». Écoutez, oui, écoutez sous le cri le murmure : alors seulement vous êtes habitant/habité, logé en poésie : alors seulement vous justifiez Hölderlin pour qui, ici, c’est poétiquement que l’homme habite. Alors, vous justifiez aussi la langue arabe en qui, de toute éternité, le vers se dit « bayt » : « maison ». C’est poétiquement que l’homme, dit Hölderlin, « habite sur cette terre », donnant ainsi leur juste poids a la substance de vivre qui est inévitablement d’ici et de maintenant, pauvres choses glorieuses d’ici et de maintenant issues de cette substance, – noire mais solaire –, qui, autour de nous, autour de notre cœur, tissent leurs toiles d’araignée, pauvres choses qui trouvent refuge dans nos mots et se prennent avec nous aux rets de notre poème lequel, seul, en nous prouvant, les prouve. Sous le murmure le cri, sous le cri le murmure : nouvel épisode de cette ambiguïté vivante qui tend l’arc du poème à travers l’attention et la tentation de la flèche dont personne ne sait plus, à l’instant du tir, ni de qui est l’arc ni de qui est la flèche : « Si ton ami souffre d’une flèche – énonce un aphorisme zen –, n’attend pas de tendre l’arc, tire la flèche ». Ambiguïté, donc, et paradoxe, dans cette saisissante contraction de l’espace-temps qui fait du poème une donnée réelle ontologique.

Ainsi pour moi, la poésie est fondamentalement paix, paix ontologique, « salâm ». C’est l’idéologie qui est guerre. Une de mes compatriotes, la poétesse Nadia Tueni, l’a dit admirablement, terriblement, quand le Liban était encore à feu et à sang : « On tire sur une idée – écrit-elle –, et on tue un homme ». La poésie, à l’inverse de l’idéologie, est celle qui se refuse à tuer et qui, humblement, merveilleusement, aide la vie à être, à mieux être, l’aide à se vivre en plénitude. « Les grands événements – écrit Nietzsche – viennent toujours à nous à pas de colombe ». Et la poésie, colombe aquiline, comme il m’est arrivé de la définir, la poésie est un grand événement.

J’en aurai terminé une fois que je vous aurai fait part de mon testament. Il est court, et ce n’est rien qu’un post-scriptum à ma vie. En effet l’équation Vie égale Poésie est bien évidemment la mienne, depuis toujours. C’est dire que je ne souhaite pas opposer vie et poésie, que la première m’apparaît taire le nid de la seconde et qu’aussi bien c’est la poésie qui donne à la vie des ailes. Des ailes, c’est-à-dire un espace, c’est à dire une direction (toutes les directions à la fois), c’est-à-dire un sens (tous les sens possibles). Mais, et c’est peut-être le principal argument en faveur de la poésie, celle-ci, la poésie, en arrive à ramener toutes les directions à une seule, tous les sens déployés au seul sens qui vaille. Il s’agit, à travers l’ensemble des offrandes que nous fait la vie, certaines heureuses, d’autres chagrines ou malheureuses, d’aller là où la parole allume une lampe et, autour de cette lampe qui nous retire à la confusion universelle, de voir subordonner pour le peu de temps que nous l’habitons la violente chambre cosmique. Poète est celui qui voit double : il voit les choses et, simultanément, il voit leur ombre limpide dans le plus noir d’un miroir paradoxal. J’ai écrit quelque part (on me pardonnera une nouvelle fois de me citer moi-même) : « Par défaut de nuit, beaucoup de ce qui s’écrit manque de langue, beaucoup de ce qui s’écrit manque de nuit. » C’est au point de rencontre de la langue et de la nuit que s’enracine le poème. Et c’est la sans doute, en cet isthme, que la vie, pour réussir son passage, se fait la plus intense, la plus délicate, la plus forte, la plus vulnérable. « Une rose dans la fatigue », ai-je également écrit.

Non, je ne suis pas pour la vie recluse en poésie. Je suis pour que portes et fenêtres soient ouvertes et que les milliers de présences du monde viennent agresser la langue. Je suis même pour que la maison brûle et que d’elle ne subsiste que ce que le feu et la flamme n’ont pu dévorer ni réduire à l’état de cendres. « La poésie est l’incendie des aspects »: cela fut dit.

… Or voici que le poète a vieilli. A-t-il parlé de lampe ? « La fin de la vie apporte avec elle sa lampe », écrit Joubert

Lire aussi en anglais, English version

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